120 battements par minute – Survoltés

120 battements par minute – Survoltés

Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean.

Le sida. Tout le monde en a déjà entendu parler, tout le monde sait qu’il faut s’en protéger. Pourtant, il y a seulement quelques années, le fléau était presque anonyme. Contre cette catastrophe, des voix se sont élevées, dont celles des militants d’Act Up-Paris, un collectif de lutte contre cette maladie fondé en 1989.

C’est ce thème que Robin Campillo a choisi de traiter dans son troisième long métrage. La tâche n’était pas aisée tant il fallait naviguer entre les personnages et l’Histoire. Le film parvient également à contourner habilement le piège de la mémoire tant le portrait de l'époque qu'il dresse semble juste.

Et, alors que les histoires vraies ont tendance à être complaisantes ou biaisées, celle-ci est époustouflante, de la première à la dernière scène de ces 2h20 de film. Le Grand Prix du Jury était donc bien la moindre des choses.

Le sujet d’emblée interpelle : le sida, c’est triste. Va-t-on tomber dans le pathos? ou les clichés sur le monde LGBT ou encore le monde militant? Rien de tout ça. Campillo humanise la lutte en en montrant les coulisses : les réunions hebdomadaires, la préparation des actions, le quotidien des militants… Rien n’est caché au spectateur, qui se glisse le temps d'un film dans une joyeuse bande habituée à la lutte : contre la maladie, contre les clichés à la peau dure, contre l’immobilisme.

Une des forces du film réside dans le fait qu’on ignore où le réalisateur va nous emmener. Chacun des personnages serait un sujet de film à part entière. Mais Campillo fait le choix de progressivement centrer le récit sur l’un d’entre eux, emblématique, incandescent. C'est un pari réussi car il ne délaisse pas son récit global pour autant, c’est même l’inverse qui se produit : en donnant une place prépondérante à une des nombreuses histoires possibles, il donne une dimension universelle à la cause. Le réalisateur fait aussi le choix de ne pas dérouler son film selon une trame parfaitement chronologique, ce qui lui permet de superposer des moments qui se font écho. Voilà encore un outil pour combiner la grande et la petite histoire(s).

La photographie du film est très belle, tout comme la musique sur-mesure (bravo Arnaud Rebotini). Ce sont en grande partie ces deux paramètres qui font de 120 battements par minute un véritable objet d’art et non pas une simple reconstitution. Et le film évite un écueil majeur : le snobisme cinématographique ! On retrouve pourtant le côté “film clip" qui nous transporte parfois dans une transe bénéfique lors des quelques moments de danse et de fêtes. On observe aussi quelques scène hyper esthétisantes, à la limite du fantastique, comme l’ultra-zoom métaphorique sur le VIH ou les fleuves couleur de sang. Mais ces éléments sont distillés par touches choisies, ils viennent illustrer un propos très dense.

Les scènes d’amour sont autant de moments de cinéma mémorables : la tendresse, la passion mais également la tristesse, le désespoir… chaque émotion trouve sa place et son expression devant la caméra du virtuose Campillo. Les corps s’expriment sans mots, ils sont d’une poésie rarement observée. Et nul besoin de dire que jamais le film ne devient lubrique ou vulgaire.

L’alchimie est enfin due aux acteurs, impressionnants. Adèle Haenel brille par sa discrétion et sa justesse, et sait se mettre en retrait pour laisser éclore et exploser les personnages de Sean (Nahuel Pérez Bicayart, magistral) et Nathan (Arnaud Valois).

En somme, Robin Campilllo monte d’un cran avec ce 120 battements par minute survolté, survitaminé, génial et déchirant. Il avait déjà su filmer avec complexité et nuance une relation homosexuelle ambigüe dans Eastern Boys, il nous prouve aujourd’hui qu’il sait véritablement filmer les vies et les morts, les combats, l’amour et l’espoir.

Franchement, chapeau bas.

Elena Di Benedetto

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