Razzia – Inutile de se soulever?

En 2015 à Casablanca au Maroc, alors que les manifestations se multiplient dans les rues, le récit entremêlent les histoires de plusieurs protagonistes luttant, chacun à leur manière, pour leur liberté, leur bonheur. Histoire d’une sourde colère qui monte …

« Les montagnes sont devenues muettes ». Ce constat accablant est au cœur de Razzia et ce dès son ouverture, où un flash-back nous montre les déchirements d’un jeune professeur, Abdallah, soudain contraint d’enseigner en arabe aux enfants berbères. Ne pouvant plus enseigner la poésie, les sciences, l’écoute des choses, Abdallah devient malgré lui un endoctrineur : la religion partout, pour expliquer tout, et l’arabe comme seule langue reconnue. Là réside la razzia : c’est la possibilité de s’ouvrir au monde qui a été pillée, bafouée.

Razzia est un film sur la colère qui monte, à laquelle Nabil Ayouch a l’intelligence de donner une dimension humaine. Ceci se traduit par un réel souci pour les personnages porté par la mise en scène. Celle-ci s’attache à leur rendre leur noblesse, alternant entre des plans serrés souvent cadrés sur les visages (symbole privilégié de l’humanité), et des plans laissant suffisamment d’espace aux acteurs pour que l’émotion survienne. Savant équilibre ici brillamment respecté. Une proximité s’instaure ainsi entre le spectateur et les divers protagonistes, rendant insupportables à celui-ci les injustices subies par ces derniers.

Les injustices, la souffrance, devenue ordinaire, de ces marocains prennent corps à travers des détails, des scènes de vie, qui éparpillent un récit intelligemment construit. C’est un restaurateur juif dont on refuse les avances quand la confession est découverte. C’est une femme qu’on insulte dans la rue, qu’on rabaisse au cimetière. C’est une jeune fille qui refoule son attirance lesbienne. C’est aussi un jeune homme rêvant d’être chanteur mais prisonnier de sa catégorie sociale … Les personnages ont tous pour point commun de ne pas être dans la norme, et d’être donc préoccupés par l’intolérance sociale grandissante, ce qui n’est pas sans induire certains questionnements.

« Faut-il partir ou rester et se battre » ? Ce dilemme revient fréquemment scander le récit comme un mantra. Le réalisateur a la finesse de ne pas y répondre, en montrant au contraire toute l’ambiguïté des deux positions. D’un côté, Razzia montre que la révolte est inévitable. La caméra va même jusqu’à faire corps avec une manifestation, filmant d’abord la foule qui se déverse, puis les visages des manifestants, capturés au vif dans toute leur colère. D’un autre côté, le film laisse également deviner le dégrisement, l’inutilité des soulèvements, et la lassitude qui survient après l’émeute. Assistant à une bagarre dans une riche villa, Jo déclare, la mort dans l’âme, que rien de beau ne pourra jamais venir à Casablanca. Nabil Ayouch semble assumer cette logique des contraires, cette amère dualité, tout en la mâtinant d’une note d’optimisme.

Cependant, et en dépit de sa réflexion tout en nuance, Razzia demeure bancal. Un pathos trop soutenu fait fréquemment basculer le film dans le grandiloquent, alors que le propos aurait au contraire nécessité de la finesse afin d’en apprécier toutes les subtilités. Faire ressentir toute l’ambiguïté des dilemmes, ou les contradictions qui secouent les personnages, requiert en effet de ne rien brusquer. Bien souvent ce que la musique trop présente ou la mise en scène grandiloquente forcent le jugement du spectateur, lui interdisant ainsi de se faire son propre avis et de ressentir par lui-même les sentiments contraires. On pourrait presque se demander si Ayouch ne doutait pas (à tort) de la force de son propos, et se serait donc senti obligé de guider la lecture, la perception de son film. On est très loin des Bruits de Recife de Kleber Mendonça Filho, où le malaise ambiant laissait constamment entrevoir les révoltes à venir, sans que rien ne soit jamais formulé clairement. Triomphe génial de l’ambiguïté des rapports sociaux.

Dommage donc, le coup est à moitié manqué. Ce qui aurait pu être un pertinent portrait de la société marocaine devient un récit unilatéral, dénonçant les injustices à grand renfort de sentimentalisme. Sans doute est-il difficile, comme l’avait fait Foucault, d’assumer et la nécessité et l’ambiguïté des insurrections ….

« Je ne suis pas d'accord avec qui dirait : « Inutile de vous soulever ce sera toujours la même chose. » On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir. A-t on raison ou non de se révolter ? Laissons la question ouverte. On se soulève, c'est un fait ; et c'est par là que la subjectivité (pas celle des grands hommes, mais celle de n'importe qui) s'introduit dans l'histoire et lui donne son souffle. » (Michel Foucault, « Inutile de se soulever ? » in Le Monde, 11-12 Mai 1979)

Olivier Bonnot

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