Lara-Scarlett Gervais : « L’image est un outil pédagogique incontestable »

Photographe, aventurière, Lara-Scarlett Gervais a photographié, au cours de deux voyages en Irak et en Syrie en 2016, les dégâts de la guerre et des destructions systématiques de l’Etat islamique. Ses photos sont à retrouver dans l’exposition « Alâthar : Seul(e) après Daesh », à Sciences Po…. Elle parle ici de ses expériences, de ses projets à destination des enfants, de sa vision de l’image et de la solitude des travailleurs syriens.

Lara-Scarlett Gervais à Mossoul, en 2018.

Comment définirais-tu ton activité ?

Je suis voyageuse, ce qui m’intéresse, c’est aborder un pays par sa frontière, c’est l’autre, la différence, la découverte, la rencontre des mondes.

Comment on en vient à cela, aux projets Alâthar et Odyssée ?

Je crois que se sont d’abord mes voyages puis une suite d’évènements qui m’ont conduit à m’engager dans cette cause.

Je suis partie d’une réflexion ou je souhaitais donner du sens à ma démarche de voyageuse puis de photographe. Après avoir vue le meilleur et le pire dans mes périples, je crois que la clé de tout se trouve dans les mains des enfants et donc dans l’éducation. Je suis très sensible et convaincue par une idée simple : Ce sont nos enfants qui pourront changer le monde pour qu’il devienne meilleur. Le monde des grands est souvent trop perverti. Bref, ce sont des grandes choses qui nous dépassent mais à mon niveau c’est par cette voie que j’ai décidé d’agir et de lancer le programme éducatif ODYSSEE.

Il y a aussi eu l’exposition ALÂTHAR, Seul(e) après Daesh qui a été soutenu par l’ONU et le bureau UNESCO de Genève sur la thématique de la destruction du patrimoine culturel en Syrie et en Irak [un discours est disponible ici : https://www.youtube.com/watch?v=fuYbtbLE_pc, NDRL]. Car s’intéresser au patrimoine, ce n’est pas être tourné vers le passé, c’est préparer le monde de demain.

Il y a eu deux voyages, c’est bien ça ?

Oui, un premier voyage entre Téhéran et Beyrouth, en passant par le kurdistan iranien, puis irakien, j’ai vécu dans les camps de déplacés avec chrétiens, sunnites, chiites, j’ai fêté le nouvel an avec les yézédis à Lalesh puis j’ai passé plus de deux mois en Syrie : Damas, Homs, Palmyre, Mar Mussa, Tartous, Safita, Mysiaf. J’ai vécu chez l’habitant et effectué mes déplacements dans les transports en commun pour être au plus près de la population.

Lors de mon deuxième voyage qui s’est déroulé lors de l’offensive de Mossoul, j’ai été à Bagdad, Samara dans la province de Salah al-Deen, dans les villes qui venaient d’être libérées avant de retourner en Syrie.

Pourquoi le choix de ce médium ?

La photo, c’est ma mémoire, mon carnet de bord, mon journal intime. Dans tous mes voyages, j’ai toujours capturés quelques instants. Je voyage chez l’habitant et mon objectif premier c’est de partager, d’écouter, d’apprendre. Les journées sont bien remplies et les soirées laissent souvent place à de long échanges. Je ne veux pas prendre des notes lors de ces moments, j’ai mon appareil qui fige un instant et qui me permet avec du recul d’écrire lorsque je suis seule.

Est-ce qu’à certains moments, les photos ont révélé quelque chose de nouveau, a posteriori, ou bien est-ce qu’elles reflètent toujours très justement les moments et impressions vécues ?

Autodafé, est une des photographie de l’exposition où l’on voit un texte brûlé dans la cour de la cathédrale qui a été ravagée par les tirs d’AK 47 dont les douilles jonchent le sol. Face aux dégâts commis par Daesh, c’est en effet beaucoup d’incompréhension ressentie. Ces images ont été tellement violente, de voir les gens chercher dans les cendres ce qui avait pu resister au feu, que je n’avais pas vu lu le texte, je l’ai redécouverte plusieurs mois après l’avoir prise.

Est-ce que la région en particulier a fait émerger un besoin de photographier, ou est-ce que tu te projettes sur une autre zone ?

Pas du tout, j’ai toujours voyagé de la même facon dans la cinquantaine de pays que j’ai traversé. Ce n’est pas parce que j’étais sur ce terrain que j’ai fait des photos, j’ai juste continué à faire ce que j’ai toujours fait. Il n’y avait pas de besoin particulier, si ce n’est celui de garder en mémoire toutes ces rencontres.

J’aime aborder un pays par sa frontière, alors j’atterris quelque part, je me laisse guider par mes rencontres, ce voyage n’était aucunement préparé. J’ai atterris à Téhéran, et chose rare j’avais mon retour de Erevan deux semaines plutard. Je suis allée dans des familles que j’avais rencontré lors d’un précèdent voyage, puis j’ai décidé d’aller au Kurdistan Iranien, de passer la frontière pour le Kurdistan irakien. Dans un taxi collectif entre Suleimaniya et Erbil, j’ai rencontré un syrien qui m’a raconté sur histoire d’amour et m’a annoncé qu’il se mariait le mois prochain à Damas. Et voilà, j’avais décidé qu’ensuite j’irai en Syrie. Il m’a répondu que c’était dangereux. Je lui ai dis si toi tu peux te marier la bas, je ne vois pas pourquoi je ne pourrai pas y aller, nous ne sommes pas si différent. Donc je n’ai pas choisi cette région pour le danger, ni l’adrénaline, j’ai juste suivi ma route.

Tu as accompagné les œuvres du musée évacué de Palmyre, en Syrie. Comment cela s’est organisé ? Ton travail a-t-il été bien perçu, ou a-t-il modifié l’organisation d’une quelconque façon ?

Au début les aller-retour étaient stressants, puis c’est devenu notre quotidien. La route entre Homs et Palmyre n’était pas sécurisée, à tout moment il pouvait y avoir des incursions. Pendant que Palmyre était médiatisée, que les conférences se déroulaient à Berlin avec le soutien de l’UNESCO et d’une poignée d’experts internationaux, ici isolées, entre les tirs, les détonations, les tremblements, sans eau, ni électricité, les équipes de la DGAM (La Direction Générale des Antiquités et des Musée) ont travaillé sans relâche pour dépoussiérer, identifier, photographier, trier, rassembler, documenter, classer, reconstituer le puzzle des statues endommagées au plus vite.

Je me souviens du bruit sourd des détonations. Les premières surprennent puis on finit par s’habituer. L’armée russe désamorçait les mines. Avant de prendre la fuite, les djihadistes ont caché plus de 4500 engins explosifs dans les rues de la ville nouvelle ainsi que dans la cité antique.

Il a fallu se faire accepter, comme femme, comme Française. Nous avons noué des liens forts, J’ai vécu leur quotidien, partagé leur stress, nous avons même eu un accident.

Ah oui, comment ça s’est passé ?

C’était la dernière fois que je suis allée à Palmyre. D’habitude, nous évitions de prendre la route la nuit, du fait des snipers. Ce jour-là, pas le choix, nous devions transporter les œuvres à Damas. Le chauffeur a dû s’endormir. J’étais dans ce qu’on appelle là-bas les services, un mini van. Soudainement, j’ai entendu le crissement des freins, j’ai compris que nous allions heurter quelque chose, j’ai eu le réflexe de me pencher. Notre chauffeur venait de s’endormir sur un checkpoint. Ils auraient pu tirer sur notre voiture en pensant à une embuscade. l’avant de la voiture et le parebrise ont été complètement explosés, mais nous n’avons rien eu.

A Qaraqosh.

Le fait d’être une étrangère et puis d’être une femme, j’imagine que ça a dû jouer beaucoup dans les relations que t’as eu avec les différentes personnes que t’as pu rencontrer ? Dans quelle mesure ça a joué ? Qu’est ce qui aurait pu être différent ?

Un homme n’aurait pas pu faire ce que j’ai fait. Je pense que l’on aurait été plus suspicieux face à un homme, on pense souvent qu’une femme c’est un être plus faible, on a envie de l’aider, de la protéger, j’ai rencontré beaucoup de bienveillance dans mes voyages.

Je me souviens d’avoir eu une impression assez forte en regardant les photos de l’exposition, qui était de voir sur certaines photos des monuments antiques, la destruction naturelle par le temps ou par les choses, et donc d’avoir un sentiment très antinaturel de voir des monuments détruits récemment alors qu’ils n’auraient pas dû l’être. Est-ce que toi ça t’a marqué ?

Comment ne pas être marquée, c’est exactement le même sentiment que l’on ressent lorsque l’on se retrouve devant Notre-Dame ravagée par le feu. Lorsque je me suis retrouvée sur les ruines du Temple de Bêl, soufflé le 30 août 2015 par les artificiers de l’Etat islamique, avec une archéologue syrienne qui racontait ses souvenirs, évidemment que ce sont des moments d’incompréhensions devant cette destruction intentionnelle du patrimoine. Au milieu du chaos, dans un silence de mort nous faisons face à ce qui était autrefois la cella, devenue un champs de colonnes en morceaux, de chapiteaux à terre, d’amoncellements de pierres beige et ocre, seul subsiste comme par enchantement le porche monumental.

Tu as pris des statues, aussi, sans les bras et sans la tête. C’est assez impressionnant, de par la référence évidente à la Vénus de Milo.

La photo de la statue d’Allat-Athéna, déesse de la guerre et de la sagesse, une des pièces maîtresses décapitée par l’Etat Islamique, elle est là toujours présente et même mutilée elle garde une force inexplicable comme le porche monumental du temple de Bêl.

Une chose qui est omniprésente, c’est la notion d’isolement. Tu parlais du fait que les humains sont mineurs dans la composition. On a cette sensation et celle de déplacement en permanence. Photo de routes etc... On a l’impression que ces œuvres-là sont en permanence en train de bouger ou isolées ou coupées du monde. C’est quelque chose que t’as voulu souligner ?

A Palmyre, ces œuvres partaient pour la première fois, ce déracinement est un thème récurent que l’on retrouve chez les déplacés, ces déplacements forcés pour la survie, l’explosion des familles. Il y a celles qui partaient pour être mises à l’abri et puis le trafic d’œuvres d’arts qui finance différents réseaux. Cette perte de repère dans un monde en constante mutation c’est aussi ça que j’ai voulu souligner.

Les œuvres d’art ont aussi l’air d’être réfugiées, sur certaines photos. Comment tu te places par rapport à l’idée de reportage, d’information ?

Très loin (rire). Très loin parce quand je suis rentrée par exemple, j’ai été à Visa pour l’image et j’ai rencontré des photographes, des reporters de guerre. Je ne suis pas reporter de guerre, je suis vraiment voyageuse. Par exemple un reporter de guerre d’une grande agence qui revenait du Yémen a vu mes photos et m’a dit : « dans tes photos je ne ressens pas la peur, je ne ressens pas que t’étais entourée par Daesh ». Je lui ai répondu que je voulais juste montrer l’isolement, la solitude, le travail des archéologues qui ont risqué leur vie ». Je suis autodidacte, j’ai juste pris un appareil photo puis j’ai appuyé. J’ai peut-être un sens du cadre, j’ai toujours été passionnée par la peinture puis j’ai fait mes études en histoire de l’art.

Justement, il y a très peu de photos ratées dans l’exposition. Des photos où il y a des zones de flou, du mouvement… Souvent, on a l’impression que tu t’es posée, que tu as eu le temps de prendre la photo, que tu as certainement sélectionné entre plusieurs photos différentes… Il n’y a pas d’urgence à proprement parler. Et on a l’impression qu’en fait, à défaut de vouloir sauver ce qu’il y a à sauver, tu préfères documenter et donner une image de la destruction. Dire : bon, c’est acté, c’est détruit, et comment peut-on le représenter ? Ta démarche ne nous invite pas tellement à sauver les choses.

A travers ces photos, je montre les ravages destructeurs opérés par les troupes de Daesh mais je rends aussi hommage à ceux qui oeuvrent pour la reconstruction. Notamment les archéologues syriens venus faire l’inventaire et récupérer ce qu’il restait dans le musée de la cité antique de Palmyre. Un travail de fourmi dans le dénuement le plus complet.

J’avais une dernière question sur la même image, parce que c’est une question que je trouve intéressante. Sur l’image à proprement parler, l’exposition a été soutenue par plusieurs festivals, dont celui de Carcassonne, pourquoi ? Et toi, quel est ton rapport à l’image du cinéma, et comment les deux arts peuvent-ils interagir, ou sur quels plans ça diffère fortement ?

Avec mon père, nous avons communiqué par le biais du cinéma. D’où mes prénoms Lara et Scarlett. J’ai toujours eu un rapport particulier à l’image, la photographie, le cinéma, la peinture, le dessin. En grandissant, j’ai compris que c’était grâce aux différences de mon père que j’ai pu faire ce que j’ai fait. On peut transmettre beaucoup de choses par l’image, d’ou l’idée de créer un programme éducatif ODYSSÉE, d’échanges internationaux de valorisation du patrimoine en milieu scolaire par le biais de l’image.

Est-ce que tu peux me rappeler l’idée du projet Odyssée ? Le programme ODYSSÉE a pour ambition, au-delà de la transmission du savoir, d’encourager et d’amener des jeunes de 10 à 13 ans, de classes du monde entier, à se projeter comme futurs acteurs et décideurs de la préservation du patrimoine culturel et naturel. Il propose la création de contenus audio-visuel et de bandes dessinées témoignant du patrimoine culturel et naturel de classes du monde sur trois ans. Les témoignages seront partagés entre les classes participantes afin de permettre des échanges en elles. Libres de droits, les témoignages seront également rendus publics sur les réseaux sociaux, et pourront être utilisés par les organismes promouvant le patrimoine culturel et naturel et encourageant sa préservation.

Une conférence aura lieu à Sciences Po, le 24 avril.

Cela va consister en quoi, concrètement ?

« ODYSSÉE » propose de valoriser le patrimoine par la création au cours de l’année scolaire d’un film constitué de vidéos, de dessins animés ou de photos ou par la création d’une bande dessinée, par des classes de jeunes adolescents à l’intention des élèves d’autres écoles, y compris dans d’autres pays. Les films permettront d’initier des échanges entre les jeunes des différents établissements scolaires. Lors de cette année scolaire, deux classes travaillant à la réalisation d’un film seront mises en binôme (classes miroir), et auront des échanges privilégiés réguliers (p. ex. échanges d’autoportraits entre élèves, présentation de la classe, échange de vidéos d’éléments du patrimoine immatériel tels que chansons, lecture de poèmes, …). Le côté international du programme offre à des élèves potentiellement du monde entier, des possibilités d’échanges d’une grande richesse.

Dans quel délai tu espères déployer ce projet Odyssée ? Nous souhaitons lancer le projet-pilote avec comme support la bande dessinée à la rentrée 2019, avec 24 classes.

Est-ce que tu as des projets, notamment photographiques, en cours ? J’ai très envie, personnellement, d’aller dans le Grand Nord, envie d’espace, de vide, de blanc ou d’ascension, le Kilimandjaro pour continuer à travailler sur la préservation du patrimoine et nourrir l’exposition ODYSSÉE.

Je me suis associée à différents auteurs de bandes dessinées, ils ont eu une carte blanche qui reprend cette idée : une planche de BD pour faire réagir les jeunes sur le thème de la préservation du patrimoine. L'objectif est de nourrir la réflexion des enfants, de les interroger, de provoquer des réactions pour finalement leur demander de prendre position. Une seule contrainte pour les dessinateurs : partir d'une de mes photographies. Une exposition qui regroupe différents univers, car c’est tous ensemble que nous pourrons agir.

Propos recueillis par Valentin Grille.

ÂLATHAR, Seul(e) après Daesh, une exposition soutenue par les Nations Unies et le bureau de liaison UNESCO Genève. Porte des Allemands à Metz du 30 avril au 10 juin 2019 Mairie du 4ème Arrondissement de Paris juin 2019 Partenariat avec Sciences Po du 23 au 26 avril 2019

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