« A perfect Day », un drame par l’humour

La Quinzaine des Réalisateurs est décidément une sélection passionnante : elle surprend, bouscule, étonne toujours par une fougue, une énergie, une volonté, même pour les films les plus sombres et les thèmes les plus dramatiques.                    

C'est le cas de A Perfect Day, une vraie comédie (on y rit) qui nous met cependant face à nos propres contradictions et à des désarrois humains parfois insoutenables. Ce film, dont nous ne savions rien avant de pénétrer dans la salle de projection, traite de sujets très peu (voire jamais) abordés que sont l'action humanitaire et la guerre des Balkans. En effet, pendant deux jours on suit les pérégrinations des membres d'une organisation non gouvernementale qui vise à fabriquer, améliorer et entretenir les accès à l'eau courante (potable) dans des zones reculées des montagnes. Notamment, pendant ces deux journées, l'équipe cherche par tous les moyens à extraire un cadavre qui a été jeté dans un puits dans le but de le contaminer, rendant ainsi son eau impropre à la consommation ; c'est un mode de pression visiblement souvent utilisé par les Rebelles.

Dans un tel contexte, cette action d'assainissement prend des proportions gigantesques : se procurer une corde est une épreuve, et conduira notamment les membres de l'ONG à visiter une échoppe corrompue, à rencontrer un petit garçon qui concentre en lui tous les malheurs et les contradictions du peuple en guerre, à devoir bivouaquer à cause d'une vache morte potentiellement minée sur la route… Ces aventures haletantes et profondément humaines sont surprenantes de par leur rareté à l'écran et de par la pudeur du regard qui est porté sur elles.

Jamais dans le jugement ou dans l'orientation partisane, la caméra de Fernando Leon de Aranoa suit ces personnages comme autant de travailleurs appliqués, professionnels, qui sont chacun confrontés à leur peurs, à leurs désillusions, et qui doivent effectuer un perpétuel arbitrage entre leur vie hors de la guerre et leur vie dans la guerre ;  des professionnels, donc, passionnés, certes, mais humains avant tout, qui ne peuvent endosser toute la misère du monde et qui doivent bien continuer à vivre.

Et si ce récit sonne juste, c'est notamment car les acteurs incarnant les personnages sont un bon cru : il y a Sophie (par Mélanie Thierry), jeune nouvelle, fougueuse et idéaliste, ainsi que Mambru (par Benicio del Toro), le chef de bande, homme responsable et désabusé, et enfin B (par Tom Robbins), sorte de mascotte et pilier de la bande, ne vivant que pour ses missions, un peu fou et foutraque mais très attachant, toujours, comme tous. Ces personnages nous parlent car, jamais manichéens, ils sont vrais.

Ce qui est vrai aussi est la désolation de cette zone géographique : les montagnes beiges s'étendant à perte de vue sont à la fois belles et fatalistes, comme si elles bouchaient un quelconque horizon ; les villages sont désertés, voire hantés (on pense notamment à une scène poignante dans la maison à moitié détruite du petit garçon cité ci-dessus) ; les routes s'étendent à l'infini, et rares sont les humains qui les traversent…

Si ce récit sonne juste, c'est notamment car les acteurs incarnant les personnages sont un bon cru

Cette situation de guerre vue autrement que par les combats directs est intéressante et nous interroge sur la capacité de chacun à agir sur le monde qui nous entoure, ainsi que sur notre capacité limitée à accepter de voir. En effet, par ce regard détourné, le réalisateur réussit le tour de force de nous montrer une réalité crue et à plusieurs dimensions, tout en n'étant jamais misérabiliste ou moralisateur. Les cadrages comme celui de la première scène (depuis le fond du puits, tourné vers le ciel) m'ont semblé les véritables moyens utilisés pour mettre en lumière la fatalité de certaines actions et le sentiment d'immuabilité de ces situations.

Ainsi, Fernando Leon de Aranoa nous livre ici un film étonnamment atypique et rafraîchissant vu le thème abordé, qui, justement grâce à un usage parfaitement dosé de l'humour, nous fait passer des messages subliminaux d'une profondeur rare et plus que nécessaire.

Elena Di Benedetto  

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