Aga – Un mode de vie séculaire en danger

Milko Lazarov / 2018 / 1h36 / Le début du film est accompagné de sons stridents et angoissants, tels des ressorts que l’on fait grincer. Prémices d’une menace ? Il s’agit en réalité d’un instrument de musique, atypique et inconnu de notre culture européenne, tout comme l’est la vie dans le Grand Nord racontée dans cette œuvre. Nous suivons le quotidien d’un couple dans les moindres détails, à la manière d’un documentaire. Le film est constitué de nombreux plans fixes ; les deux Inuits allongés, cuisinant de la soupe au poisson, écorchant un animal pris au piège et tous les jours entièrement seuls, se suffisant à eux-mêmes. Ces scènes peuvent être très longues, quelquefois lassantes, particulièrement lorsque les personnages sont hors cadre et que le décor immobile est mis en lumière. De trop longues secondes sont dédiées au paysage enneigé (bien que magnifique) ou encore à la cuisine de la hutte.

Par ailleurs, l’isolement de Nanouk et Sedna est d’avantage souligné lorsque leur fils, habitant dans le village à proximité, vient leur rendre visite. Son motoneige transperce le brouillard, à notre grand étonnement… Dans ce milieu traditionnel, pour ne pas dire archaïque à nos yeux, nous avions presque oublié le cadre temporel, qui est le même que le nôtre, et l’existence de véhicules motorisés. L’écart intergénérationnel est souligné et presque moqué, le père ironisant en apprenant que son fils s’est fait refaire les dents. Les pensées des deux protagonistes sont également occupées par le souvenir de leur fille. Cela constitue le fil directeur de la trame jusqu’à la dernière scène du film, bien que son évocation soit extrêmement floue.

Milko Lazarov ne s’arrête pas là cependant : il trouve le moyen de relier cette histoire à nous, citoyens du monde ultraconnecté, à la pointe de l’actualité, qui laissons visiblement en marge ces territoires lointains. Le monde contraire, industriel, mondialisé et pollueur s’immisce subtilement dans leur mode de vie séculaire, pour le pire. Ils se retrouvent tous deux confrontés à des changements climatiques et environnementaux qui les inquiètent, sans qu’ils en comprennent clairement la cause, ni qui sont les principaux fautifs. La pêche est sans succès, les corbeaux ne laissent que des charognes décharnées, et le printemps arrive bien trop tôt. Nous les retrouvons également lutter contre une tempête et tenir fermement leur hutte pour ne pas qu’elle s’envole. L’homme fait souvent part de ses inquiétudes, mais sa femme tente à chaque fois de justifier cela par des phénomènes qu’elle connaît. La seule réponse qu’il en tire est que « c’est normal ». C’est tout. Pas de questions à se poser.

Le militantisme du réalisateur est donc parfaitement explicité, mais tout en douceur. La volonté de dénoncer la conséquence des activités humaines sans le crier sur tous les toits rend le résultat plus violent, nous faisant passer de spectateur du film à spectateur de notre négligence collective. Le glissement se fait sans à-coups, et la prise de conscience en est encore plus brutale.

Mon avis est donc extrêmement mitigé concernant Aga. La forme du film et sa structure ne m’ont pas convaincu, mais le message de fond était percutant. C’est une œuvre qui, je le pense, peut soulever beaucoup d’interrogations et de remises en question.

Par Tivana Dorostgou

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