American Dream : Plus Fort Que Les Bombes (Louder Than Bombs), réalisé par Joachim Trier

Plus fort que les bombes ou Louder than bombs, si vous préférez le nom à l'english, est le premier film américain du réalisateur norvégien Joaquim Trier, acclamé pour son excellent Oslo, 31 Aout, et avec dans les rôles principaux Isabelle Huppert et Gabriel Byrne, une Française et un Irlandais donc. Présenté en sélection officielle, Plus fort que les bombes est l’un des nombreux exemples de la « mondialisation » du cinéma. Un film tout ce qui y’a de plus américain, dans les influences cinématographiques et dans le traitement des personnages, mais réalisé à l’européenne, avec des financements européens, des acteurs européens et une sensibilité européenne. Plus fort que les bombes, c’est aussi un film très ambitieux, qui partant sur une histoire très simple, et se déroulant dans un contexte familial, multiplie les esthétismes, bouillonne d’idées, se noie dans les concepts. On suit un homme et ses deux fils, quelques années après la mort de leur mère, une photographe de guerre, interprété par Isabelle Huppert. Alors que le travail de cette dernière est à l’aube d’être acclamé dans une exposition présentant l’ensemble de son oeuvre, des secrets sont déterrés et la tension entre le père et ses fils et à son paroxysme. Ponctué de flashbacks, et de séquences teintées d’onirisme, Plus fort que les bombes est avant tout un drame familial qui s’appuie sur les relations entre les personnages.

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Ce qui fait l’intérêt du film, c’est sa simplicité. Esthétiquement, le film est magnifique, l’image est très douce. Les séquences rêvées et oniriques sont empruntes d’un naturel qui empêche le réalisateur de tomber dans le cliché d’une esthétisation à l’extrême. Les enjeux sont minimes. Les situations qui pourraient être dramatisées sont simplifiées. Il y a un contraste réel, entre la mise en scène qui à des moments entre dans l’absurde et le réaliste et le propos du film, les relations familiales, la perte de la mère, le passage à l’adolescence. C’est autour du personnage d’Isabelle Huppert, pourtant morte que le film s’organise, ces deux fils étaient fascinés par elle et sa relation avec son mari était difficile. Parce qu’elle est morte, elle apparaît dans des flashbacks et dans des séquences, volontairement différentes esthétiquement par rapport aux scènes qui se passent dans le temps présent du film. Morte dans un accident, on retient les interprétations de son plus jeune fils, qui s’imagine le déroulement de son accident.

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Malgré sa force narrative,Plus fort que les bombes est fragilisé par ses propres ambitions. La distribution internationale est une faiblesse. Joaquim Trier, évidemment biberonné au cinéma contemporain fait jouer des acteurs connus de tous, et habitués à des rôles spécifiques. Au lieu de les utiliser pour ses propres idées, il les installe dans des clichés, des redites de ce qu’ils ont déjà joué. Le film essaye de s’installer dans les Etats-Unis aujourd’hui, notamment avec les séquences au lycée mais les efforts du réalisateur sont vains. Ainsi l’histoire mise en images par Joaquim Trier aurait pu aussi facilement se dérouler en Norvège.

La présence de Jesse Eisenberg dans son rôle habituel de jeunes génies new-yorkais, pas très confortables socialement, est peu inspirée, voire mauvaise. Les performances sereines d'Isabelle Huppert et Gabriel Byrne sont excellentes, certes mais elles manquent d’enthousiasme et de force. L’envie d’un réalisateur acclamé et au sommet de sa carrière, de travailler avec des figures connues du cinéma, est compréhensible mais elle force Joaquim Trier à s’enfermer dans les clichés du cinéma d’auteur américain, avec son lot de déclarations tragiques et de performances à la sauce « actor’s studio ». Le réalisateur norvégien est connu pour son portrait de jeunesse privilégiée, entre appartement luxueux et parent cultivé. Il filme ceux qui ont tout et nous montre leur faiblesse et leur difficulté. Cette vision, captivante dans ses premiers films tourne en rond dans Plus fort que les bombes. Car en plus d’être confortable matériellement, les personnages dessinés par Joaquim Trier sont ici égoïstes, désagréables, insultants envers les autres. On ne trouve ici rien de la douceur que l’on peut espérer d'un drame familial qui veut nous faire croire que les personnages éprouvent de l’amour et de l’affection pour les uns et les autres.

La faiblesse de ces performances est encore plus risible face au talent incontesté de Devin Druid, qui joue Conrad, le plus jeune fils d'Isabelle Huppert et dont c’est le premier film. Ici vous avez un casting de renom, un réalisateur acclamé et voilà qu’un jeune acteur inconnu et débutant occupe tout l’écran et fait pâlir la performance de ces ainés. Parce que le film suit une famille et fait l’autopsie de sa chute, le réalisateur suit intimement chacun des personnages et c’est Devin Druid, qui se démarque à chaque fois, fait pleurer, fait réfléchir. Avec le personnage de Conrad, Joaquim Trier révèle toute sa sensibilité d’auteur et fait le portrait d’une jeunesse tout en douceur, tout en fragilité, attachante malgré elle. On suit Conrad, alors qu’il souffre de l’absence maternelle. Sa rébellion sonne comme un cri de secours. Dans une scène d’anthologie, Conrad, fait lire à son frère, un texte qu’il a écrit sur lui-même. Sa personnalité est alors mise en images. Chez Joaquim Trier, le texte est au service de l’image, qui lui-même est au service du personnage. Surtout, le réalisateur n’hésite pas à montrer le personnage toute sa faiblesse, toute son arrogance typiquement adolescente, sans jamais le juger.

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Oeuvre inclassable et parfois maladroite, Plus fort que les bombes reste avant tout un bel effort de cinéma. Il fait office de bouffée d’air frais par rapport à l’ambition démesurée d’un grand nombre de films présentés en compétition officielle tout en exhibant une certaine douceur infantine et une sensibilité propre à un cinéaste en pleine découverte de ses propres limites. Plus fort que les bombes, malgré ses défauts est avant tout le travail d’un cinéphile, qui utilise le cinéma pour exhiber ce qu’il aime. On attend avec impatience le prochain essai de ce réalisateur unique qui réussi à se démarquer à la fois de ces homologues européens et des ses homologues américains. Hors du temps et du l’espace, PLUS FORT QUE LES BOMBES représente toute les forces et toutes les faiblesses du cinéma. Tout simplement.

Maëva Saint-Albin

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