The Beguiled – Coppola peint la femme

Avec The Beguiled, en compétition pour cette 70e édition du Festival de Cannes, Sofia Coppola filme avec subtilité la modification des liens entre les femmes d’une pension lorsqu’un homme blessé y fait irruption. L’action se déroule dans le Sud des Etats-Unis, en Virginie. Alors que la guerre civile divise le pays, la petite Amy retrouve un soldat Yankee mourant dans les bois et le ramène à sa pension de jeunes filles. En vertu de la charité chrétienne qui conduit leur vie, les jeunes femmes, dirigée par l’héritière des lieux Miss Martha, décident de venir en aide au soldat et de ne pas le livrer à l’armée du Sud. Interprété par Colin Farrell, le séduisant Caporal attise le désir des pensionnaires qui essaient de le séduire. C’est l’occasion pour Coppola filmer avec des touches d’humour, la façon dont les femmes changent de comportement et de tenue afin de plaire. Chacune essayant d’attirer le regard sur elle, la solidarité du groupe se disloque jusqu’à cela devienne une véritable menace contre laquelle elles se voient dans l’obligation de se prémunir. D’emblée, le film nous plonge dans une atmosphère aussi sublime que lourde et pesante. Les plans s’attardent, et on s’en réjouit, sur le magnifique cadre qu’est la pension Farnsworth, bâtie selon l’architecture typique du Sud des Etats-Unis. Colonnades blanches, briques rouges, saules pleureurs éclairés par une lumière rasante nous plongent dans le Sud esclavagiste. Le choix de cette région participe à instaurer un climat lourd qui insiste sur le poids sous lequel se trouvent les jeunes femmes. Encore très contraintes par les normes sociales, la maîtrise du français, de la couture et...

Été 93 – Deuil d’enfant

Frida, une fillette de six ans, déjà orpheline de père, voit disparaître sa mère à l’aube de l’été 93. Elle doit quitter Barcelone, et rejoindre sa nouvelle famille d’accueil désignée par testament : son oncle, sa tante et Paula, leur fille. Ils habitent à la campagne, Frida doit accepter de se faire adopter et adopter elle-même sa nouvelle famille pour réaliser la mort de sa mère. Carla Simon réalise ici son premier long-métrage, d’ors et déjà présenté au Festival de Berlin, section Génération, il remporte le Prix du meilleur premier film. Frida (interprétée par Laia Artigas) est concentrée, elle écoute les conversations des « grands », elle suit les silhouettes ranger les affaires de sa mère défunte dans des cartons, elle n’a pas l’air effrayée, elle essaye simplement de comprendre. Sa grand-mère lui apprend le « Notre Père » avant d’aller à la campagne, dans sa nouvelle famille. La transition est difficile : ses nouveaux parents lui offrent tout leur amour et leur confiance, au départ. Seulement, Frida est perdue, accepter ce nouveau foyer, est-ce trahir sa mère ? Tiraillée entre la jalousie à l’égard de sa cousine de trois ans, Paula, et un sentiment de rejet pour Magda, sa tante, qu’elle ne veut pas voir comme une mère, Frida dissèque toujours tout : les conversations des adultes, les réactions que son comportement difficile suscite … elle est perdue et en quête d’un nouveau départ. La réalisatrice parvient avec brio et simplicité à retranscrire à l’écran cet été, celui de cette fillette qui subit et comprend. Les plans longs, silencieux du début permettent au spectateur d’entrer dans le cadre mental de Frida : l’été est une période longue,...

Hikari – Point de vues

Naomi Kawase est une habituée de la Croisette, qu’elle fréquente depuis une vingtaine d’années. Cinéaste japonaise, elle obtient dès son premier long-métrage (Suzaku) la Caméra d’or à Cannes, en 1997, puis revient en compétition officielle tour à tour avec Shara en 2003, La forêt de Mogari en 2007 (qui reçoit le Grand Prix), Hanezu, l’esprit des montagnes en 2011 et enfin Still the Water en 2014. Hikari (« Vers la lumière) » projeté cette année au Palais des Festivals, relate l’histoire croisée de Nakamori et Misako. L’un, la cinquantaine passée, est un photographe autrefois reconnu mais dont la vue se détériore inlassablement, le privant de sa passion. L’autre est une jeune fille dévouée à son métier d’audio-descriptrice de films. C’est d’ailleurs au cours d’une des sessions dévouées à un long-métrage romantique japonais qu’ils se rencontrent. Misako fait de son mieux pour mettre les bons mots sur les images qu’elle est la seule à voir à l’écran. Un groupe de non-voyants lui font ensuite part de leur impression à l’écoute de ses descriptions, reprenant des termes, ou bien lui demandant de leur laisser plus de marge pour faire travailler leur imagination… Ce travail sur les mots et leur signification qui structure le récit annonce la démarche originale de Kawase qui décide de se focaliser sur une activité méconnue mais néanmoins essentielle pour les cinéphiles malvoyants. Nakamori se démarque rapidement, car, unique auditeur à posséder une vision partielle, il est aussi celui qui se montre le plus agressif à l’égard des descriptions proposées par la jeune femme. S’ensuit entre eux une tension mêlée de curiosité, qui va entraîner leur rapprochement progressif. Celui-ci est...

Le Redoutable – Et Godard se dévoila

« Ainsi va la vie à bord du Redoutable ». Voilà comment Michel Hazanavicius amorce le récit d’un tronçon de la vie de Jean-Luc Godard. Samedi 20 mai, les applaudissements et les rires étaient au rendez-vous lors de la projection au Théâtre Lumière de Cannes du film sur ce réalisateur emblématique de son temps, inspiré des livres Une année studieuse et Un an après écrits par l’ex-femme de Godard, Anne Wiazemsky. Le long-métrage commence à Paris en 1967. Jean-Luc Godard, homme mûr de bientôt 37 ans, et sa jeune épouse Anne, 19 ans, étudiante en philosophie, et aussi naïve qu’admiratif de son mari, assistent impuissants au rejet par le public de leur nouveau film La Chinoise, réalisé en soutien à la Révolution Culturelle portée par Mao. Après cet échec, l’incompréhension et le doute gagnent le réalisateur. Celui qui a révolutionné le cinéma français et a enthousiasmé les foules pendant une dizaine d’années ne convainc plus lorsqu’il mélange politique et cinéma. Passionné par le communisme et le renouveau voulu par mai 68, il cherche à créer un cinéma révolutionnaire qui porterait le mouvement. De ce fait, il met de côté tout ce qu’il a fait et a été, et ainsi s’isole progressivement de tous ceux qui continuent à aimer un Jean-Luc Godard désormais mort. L’oeuvre d’Hazanavicius nous dévoile un personnage à la fois sûr de ses positions et torturé par des interrogations qui troublent son existence. les spectateurs lui demandent divertissements et rires quand lui aimerait allier nouvelles techniques cinématographiques et présentation d’un projet politique. Il tente donc de changer son regard pour parvenir à cette ambition. Une symbolique particulière...

Otez-moi d’un doute – Une comédie des origines

Qui aurait pu croire au duo incongru Cécile de France-François Damiens ? Pourtant, le pari est parfaitement réussi ! Ce duo pensé par la réalisatrice Cécile Tardieu nous amène, dans cette comédie, à nous questionner sur les origines, l’identité et la nature des liens sociaux. Erwan, démineur breton, alors qu’il accompagne sa fille chez le médecin pour vérifier l’état de sa grossesse, se retrouve face à une des vérités les plus difficiles à entendre, il n’est finalement pas le fils de son père. Soudain, les interrogations se bousculent, s’entrechoquent. Faut-il partir à sa recherche ? Faut-il en vouloir à son propre père ? Doit-il remettre en question l’éducation et le rapport avec celui-ci ? Il se sent horriblement perdu. Pour y remédier, il s’engage finalement à le chercher. Une bref enquête l’emmène sur les pas d’un vieil homme qu’il commence à fréquenter. Mais quelques jours avant, il fait la rencontre d’Anna, interprétée par Cécile de France, qui s’avère être la fille de son « nouveau » père. Devront-ils renoncer à leurs sentiments fugaces ? Ironie du sort, il apprend que sa fille est enceinte d’un enfant qui ne connaitra pas son père biologique. Il la pousse donc corps et âme à retrouver la trace du père pour que l’enfant n’ait pas à connaître ce qu’il a vécu. Otez-moi d’un doute est la réussite d’une comédie romantique avec Cécile de France, François Damiens, Guy Marchand et André Wilms. Chaque personnage est doté d’un humour très subtil qui arrive à faire rire facilement la salle. On pense particulièrement à l’acteur Esteban, qui incarne un personnage naïf, laid et idiot. Ce protagoniste offre des scènes hilarantes, notamment celle où...