Ayka – Perdus dans le blizzard

Sergey Dvortsevoy 1h42   Synopsis : Ayka est une migrante kirghize dans la ville de Moscou en Russie. Elle est criblée de dettes, vit chez un marchand de sommeil avec des papiers loin d’être en règle. Elle vient de perdre son emploi précaire à cause d’une grossesse. Après l’accouchement, elle abandonne son bébé et engage une course contre la montre pour trouver l’argent qui lui permettra de s’accorder un répit auprès de ses créanciers de la pègre russe…   Ayka est un film déroutant et on en sort confus. On est partagé entre ce « sentiment » irrationnel que l’ensemble de l’œuvre a un sens qui tient la route, que rien n’est à jeter, et notre propre incompréhension devant l’œuvre. Car Ayka est un objet cinématographique très opaque, presque autant que la neige qui tombe en rafale sur la capitale russe pendant les 3-4 jours que couvre le film. S’il porte bien son titre (car nous sommes collés au visage de cette « Ayka » à tout moment du film), le film n’en reste pas moins très secret sur son actrice principale. Son passé est expédié, comme s’il n’existait plus, ses paroles sont très rares et son visage insondable, comme si la direction d’acteur cherchait à nous perdre entre une constante douleur et une constante détermination. Ayka doit aller de l’avant et c’est tout ce qui compte dans ce film. Dans les couloirs des taudis où elle vit et travaille ou dans les rues enneigées de Moscou. Ce qui donne l’occasion de très nombreux plans séquences bien maitrisés. Ce procédé nous amène au plus près de l’errance et de l’épuisement de Ayka et force dans une certaine mesure une empathie. Cette empathie est cruciale pour la réussite du film. Ayka vient d’accoucher et elle n’est pas physiquement prête à repartir, trainant une blessure au vagin et un risque de mastite tout le long du film, dans des moments qui nous piquent subitement de douleur, comme si elle traversait l’écran. De ce côté là on est servis mais il ne s’agit pas d’avoir l’estomac ou la conscience fragile. Mais malgré ces procédés filmiques parfaitement maitrisés et une actrice principale, Samal Yeslyamova, qui mérite amplement son prix d’interprétation cette année à Cannes, on est écrasé par une impression de vanité du film. Ces errances sans but ne constituent pas un scénario et l’abandon de l’enfant n’est finalement prétexte qu’à encadrer le film en lui offrant un début et une fin qui se rejoignent. Ce qui nous oblige à aller chercher plus loin, dans les assomptions métaphoriques socio-politiques de l’œuvre. Si tant est qu’elles existent, je me lance ici dans une extrapolation. Tout d’abord Ayka est migrante. C’est un thème d’actualité, même pour la froide Russie. Et ce n’est pas la seule que l’on voit dans le film. Les difficultés des migrants, leurs problèmes de régularité et d’équipement son montrés en arrière plan tout en les comparant parfois à l’autre côté de la grille : la société avec des Russes citoyens réguliers dont la plupart sont aisés. Pour une morale simple mais efficace : avoir une vie tranquille, c’est une question d’argent. Et pour en avoir, il faut travailler. Un message prévisible et à destination d’une population plus grande que celle des migrants. En revanche tout le monde ne peut pas travailler et Ayka se fait refuser des emplois qui pourraient la sortir de la panade car son permis de travail est périmé depuis un an. Les figures d’autorité sont intransigeantes mais pas cruelles et présentées sous un beau jour. Et la vigueur du travail russe est mise en avant dans toutes les scènes de déblaiement de la neige, qui s’accroit avec les jours. Au point d’y voir un parallèle entre cette neige qui submerge la ville de plus en plus et qui demande des efforts répétés pour la gérer, et les migrants. Eux aussi arriveraient par vagues tous les jours, de plus en plus grosses et il convient au gouvernement russe de continuer de les gérer efficacement. Ce qu’il fait dans le film. Faut-il donc y voir une pointe de xénophobie ? Ça ne semble pas absurde si l’on analyse ce qui est dit des migrants dans leurs actes à l’écran. Ils vivent dans des conditions affreuses, au sein même de la capitale russe, certes. Mais aucun n’est représenté comme réellement travailleur. Les plumeuses de volailles se font rappeler à l’ordre, le responsable du déneigement tire au flanc et Ayka elle-même succombe à la facilité préférant voler sa congénère que d’accomplir efficacement le travail qu’on lui a confié. Alors quoi ? Ces migrants ne sont que des parasites improductifs ? Le film marche sur une lame de rasoir. Mais après tout si on l’a tourné en Russie, avec l’accord et le soutien même du ministère de la culture russe, ne s’est-on pas assuré que le mal ne serait pas dit à propos du gouvernement. Ce ne serait pas étonnant d’un point de vue des représentations que le gouvernement russe soutienne une œuvre qui réalise à la fois une galvanisation de la force de la nation et une critique des étrangers qui viennent chercher de l’argent en Russie. Très souvent en éclipsant que le départ initial n’est pas dû au hasard… Alors certes derrière ça on a des autorités de la police qui sont corrompues et des marchands de sommeil qui ont la citoyenneté. Mais rien ne dis qu’on y verrait une critique du gouvernement. Le film Leviathan d’Andrej Zvyagintsev faisait déjà état d’une corruption endémique, mais par des figures locales, alors que l’Etat central vient faire le ménage à la fin. Il faut donc comprendre que les films ont « une marge de manœuvre » sur ce point, mais absolument pas une liberté à mon sens. Au final on se retrouve avec un personnage principal dont la douleur nous pousse à l’empathie (avec le soutien de la mise en scène en plans serrés) mais dont le comportement lâche et irraisonné nous pousse au rejet (avec le soutien des couleurs sombres omniprésentes). Ce qui produit très certainement l’incompréhension dans laquelle est jeté le spectateur que nous avons évoquée en début d’article. Nous laissant face à un Ouroboros se mordant la queue. Ou le téton (comprendront ceux qui ont vu).
Max Vallet

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