Battle of the Sexes – un jeu décisif

Californie, années 70. Bobby Riggs, ancien champion de tennis à la retraite qui cherche à exister en accumulant les déclarations sexistes, lance un défi à la joueuse numéro 1 mondiale, Billie Jean King. Un match en trois sets, un homme contre une femme, avec à la clé une somme considérable et surtout « l’honneur » de la moitié des êtres humains. La défaite de la jeune King contre le vieillissant Riggs serait une preuve irréfutable de l’infériorité naturelle des femmes, et donc de l’absurdité de leurs revendications d’égalité de traitement, de reconnaissance et de rémunération.   Ce sera une véritable « battle of the sexes ». Le film a bien compris que l’essentiel de son scénario ne réside pas dans le match en lui-même ou dans son résultat, que l’on peut consulter le temps d’une recherche internet. Non, ce qui passionne et émeut dans Battle of the Sexes, ce sont bien ses personnages, leurs doutes, leurs errements, leurs prises de position, dans une époque où les repères se brouillent. Les couleurs explosent à l’image, comme pour compenser les incertitudes de chacun, mais la caméra tremblotante révèle bien que cette assurance affichée n’est que façade. Vie privée, professionnelle, exposition médiatique, tout se mélange et s’affronte sans jamais devenir confus pour le spectateur grâce à une écriture d’une solidité remarquable, notamment au niveau des personnages. Certaines séquences, notamment vers le dénouement, marquent par leur justesse et leur puissance émotionnelle, grâce des dialogues bien sentis qui fusent avec naturel.   Et lorsque l’acte final s’ouvre, c’est avec délectation que le spectateur s’aperçoit que Riggs est enfin réduit au silence, et ce pour tout le reste du film. Après une heure et demie d’intimidations, de vociférations et de moqueries, ce n’est plus à lui de parler. Désormais, c’est l’histoire qui s’écrit. On pouvait redouter une « gueule de bois post-Oscar » pour Emma Stone, qui apparaît pour la première fois à l’écran depuis le succès retentissant de La La Land, mais il n’en est rien. Au sein d’un casting irréprochable, la jeune femme parvient d’un bout à l’autre à se fondre dans la peau de Billie Jean King, exercice périlleux mais relevé avec brio, et ce jusqu’aux échanges de tennis très convaincants. Le jeu de Stone est pétri de contractions, tout comme la psyché de son personnage, et fait d’elle une héroïne imparfaite mais terriblement attachante.   Le rythme du film est particulier, à la fois porteur d’un dynamisme éclatant dû à l’énergie survoltée de toute une époque, du sport, de l’agitation médiatique, des personnages, mais aussi d’une certaine mélancolie, de la difficulté de rester alerte et combatif dans une société patriarcale, hypocrite et souvent décevante.   On peut regretter l’enrobage du film, qui a tendance à faire perdre en crédibilité et en gravité à son propos. On se doute bien de la tournure des événements, on ne doute pas un seul instant du fait que l’on sortira de la séance le sourire aux lèvres, et il n’y a rien de mal à cela… mais le film n’aurait-il pas pu frapper plus fort encore dans les problématiques qu’il aborde, quitter son féminisme finalement assez « low-cost » pour un ton plus acerbe ? Certes, Battle of the Sexes n’a sans doute jamais eu un tel objectif, et encore une fois, le charme opère, le film reste profondément agréable à visionner, malgré sa conclusion prévisible et la façon dont il s’appesantit parfois peu sur des sujets cruciaux. Mais peut-être toutes ces paillettes empêchent-elles de réaliser que tous les comportements et remarques outrageusement sexistes dont on s’offusque tout au long du film ne sont pas tous morts et enterrés, que rien n’est encore gagné…
Capucine Delattre

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