Black Panther – un nouveau souffle pour les superhéros?

Réalisé par Ryan Coogler / 

Sortie le 14 Février 2018 / 

2h15 / 

Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o.

En 2007 le paysage cinématographique était bien différent de celui que l’on connaît aujourd’hui : Robert Downey Jr. était encore en recherche de gloire après ses déboires avec la drogue, les Spider-Man de Sam Raimi étaient encore les films de super-héros ayant rapporté le plus de billets verts sur les territoires du monde entier, et les termes « univers partagé » en étaient encore à leurs balbutiements. Voilà que 10 ans plus tard, Marvel Studios règne en maître sur le cinéma de divertissement, ayant inventé sa propre formule lui rapportant des millions (voire des milliards) à chaque nouvelle sortie de sa série sur grand écran. Une formule qui malgré tout lasse, exaspère, voire laisse indifférent tellement ces films calculés pour plaire ne surprennent plus. Avec Black Panther, 18e film du désormais célèbre Marvel Cinematic Universe, Disney tente de faire très fort : créer avec un super-héros peu connu du grand public, un mouvement culturel dans l’industrie. Mais au delà de l’importance culturelle indéniable de Black Panther, le film se devait également d’être un tournant cinématographique pour Marvel Studios. Pari réussi ?

Dix jours après les événements de Captain America : Civil War, le Prince T’Challa doit rentrer au Wakanda et retrouver sa famille endeuillée par la mort du patriarche. Devant prendre la place de Roi, le jeune monarque sera confronté à plusieurs défis mettant en cause sa légitimité au trône.

En faisant signer le réalisateur de l’incroyable Creed, on pouvait avoir peur que la machine Disney écrase ses aspirations artistiques. Mais heureusement il n’en est absolument rien, en tout cas du côté de l’écriture. L’existence du super-héros Black Panther est en elle même politique et se posait comme une réponse au manque de héros noirs dans le paysage comics. Il se passe exactement la même chose 50 ans plus tard, mais dans l’industrie du cinéma cette fois ci. À l’écran, la culture du Wakanda vit et est représentée avec tellement de bienveillance qu’elle existe en tant que personnage à part entière. Ce pays fantasmé de l’Afrique, n’ayant connu ni colonisation ni vol de ses ressources, est le principal outil que Ryan Coogler utilise pour tirer des thématiques complexes qui serviront à étoffer une intrigue toutefois basique. Le film ne se retient pas de parler de thèmes frontaux comme la colonisation, la crise des réfugiés, l’esclavage ou même l’appropriation culturelle avec une gravité parfois déconcertante pour un film de l’écurie Marvel. C’est sur ce point que Black Panther se différencie de ses prédécesseurs : le film s’inscrit dans la réalité et traite de problématiques bien réelles comme le déracinement des Afro-Américains notamment par le biais de l’incroyable antagoniste du film sur lequel nous reviendrons plus tard. On voit là que Ryan Coogler, lui même Afro-américain, fait de Black Panther un film très personnel à travers son scénario, ses thématiques et surtout ses personnages.

Black Panther propose une galerie impressionnante de protagonistes crevant l’écran par leur complexité et leur diversité. Les personnages secondaires éclipsent même parfois totalement T’Challa, qui malgré une excellente interprétation de Chadwick Boseman, se fait souvent voler la vedette par ses compatriotes. Que ce soit la générale Okoye, l’espionne Nakia ou encore la princesse Shuri, chacune de ces femmes est un véritable pilier du film par leur sincérité. La loyauté d’Okoye par exemple, mise à mal pendant une partie du film, met en lumière ce rejet du manichéisme que Ryan Coogler opère tout au long du métrage. Souvent critiqué pour leur manque de nuance, Marvel Studios s’étoffe ici de personnages profondément humains qui feront date dans sa mythologie cinématographique.

En parlant d’humanité, les Marvel ont toujours été critiqués pour leurs antagonistes oubliables, aux motivations douteuses et peu originales. Black Panther casse totalement cette malédiction en nous offrant un Némésis exceptionnel en la personne d’Erik Killmonger. Ce personnage est véritablement le joyau du film. Rempli de rage et de cœur, Michael B. Jordan donne naissance à un méchant qui crève littéralement l’écran par les motivations qu’il porte. Afro-Américain, ayant vu le pire de ce que l’Amérique peut faire subir à sa population noire depuis 200 ans, Killmonger s’anime d’une volonté panafricaniste durant tout le film pour extérioriser un mal-être profond. Ce mal-être sera au centre du film : la recherche d’une nation à laquelle appartenir, d’une identité à laquelle se rattacher et d’un héritage lourd à porter. Erik Killmonger est dans ce sens l’antithèse complète de T’Challa, qui lui est né dans son pays d’origine et n’a jamais été arraché à sa patrie par les colons. Il est, en quelque sorte, ce que T’Challa serait devenu sans ce havre de paix fictif qu’est le Wakanda. Il s’opère alors une identification spéciale à cet antagoniste qui le rend particulièrement émouvant et surtout compréhensible. On se surprend parfois à être du côté de Killmonger, de par une totale justification de ses motivations politiques face au racisme que son peuple vit dans le monde entier et face aux horreurs qu’il a vécu en tant qu’Afro-Américain. Au niveau de ses personnages et de sa trame politique, Black Panther est donc une totale réussite qui le place parmi les blockbusters les plus ambitieux de ces dernières années. Rajoutez à cela une volonté de mêler les genres comme film d’espionnage, le thriller politique et le drame familial, et l’on se retrouve avec une œuvre de divertissement riche et dense dans son intrigue.

Malheureusement, la mise-en-scène ne suit pas toujours. Coogler, qui nous avait habitué à une maestria visuelle folle dans Creed, perd de son panache dans ce projet. Le scénariste Coogler convainc, mais le réalisateur déçoit notamment à cause de scènes de combat parfois illisibles et des effets numériques baveux ne rendant pas justice à la magnifique direction artistique du film qui emprunte de nombreuses références à différentes cultures africaines. Peut-être que le véritable némésis du film est finalement les fonds verts ratés qui peuvent parfois sortir le spectateur de l’histoire tant certaines scènes paraissent fausses. C’est d’autant plus dommage que Ryan Coogler fait habituellement de ses environnements naturels de véritables personnages de ses œuvres. Même si le Wakanda est impressionnant de par ses visuels afro-futuristes et sa direction artistique recherchée, on ne peut s’empêcher de penser que l’utilisation de plus de décors naturels aurait donné plus d’authenticité visuelle au film. Reste quand même la belle musique aux tonalités purement africaines de Ludwig Göransson, qui à travers ses instruments nous immerge totalement au Wakanda pour ne pas nous lâcher pendant deux heures trente.

Black Panther est un film qui existe au delà de sa seule œuvre. Oui c’est un phénomène culturel, oui son succès est clairement propulsé par la dimension politique de sa sortie en salles, mais cela ne doit pas occulter le fait que Black Panther est un excellent film en plus d’être un excellent blockbuster. Dense, complexe et palpitant, il a fallu bien des années pour que Marvel Studios sorte un 18e opus de sa saga cinématographique qui ne prenne aucune pincette dans ses thèmes et dans son histoire. Espérons maintenant qu’ils continuent sur cette lancée en nous offrant plus de blockbusters de cette trempe.

Wakanda Forever !

 

Carl Tamakloe

 

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