Border – Un conte naturaliste à la sauce fantastique

  Ali Abbasi / 2018 / 1h50 / Tina est une douanière suédoise chargée de contrôler les allées et venues des personnes se rendant sur l’île où elle réside. Seulement Tina a comme un don. Elle peut sentir les gens, leurs sentiments, et savoir s’ils sont coupables d’un délit ou d’un crime. Elle est donc très utile à son service puisque rien ne lui échappe. Tina est même sollicitée pour démanteler un réseau de pédopornographie. Toutefois, la vie de Tina, qui s’est jusqu’à présent inscrite dans une routine monotone, est soudainement bouleversée lorsqu’elle rencontre Vore, le seul être qui ne la trouve ni répugnante ni mystérieuse.

Border avait créé la surprise au festival de Cannes dernier et en était ressorti récompensé dans la catégorie « Un Certain Regard ». Thriller, romance, fantastique, les genres manquent pour qualifier le film tant il recouvre des métamorphoses hybrides. Le réalisateur Ali Abbasi adapte ici une nouvelle de l’auteur suédois John Ajvide Lindqvist qui avait déjà inspiré le film Morse de Tomas Alfredson.

Ecrire sur ce film est d’autant plus difficile qu’il faut à tout prix éviter de le « spoiler », son rythme étant basé sur la surprise et la métamorphose. Le réalisateur livre un conte naturaliste à plusieurs lectures. A mon goût, la piste explorée la plus intéressante est celle de la quête identitaire de Tina (incarnée à l’écran par Eva Melander). La laideur de son physique, le dégoût et la peur qu’elle inspire aux autres mais aussi le mystère de son flair en font quelqu’un d’éminemment différent. Différent car rejeté par les autres ; il ne fait pas bon effet de ne pas obéir aux conventions sociales et d’aimer les insectes !

 

 

Parallèlement, le mystère de son odorat surdéveloppé est exploité à la douane et par les services de police pour lutter contre les trafics et le vice humain. C’est peut-être la seule intégration sociale dont elle peut jouir, son nez étant infaillible. Tina sent d’ailleurs les gens dans les deux sens du terme : elle les renifle, flairant ainsi le mauvais coup, mais va aussi jusqu’à saisir les émotions des passants (honte, colère, peur, culpabilité). Elle se sent ainsi différente parce qu’elle est confrontée à ce que l’humain peut représenter de pire, à savoir l’exploitation de sa propre espèce, tandis qu’elle, de son côté, incarne le bien. Cette héroïne peut furtivement faire penser au personnage principal du roman Le Parfum de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille, qui se lance dans une quête identitaire désespérée puisqu’il se rend compte qu’il n’est pas humain ; en cause : il n’a pas d’odeur. Tina elle aussi se lance dans une quête identitaire lorsqu’elle rencontre Vore (Eero Milonoff), pour lequel elle « sent » quelque chose de pas très net mais qui l’attire dans le même temps. De plus, elle se réfugie dans la nature, loin des hommes, comme pour pouvoir entrer en son fort intérieur et, par conséquent, s’écouter. Le réalisateur nous plonge donc dans un univers à la fois fantastique et on ne peut plus réaliste, mêlant harmonie avec la nature et simplicité. Malgré sa laideur insistante, Tina fait figure de déesse au sein de la forêt, au milieu des mousses vertes, de cette terre humide qui regorge de vers… La musique intervient d’ailleurs subtilement pour soutenir et amplifier les sentiments des personnages tout en faisant entrer le spectateur en communion avec ces derniers.

Ali Abbasi interroge aussi ce que c’est que d’être humain. En effet, l’utilisation du mot « humain » couvre en elle-même une ambiguïté flagrante ; alors qu’on utilise l’expression « être humain » pour désigner quelqu’un de bien, d’empathique et de compréhensif, l’être humain est également capable des pires atrocités. Et c’est bien ce sur quoi joue le réalisateur tout au long du film en construisant une ode à la différence basée sur le contraste entre l’humain et l’animalité, ce dernier n’étant pas si évident que cela ! Border est donc un film poétique, étrange, déstabilisant, et jouant avec les frontières des genres cinématographiques pour livrer un message on ne peut plus puissant.

Par Ariane Cornerier

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *