Capharnaüm – Le désordre absolu

Nadine Labaki / 2018 / 2h03 / La réalisatrice libanaise Nadine Labaki était présente la semaine dernière à Paris pour dévoiler au grand public son dernier long-métrage Capharnaüm, prix du Jury du festival de Cannes 2018. Ce tableau d’un Beyrouth touché par la grande pauvreté dépeint la vie de Zaïn, un jeune garçon libanais intentant un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Les parents, de vrais Thénardiers à la Victor Hugo, se servent en effet de leurs nombreux enfants pour réaliser toutes sortes de trafics. C’est lorsque sa sœur Sahar, à peine indisposée, est vendue en mariage que Zain, échouant à la sauver, fuit de son domicile. Il rencontre Rahil, une nigérienne sans-papiers pour qui il travaillera en tant que baby-sitter de son fils d’un an et demi, Yonas. Rapidement, les deux enfants se retrouveront seuls dans une ville en proie à tous les trafics possibles.

Comment est né le projet de Nadine Labaki ? La réalisatrice nous raconte qu’un jour, alors qu’elle se trouvait à un feu rouge au Liban, elle vit un enfant abandonné. Assis contre un poteau, l’inconfort de sa position lui interdisait de dormir, besoin pourtant primaire de l’Homme. C’est ainsi qu’elle eut l’idée d’un film qui chercherait à enlever le filtre que nous nous mettons automatiquement devant les yeux à la vue de ces enfants en détresse. Pour ce faire, et on ne peut qu’apprécier la démarche, l’équipe du film a procédé à un casting sauvage dans les lieux les plus pauvres du Liban pour « ne pas que les acteurs jouent, mais qu’ils soient ». Ainsi, les acteurs ont en somme des histoires similaires à celles de leur personnage, ce qui leur permet de jouer de manière on ne peut plus naturelle.

Néanmoins, cette dimension ambivalente entre la réalité proche du documentaire et la fiction donne le sentiment d’un film décousu. Le choix d’une construction scénaristique basée sur l’alternance entre des scènes de procès et des flashbacks est-il en effet vraiment judicieux ? En somme, la confusion entre le réel et la fiction a tendance à provoquer l’effet inverse de celui escompté. Entièrement basé sur le pathos et l’empathie pour les enfants, cette construction floue nous empêche d’être ému face à la violence de nombreuses scènes, à l’instar de la lenteur de l’intrigue. À trop inciter le spectateur à ressentir une immense tristesse et pitié pour les deux enfants, celui-ci ne finit-il pas par ne plus rien ressentir du tout ? Le traitement scénaristique est linéairement larmoyant et si la scène finale tend à être un happy end, le seul sourire que le film nous offre a du mal à compenser les deux heures de misérabilisme auxquelles la salle vient d’assister.

Outre ces maladresses qui empêchent ce film d’être mémorable, il soulève tout de même des problématiques importantes telles que celles de l’exploitation des enfants, des réseaux de passeurs et finalement de l’ensemble des trafics humains dans l’une des régions les plus instables du monde. Le film s’ouvre sur une scène qui, à mon sens, est l’une des plus chargée symboliquement étant donné qu’elle pose le cadre de cette enfance ravagée par la misère et la guerre : des enfants jouant dans les rues de Beyrouth, armés de Kalachnikov fictives en bois et plastique. Plus tard, on en vient aussi à se questionner sur le rôle de la justice qui semble fermer les yeux sur ces situations courantes au Liban et classer le dossier de Zain parmi beaucoup d’autres.

En plongeant pendant deux heures, du point de vue du jeune Zain, dans les rues de Beyrouth, les bidonvilles, les foules, les marchés, l’appartement sordide de la famille et sa cage d’escalier lugubre, on ne peut nier que Capharnaüm est une vraie réussite visuelle. Une fois Zain et Yonas livrés à eux-mêmes, on se sentirait presque porter ce bébé à bout de bras et le tirer sur des kilomètres comme le fait le jeune libanais. Tout ceci est accompagné d’une bande originale intense, qui amplifie le sentiment d’immersion totale dans ce grand désordre beyrouthin.

Si Capharnaüm échoue à créer l’empathie désirée par la réalisatrice, il reste un film intéressant qui pose les bonnes questions sur la société libanaise et notre cécité face à cette misère proche-orientale.

Par Chloé Bouffay

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