Carré 35 – le témoignage et l’inavouable

Eric Caravaca, qui n’a jamais connu sa sœur, morte à 3 ans, interroge sa famille sur cet événement tu pendant de longues années. Brillant et surtout bouleversant.   Il est des membres amputés qui grattent toujours. Le syndrome du membre fantôme est ainsi le fait de sentir encore quelque chose, alors qu’il n’y est plus. L’amputé a la sensation que son membre maintenant manquant est toujours relié au corps. Cette comparaison, peut-être un peu poussive, est à mettre en relation avec Carré 35, le documentaire d’Eric Caravaca.   Le membre amputé qui continue de démanger, pour la famille du réalisateur, c’est la jeune sœur qu’Eric Caravaca n’a jamais connue, décédée à 3 ans. La mère a toujours refusé de parler de cette enfant (« elle était mignonne comme tout, ma fille…») et n’a jamais gardé de souvenirs, de photos, de films. Il faut aller de l’avant : pourquoi s’apitoyer sur le passé ? « J’aime pas aller en arrière. Qu’est-ce que tu veux faire avec une photo ? Pleurer ? » demande-t-elle d’une voix tremblante, face caméra, alors que son fils la filme.   Mais Eric Carava, de sa très belle voix, nous raconte que le secret de famille a empoisonné la vie de famille, et particulièrement celle de sa mère, à qui il reproche d’avoir caché l’existence de cette enfant. Comme il l’avoue en entretien : « Moi j’ai longtemps cru qu’on était 4, que deux enfants ». Pour honorer un devoir de mémoire qu’il estime nécessaire, Caravaca part sur les traces de sa sœur et se rend au carré 35 du cimetière de Casablanca où Christine est enterrée. Depuis l’indépendance du Maroc, le cimetière n’est plus vraiment entretenu : les mauvaises herbes poussent, les tombes sont laissées à l’abandon et certaines sont même vandalisées. Alors que le spectateur attend de voir la photo de Christine présente en médaillon sur la tombe, le réalisateur se rend compte que celle-ci a disparu. Le deuil est d’autant plus difficile que le réalisateur ne peut se raccrocher à rien. Interrogeant ses parents, son frère et son cousin, le secret va être levé sur cette enfant dont on a longtemps tu l’existence. En 1h07, Eric Caravaca réussit un tour de force : livrer un documentaire aux allures de thriller sur fond de drame familiale et historique. Car l’autre drame familial, c’est celui d’avoir été balloté d’un pays à l’autre dans les années 1950, de quitter le Maroc pour l’Algérie pour revenir au Maroc et enfin s’exiler définitivement en France, loin des jours heureux passés avec la petite Christine. Eric Caravaca se confie : « Ma mère a voulu oublier son enfant comme elle a voulu oublier la terre d’Afrique du Nord sans jamais plus y revenir ».   Le secret de famille, que je préfère taire, est bouleversant. Le spectateur ne peut juger la mère du réalisateur : cette femme, déboussolée par une enfant décédée, déracinée à la suite de la décolonisation, a tenté coûte que coûte de reconstruire sa vie en France et a eu deux fils. En thérapeute, Eric Caravaca aide sa mère à accepter le drame qui a secoué cette famille d’origine espagnole. Carré 35 est profondément humain, souvent triste et toujours délicat. En cela, il doit être vu.  
Par Julien Coquet

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