Les invisibles – Un pas vers plus de visibilité?

  Louis-Julien Petit / 2018 / 1h42 / L’action se déroule dans le Nord, dans un centre d’accueil de jour pour femmes, dénommé L’Envol. Chaque jour, des femmes sans-abri attendent avec hâte l’ouverture des grilles du centre pour pouvoir se doucher, prendre un café, recharger leur portable, se reposer, trouver un peu de répit … Ces femmes sont accueillies par les travailleuses sociales Audrey (incarnée par Audrey Lamy) et Manu (Corinne Masiero), qui les aident aussi dans leurs démarches administratives afin d’accroître leurs chances de retrouver du travail. Malheureusement, la comptabilité rattrape le centre : seulement 4% des femmes accueillies à l’Envol ont pu se réinsérer professionnellement. Le centre est menacé de fermer, les travailleuses sociales « chouchoutant » trop leurs résidentes, ce qui ne contribue pas à les rendre autonome… Mais Audrey et Manu n’ont pas dit leur dernier mot : elles entendent bien aider ces femmes à trouver du travail dans le temps qu’il leur reste, quitte à y parvenir clandestinement … Louis-Julien Petit remet le couvert de la comédie sociale après la réalisation de son premier long-métrage Discount (2014) qui traitait du licenciement d’employés d’un supermarché et de leur combat contre la précarité. Ici, Louis-Julien Petit puise dans une source documentaire (Femmes invisibles. Survivre dans la rue de Claire Lajeunie, 2015) pour nourrir son film, mais il ne fait pas doublon. Le réalisateur filme avec subtilité l’engagement des travailleuses sociales qui se sentent investies d’une tâche humaine hors norme et les femmes sans-abri, qui de leur côté sont engagées elles-aussi pour retrouver un peu de fierté.     Le film réussit avec brio non seulement à...

The Happy Prince aurait dû s’appeler The Truth of Masks

Rupert Everett / 2018 / 1h45 / The Happy Prince, c’est avant tout la descente aux enfers d’un homme, Oscar Wilde. Et ce à cause de celui que l’on pourrait appeler le « démon du bien », Lord Alfred Douglas. L'histoire d’amour entre ces deux personnages sera brutalement empêchée par le père du Lord, le marquis de Queensberry. Il lancera un procès contre Wilde, le qualifiant de « Sodomite ». L’écrivain se verra d’ailleurs obliger de vendre ses biens afin de payer son procès. Le film fait à ce niveau-là une critique de la grande hypocrisie de l’époque victorienne où beaucoup de choses étaient permises à condition de respecter les hiérarchies sociales et de rester cachées. Leur relation publique dérangera et le condamnera, et l’emprisonnement de Wilde sera le point de départ d’une machine décadente lancée à toute vitesse. Il passera donc subitement des soirées mondaines qu’il a toujours connu, lui, dandy irlandais issu d’une famille bourgeoise - son père était médecin et sa mère poétesse - à une bassesse qui lui était jusqu’alors étrangère. Bien que le film ne retrace que le personnage de Wilde à la suite de son procès, des retours en arrière récurrents permettent au spectateur d’effectuer des parallèles avec sa vie d’antan, de le connaitre d’avantage, en profondeur et en toute intimité. Une sorte de compassion émerge alors de ce film retraçant le destin tragique de cet écrivain. Wilde connaitra d’abord l’humiliation des travaux forcés et sa vie, comme la présente le film, sera à jamais indissociable d’un souvenir, lui assis et menotté, entouré de gens lui crachant à la figure salive et injures. Puis il se noiera...

Jusqu’au bout des 9 doigts

F.J. Ossang / 2017 / Au cinéma, il existe des dimensions parallèles et inconnues que certains réalisateurs sont même incapables d’envisager. Ce sont des mondes alternatifs où les conditions physiques du réel tel que nous le connaissons ne s’appliquent pas : certains grands réalisateurs y ont fait se dérouler certains de leurs films. On pense instinctivement à Alejandro Jodorowski, Luis Buñuel, voire Fritz Lang, mais surtout à Andrei Tarkovski, qui à travers Stalker décrit la « Zone », un espace dans lequel tout est différent. D’autres auteurs y vivent. C’est le cas de Frédérique-Jacques Ossang qui depuis le début de sa carrière il y a plus de trente ans semble ne jamais l’avoir quittée, se maintenant loin, très loin, d’un cinéma français avec lequel il ne partage quasiment rien. Cloîtré depuis la dislocation de la Nouvelle Vague dans un réalisme aveugle incapable d’appréhender les mondes alternatifs que FJ Ossang a fait siens et que peu de réalisateurs ont su faire s’étioler – citons Philippe Garrel avec des films comme La cicatrice intérieure voire d’une autre manière l’éternel révolutionnaire du cinéma Jean-Luc Godard. Une enveloppe qui n’est cependant plus étanche depuis quelques années avec des cinéastes n’hésitant plus à franchir les barrières du réel : Julia Ducournau s’est chargée d’enfoncer la porte du fantastique tandis que Bertrand Mandico a cette année fait rayonner l’alternative avec Les garçons sauvages, film sublime qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler à certains égards le cinéma poétique et halluciné de FJ Ossang. Frappé par la grâce, le dernier film de FJ Ossang, 9 doigts, est comme souvent dans sa filmographie une œuvre poétique magnifique portée...

Utøya, 22 juillet – De l’impossible conciliation de l’impensable et du cinéma

Eric Poppe / 2018 / 1h38 / Pardon du temps que j’aurai mis pour écrire cet article, dont l'actualité n’est, du coup, plus de la première fraîcheur. J’ai repoussé le moment de m’y mettre, d’abord pour digérer ce film très particulier, puis à cause de la difficulté de savoir par quel bout m’y prendre. La sidération dans laquelle le film m’a plongée m’a tenue plusieurs jours, et cette émotion cinématographique est bien faible comparée à l’effroi qu’ont provoqué les attaques du 22 juillet 2011 en Norvège. La Norvège, pays si paisible, ne pouvait pas s’attendre à vivre, ce jour-là, une telle horreur. Alors qu’une première bombe explose en début d’après-midi devant le bureau du ministre d’Etat, Jens Solberg, et le quartier gouvernemental, faisant ressentir une secousse à tous les habitants du centre-ville, tuant huit personnes et en blessant quinze autres, le terroriste norvégien d’extrême-droite Anders Breivik s’est tranquillement acheminé vers l’île d’Utøya, un peu à l’écart dans le fjord d’Oslo. Un camp d’été du parti travailliste réunissait une centaine d’adolescents en vacances. Breivik, portant une combinaison nautique et un badge de policier, est parvenu en bateau jusqu’à l’île, tuant la personne qui l’y avait conduite, a réuni autour de lui un groupe d’adolescents avant d’ouvrir le feu sur eux. S’ensuivirent 72 minutes d’horreur au cours desquelles les adolescents ont tenté d’appeler la police qui, accaparée par l’explosion dans le centre-ville d’Oslo, a mis un temps fou avant de réaliser ce qui se passait. Le matériel que la police avait alors à sa disposition était bien insuffisant pour faire face à un massacre d’une telle ampleur. Les 72 minutes qui...

L’Homme Fidèle, entre drame, romance et film-hommage

Louis Garrel / 2018/ 1h15 / Trois personnages regardent dans des directions différentes mais marchent de concert. Abel, Marianne et Eve, les trois protagonistes du nouveau film de Louis Garrel en constituent le triangle amoureux. L’affiche au fond rose pastel et le titre « L’Homme fidèle » aux caractères kitsch font penser à une affiche de film ancien, la première énigme est posée. Abel (Louis Garrel) et Marianne (Laëtitia Casta) vivent ensemble dans un immeuble haussmannien depuis trois ans. Un matin, la jeune femme annonce à l’homme qu’elle aime être enceinte. Abel n’a pas le temps de se réjouir que Marianne ajoute qu’il n’en est pas le père. L’intrigue est lancée dès la scène d’ouverture : Marianne va se marier avec le père de son enfant, un certain Paul. Neuf ans plus tard, les chemins d’Abel et de Marianne se croisent à nouveau lors de l’enterrement de Paul, mort subitement dans son sommeil, laissant derrière lui Marianne veuve et un fils, Joseph (interprété par Joseph Engel), orphelin de père. C’est l’occasion pour Eve (Lily-Rose Depp), la sœur de Paul, de revoir Abel, son amour d’enfance, dont elle avait perdu la trace… Après son premier long-métrage Les Deux Amis (2015), qui explore la relation amicale sur fond de triangle amoureux, Louis Garrel explore maintenant directement le triangle amoureux mais sur fond de drame. C’est bien un film hybride que signe ici le réalisateur en mélangeant comédie dramatique, romance et policier. Proche de la pièce de théâtre, l’action se déroule dans un espace réduit avec quelques lieux stratégiques (cimetière, appartement de Marianne, chambre d’Eve, sortie d’école) et met en jeu des personnages...

Une Femme d’Exception, ou petit traité de féminisme à la sauce juridictionnelle

Mimi Leder/2019/2h00/ Hollywood aime les longs biopics parcourus de violons, les visages imperturbables et lisses d’héroïnes qui ont marqué leur temps, les reconstitutions virtuoses aux messages poignants. Et Une Femme d’Exception s’ancre bien évidemment dans ce genre, dans ces canons, dans ces codes renouvelés année après année. Qu’on se le dise, ce film ne changera rien au cinéma contemporain. Cependant. (Car il faut de la nuance partout). Une Femme d’Exception, aussi prévisible et classique puisse-t-il être, a un intérêt, une perspective, une vibration particulière, et ce d’autant plus – aussi cliché cela puisse-t-il sonner – un an et des poussières après une prise de conscience féminisme d’envergure mondiale. Son propos est de retracer les années formatrices de l’icône féministe Ruth Bader Ginsburg (RBG pour les intimes), aujourd’hui juge à la Cour Suprême des Etats-Unis et reconnue pour les décennies qu’elle a consacrées à la lutte pour les droits des femmes. On découvre ainsi ses études, ses premières années d’exercice en tant que professeure de droit, et enfin son premier projet d’envergure : défendre un cas apparemment anodin pour en prouver l’inconstitutionnalité, et ainsi remettre en compte tout le sexisme dont est encore empreint le droit américain. Rien que ça. Très académique dans sa réalisation, avec des dialogues en champ/contre-champ en veux-tu en voilà, une composition classique mais efficace, un scénario très sage et une reconstitution irréprochable, le moins que l’on puisse dire est que ce long-métrage n’offre pas de grandes surprises pour ce qui est de sa forme et de ses intentions artistiques. La technicité du scénario crée un autre problème : le fond du film ne sera sans doute...