High Life – Au bout du monde, un saut

Claire Denis / 2018 / 1h50 / Monte, criminel condamné à mort – pour des raisons qui nous resteront en partie inconnues – et volontaire d’une expérience scientifique, est envoyé avec d’autres prisonniers dans l’espace pour purger sa peine. Dans ce voyage qu’on imagine sans retour, Claire Denis semble tant bien que mal chercher les lumières au fond d’êtres plus sombres que l’immensité qui les attend. Au milieu des effets recherchés, une volonté très nette de ne montrer que le strict nécessaire de ce postulat dystopique : pas de réflexion sur la justice et une psychologisation relativement sommaire des personnages, dont on révèle la mort prématurée dès les premières scènes. Claire Denis n’aiguille son récit que par le biais du personnage joué par Robert Pattinson, seul survivant, dont la voix off guide le scénario. Double malaise pour le spectateur : un défaut de background qui pose pour acquis une situation plus que dérangeante moralement ; une conscience bien réelle du fait que les personnages sont des criminels, qui vont finir par s’entretuer comme l’annonce la première scène. Dès lors, High Life prend la forme d’un thriller, beaucoup plus qu’un film de pure science-fiction. La réalisatrice française a expliqué vouloir dénuer son vaisseau spatial de tout artifice inutile qui encombrerait les décors. La photographie de Yorick Le Saux renforce cet ascétisme formel – cadres lents, pellicule granuleuse, couleurs oppressantes (bleu, rouge). Tout l’accent est porté sur l’imprévisibilité de personnages par ailleurs malsains, acculés par des pulsions sexuelles délirantes, vainement évacuées dans une triste salle aménagée à cet effet. Ambiance suprêmement glauque donc, où les réflexions sociologiques s’avèrent pourtant assez pauvres,...

Frères de sang – La violence comme maladresse existentielle

Damiano et Fabio D’Innocenzo / 2018 / 1h35 / Premier film des frères D’Innocenzo, Frères de sang nous prouve que le cinéma transalpin a assuré la relève de ses cinéastes de talent. Conjuguant avec ses imperfections, notamment au niveau du scénario - ce qui est pardonnables dans un premier long-métrage -, Frères de sang nous présente l’histoire humaine, trop humaine de deux amis de toujours, Manolo et Mirko, en école d’hôtellerie dans la banlieue de Rome. Après un accident de la route où ils tuent sans le vouloir un indic de police, ex-mafieux recherché par son clan, la porte de la criminalité organisée leur est grande ouverte. D’abord l’un, puis l’autre, ils s’enfoncent dans la spirale de la violence, dans l’obsession du meurtre et la griserie de l’argent facile. Le tout dans une atmosphère d’aquarium, aux couleurs bleutées et à la misère asphyxiante, dans une banlieue que les frères D’Innocenzo connaissent bien pour y avoir grandi. « La périphérie est trop souvent racontée par des gens qui viennent de l’extérieur, avec la curiosité de ceux qui ne la connaissent pas, avec paternalisme », dénonce Fabio D’Innocenzo dans l’édition italienne de Rolling Stone.1 Frères de sang livre par conséquent une description pudique des paysages intellectuel et matériel des habitants excentrés des centres urbains, laissés à l’écart dans tous les sens du terme. On trouve ainsi une dimension presque documentaire à cette œuvre. On croirait voir croisés dans un mélange stimulant l’univers néoréaliste des films de Pasolini sur la banlieue romaine, et Gomorra de Matteo Garrone (2008), qui montre toute la violence des systèmes mafieux à Naples. Pour Manolo et Mirko, magnifiquement interprétés par Andrea Carpenzano...

Heureux comme Lazzaro – La naïveté lumineuse d’un simple d’esprit

Alice Rohrwacher / 2018 / 2h07 / Heureux comme Lazzaro est un film qui ne cherche pas à être plausible. Du monde de la paysannerie antédiluvienne aux paysages urbains industrialisés, gris et froids, il nous conte la servitude humaine à travers le regard écarquillé de Lazzaro, un jeune paysan. De l’intemporalité de l’intrigue – appuyée par le côté granuleux, très vintage, de la pellicule Super 16mm – au mythe universel, il n’y a qu’un pas. Heureux comme Lazzaro le franchit avec une délicatesse très pasolinienne. Comment en effet ne pas penser à Œdipe-Roi (1967), film jonglant également entre les époques pour nous parler de l’universalité des pulsions humaines ? Lazzaro est un curieux personnage, une sorte de Forrest Gump italien à la frontière entre la sainteté et l’idiotie. Sa bonté infinie lui donne des airs de personnage voltairien, de Candide que la rudesse de la vie ne peut départir de son optimisme. On a envie de le plaindre en même temps que de l’admirer. Alice Rohrwacher se défend d’avoir donné un côté religieux à son film, et pourtant il est impossible de ne pas retrouver chez Lazzaro, magnifiquement interprété par Adriano Tardiolo, des accents christiques. Lazzaro sort de nulle part. Orphelin, sans véritables amis, on le rencontre dans un coin de campagne italienne connu sous le nom de l’Inviolata, soit la Vierge, l’Inconquise. Un endroit très peu paradisiaque, malgré son nom et sa végétation luxuriante. Asservies à la marquise Alfonsina de Luna, une puissante industrielle du tabac, plusieurs familles de paysans y sont forcées de récolter le tabac sans rémunération. Sans éducation ni contacts extérieurs, ces paysans n’ont pas...

Bohemian Rhapsody – Un film à Queener de bonheur

Bryan Singer / 2018 / 2h14 / On l’attendait. On le guettait. On le fantasmait. On le redoutait, sans doute, un peu aussi. Et le voici enfin. Le biopic de Freddie Mercury, l’histoire du groupe mythique Queen enfin portée à l’écran, pendant plus de deux heures, avec une bande-son que l’on connaît par cœur mais que l’on redécouvre avec autant de ravissement que lorsqu’on l’a découverte pour la première fois, près de vingt ans de légende, et une reconstitution historique à se damner. Pourtant, on revient de loin. L’élaboration même du film fut pour le moins chaotique, avec les conflits entre l’acteur principal et le réalisateur Bryan Singer, le départ dudit Bryan à deux semaines de la fin du tournage et son remplacement de dernière minute par Dexter Fletcher, mais le résultat est enfin là. Alors, ce film, que vaut-il, me demanderez-vous, avides cinéphiles et mélomanes que vous êtes. Je vais vous le dire. C’est, à l’image de la carrière de Freddie Mercury sans doute, un long-métrage splendide à tous points de vue, porté par une réalisation magistrale, dont les plus de deux heures défilent sans même que l’on y pense, et qui offre l’une des expériences cinématographiques les plus fortes et les plus immersives de l’année. En tant qu’individu absolument non-objectif concernant Queen, je ne peux que vous le confesser : j’ai adoré ce film, et j’ai passé une séance absolument mirifique. Cela n’empêche bien évidemment pas le long-métrage d’avoir un défaut principal, qui n’entache rien au plaisir que l’on retire du visionnage, mais qui aurait sans doute pu faire de ce très beau film un film culte,...

Cold War – Une fable de l’exil nécessaire

Pawel Pawlikowski / 2018 / 1h28 / Cold War illustre dans l’écrin tourmenté de la Guerre froide le destin de deux amants polonais, une chanteuse au tempérament fougueux et un musicien idéaliste. On ne sait rien de leur passé, et peu de chose de leur présent. A la manière d’un diaporama d’images mouvantes, le cinéaste nous présente des séquences de la vie de Wiktor (Tomasz Kot), où Zula (Joanna Kulig) apparaît dans un encadrement de porte, comme par magie, après des années d’absence. Puis elle disparaît de nouveau. Ces longues ellipses sont visuellement marquées par un écran noir, qui revient comme un ostinato, année après année, marqueur de la censure d’une histoire d’amour par son contexte géopolitique. Cold War n’est pas un film qui se noue autour du sentiment amoureux. Il est froid comme son titre. On aura d'ailleurs du mal à éprouver de l’empathie pour les personnages, tant le film rompt la continuité de l’intrigue, la hachant en petits bouts. C’est dommage sans doute, mais il faut reconnaître que le but de Pawel Pawlikowski est autre. A partir d’une histoire d’amour, il cherche à nous montrer une époque divisée entre deux modes de vie antagoniques, et qui plonge les personnages transgressifs dans un no-man’s-land identitaire – à l’image de Wiktor, qui dans son exil parisien se retrouve bientôt ni français, ni polonais. Le film dépeint la difficulté de s’arracher à un pays que l’on aime au nom d’idéaux politiques, et la difficulté d’y revenir en renonçant à un ailleurs rêvé, spectre d’un monde libre. Le rideau de fer devient alors une frontière métaphysique. Cold War a une ambition...

The First – Les pieds sur Terre, la tête dans les étoiles

Beau Willimon / 2018 / Réalisée par Beau Willimon, créateur de House Of Cards, The First, série de huit épisodes, est sortie il y a moins d'un mois sur nos écrans. Dans un futur proche, une jeune dirigeante déterminée de la NASA se lance avec toute son équipe dans un projet révolutionnaire : celui d'envoyer des missionnaires sur Mars afin de trouver un endroit viable pour une humanité en perpétuelle augmentation. Avec son sujet de science-fiction par excellence, The First laisse tout à penser qu'elle se rapprochera des grandes épopées intergalactiques telles que Gravity ou Apollo 13. Et pourtant, s'ouvre une série astronomique au réalisme époustouflant et au charme envoûtant. Loin d'avoir la tête dans les étoiles, comment Willimon nous fait-il garder les pieds sur Terre ? Un réalisme subjuguant  Le lancement, les problèmes d'équipage, le quotidien des astronautes : telles étaient les attentes de nombre de spectateurs lorsqu'ils ont lancé sur leur ordinateur cette nouvelle série américaine. Le générique, avec sa bande-son profonde à la Hans Zimmer et ses couleurs parme bleuté, leur a même laissé croire un instant au scénario original de la conquête spatiale. Mais la pression retombe rapidement : la fusée qu'on aurait dû prendre explose en plein vol. Et tant mieux, car cela aurait été trop facile, trop attendu, bref inutile. Un choix innovant La série s'attache davantage à nous montrer les coulisses des missions aérospatiales que les péripéties des cosmonautes en orbite. Aussi, il s'agit de mêler sphères politique et psychologique pour mettre en avant les enjeux sociaux et humains soulevés par les expéditions. Avec des airs de Sully (Clint Eastwood), les moindres détails des procédés nous sont livrés, tandis que les financements peinent à être levés. Pour que...