Les Héritières – Une renaissance cathartique

Marcelo Martinessi / 2018 / 1h38 / Le rythme lent, des couleurs pâles, comme éteintes, reflètent tout au long du film l’état de lourdeur dans lequel sombre Chela (Ana Brun), immobilisée par une aboulie végétative. Une caméra timide incarne souvent son regard passif, lorsqu'elle se laisse entraîner, résignée, désarmée, par une vie qui ne lui correspond plus et, peut-être, qui ne lui a jamais complètement appartenu. Une image forte incarne l’immobilité spirituelle de Chela : assise entre deux bustes en marbre, on n’arrive presque plus à la distinguer, la vie se confond avec la mort et l’éternité. La solitude qui s’empare peu à peu de Chela est étouffante, elle dérange – tellement elle est envahissante. Elle dérange comme le piano désaccordé sur lequel s’obstine à vouloir jouer, malgré tout, entourée du vide laissé par les objets désormais vendus. Objets qui avaient tantôt été le symbole de la vie aisée d’héritière, qu’elle menait depuis trente ans avec Chiquita (Margarita Irun), la femme de sa vie. Pourtant, dès le début, on perçoit la distance qui sépare désormais les deux femmes. Ainsi, Chela et Chiquita composent à l’écran des tableaux construits en opposition : de dos, en premier plan et sur le fond, en train de se consacrer à des actions diverses, elles apparaissent émotivement et physiquement séparées. Des couleurs plus vives apparaissent enfin lorsque un événement bouleverse la vie quotidienne répétitive des deux femmes, à savoir l’incarcération de Chiquita, accusée injustement d’escroquerie. Un lent parcours de résurrection commence alors pour Chela, rythmé par la vente progressive de tous les biens de la maison, un passage cathartique qui va lui permettre de...

Un convoi (qui n’a rien d’) exceptionnel

Bertrand Blier / 2019 / 1h22 / Le nouveau Blier est arrivé ! On attendait avec joie la nouvelle comédie de Bertrand Blier, après le succès du grandiose Le bruit des glaçons il y a neuf ans. Seulement, Convoi exceptionnel déçoit, peut être parce que l’attente était trop grande par rapport à ce réalisateur qui a été pendant une décennie au moins au sommet avec Les Valseuses (1974), Préparez vos mouchoirs (1978), Buffet froid (1979), Tenue de soirée (1986), ou encore Trop belle pour toi (1989)… On était fan des dialogues crus parce qu’ils étaient porteurs de sens, on était fan des mises en abyme multiples, des messages féministes qui irriguent le cinéma de Blier autant que des répliques sexistes, enfin, on était fan de situations absurdes qui se révélaient déstabilisantes… Convoi exceptionnel, c’est l’histoire de la rencontre entre deux hommes que tout oppose : Foster (Christian Clavier), nerveux, hyperactif, en pardessus ; Taupin (Gérard Depardieu), lent, seul et à la rue. Mais cette rencontre ne se fait pas par hasard … Foster est en possession du scénario de sa vie et dans ce scénario, il doit rencontrer Taupin parce qu’ils doivent accomplir un assassinat ensemble. L’entièreté du film est basée sur ce jeu de mise en abyme avec des scénaristes qui pondent des scénarii à la seconde pour ensuite les faire distribuer aux personnages de la vraie vie qui vont incarner leur propre personnage, et tout cela à l’écran ! Ce procédé cinématographique mettant en scène des personnages sachant pertinemment qu’ils font partie d’une fiction n’est pas nouveau. Alex van Warmerdam dans Waiter ! ou encore Edouard Baer...

Euforia – La fraternité ou la mort

Valeria Golino / 2018 / 1h55 / La scène d’ouverture est d’une beauté stupéfiante. Un corps nu qui danse dans un faisceau lumineux, qui tourne sur lui-même comme dans un rêve, et nous invite avec une infinie délicatesse dans ce film à trépigner d’enthousiasme. Les dix premières minutes condensent tout ce qui fait la culture italienne : le sexe, la nourriture, l’art, et la religion. Euforia est un film truffé de références, très sorrentinien dans son illustration de la mondanité romaine, qui nous rappelle pourquoi le cinéma italien est le plus digne d’admiration, aujourd’hui, en Europe : parce qu’il est élégant, drôle, poétique, et qu’il prend le temps de vivre. Valeria Golino nous avait déjà surpris avec son magnifique Miele (2013), qui contait l’étrangement tendre relation entre Irene, une jeune femme aidant des malades à mourir dans la dignité, et le signore Grimaldi, un vieil homme dépressif. Euforia reprend le thème du malade en stade terminal, et se noue aussi autour d’une relation intense, tout en transformant radicalement le paysage scénaristique : désormais, nous sommes face à deux frères, Matteo (Riccardo Scamarcio) et Ettore (Valerio Mastandrea). Matteo est un entrepreneur riche et séduisant, ouvertement gay, vivant dans un appartement romain à faire blêmir un magazine de décoration ; Ettore est un discret enseignant de SVT vivant encore dans la petite ville de province où il a grandi, marié et père d’un jeune garçon. C’est quand Ettore est diagnostiqué cancéreux que tout bascule. Les vies des deux frères se retrouvent soudain mêlées, pour le meilleur et pour le pire. En effet, dès le début, Matteo prend le parcours de soins de son frère...

Marie Stuart – Reine d’Écosse et des costumes

Josie Rourke / 2018 / 2h05 / C'est un film de miroirs inversés, de doubles maléfiques et de paires inséparables. Deux pays, deux femmes, deux couronnes, deux religions, deux destins, deux autorités inflexibles et deux commandements suprêmes. Deux actrices inoubliables, deux registres étourdissants, deux couleurs omniprésentes, l'orange flamboyant et le bleu majestueux, deux heures de pur spectacle et de divertissement épatant. Marie Stuart contre Elizabeth Ière. Ou avec, on ne sait plus très bien. Duo-duel, cousines ennemies, sœurs de sang et alliées malgré elles, les deux souveraines savent qu'elles sont autant le remède l'une de l'autre que la cause éventuelle de leur perte. Chacune est l'instrument de l'autre, ou la proie, c'est selon, chacune n'aspire qu'à trouver une échappatoire, un accord, un moyen de mettre un terme à ce conflit de pouvoir qui se refuse à exister, mais au fil des complots et des tactiques, les deux femmes ne parviennent qu'à se précipiter vers un cercle vicieux de malentendus. C'est cruel. C'est déchirant. C'est passionnant. L'image est léchée, le décor à couper le souffle, les maquillages et costumes époustouflants, et le duo d'actrices inoubliable et parfaitement harmonieux. Saoirse Ronan domine évidemment, son visage lumineux hantant le film d'un bout à l'autre, sa prestance et sa diction la désignant d'office comme une souveraine incontestable, sans qu'elle ne se départisse jamais de cette fraîcheur et de cette flamme qui rappellent l'énergie et la détermination de son personnage. Face à elle, Margot Robbie offre une performance que l'on ne peut que qualifier d'assourdissante, onirique presque, elle qui collectionne depuis quelques tournages déjà (Suicide Squad, I Tonya) les rôles où elle apparaît métamorphosée,...

My beautiful boy – Le supplice de Sisyphe

Felix Van Groeningen / 2018 / 2h01 / My beautiful boy conte la lutte tourmentée d’un adolescent contre l’addiction à une batterie de drogues dures, cocaïne, LSD, ecstasy, et la plus addictive d’entre elles, la méthamphétamine. C’est essentiellement le récit d’un naufrage programmé, ou plutôt d’un supplice de Sisyphe ; à l’instar du fondateur de Corinthe qui poussait dans les Enfers son rocher jusqu’au sommet d’une colline avant de le voir redescendre, on assiste au bout de chaque période d’accalmie à une rechute. L’abstinence, puis la rechute. L’abstinence, puis la rechute. Impossible d’en sortir pour le personnage principal, Nic Sheff, dix-huit ans au début du film, magistralement interprété par Timothée Chalamet. Car on ne peut le nier : le jeune prodige d’Hollywood est à la hauteur de nos attentes. Après son jeu mémorable dans Call me by your name, de Luca Guadagnino, qui l’avait révélé au grand public en 2017, et Lady Bird, de Greta Garwig, sorti la même année, Chalamet incarne avec une conviction peu commune les états d’âme et de folie du protagoniste. Un instant les yeux hagards, le visage émacié, le corps sans énergie, on le retrouve l’instant d’après vif, insolent et joueur ; dans son personnage torturé quasi-shakespearien, il navigue avec une facilité déconcertante à travers toute l’intrigue, éclipsant sans conteste les autres acteurs. Et pourtant, Steve Carell, interprétant David Sheff, le père de Nic, a fourni un effort remarquable pour être à la hauteur de son rôle, bien qu'il ne réussise jamais à vraiment émouvoir le spectateur. Son personnage est plus stable, plus sociable et plus discret que celui de Timothée Chalamet. Il s’avère un pilier indispensable...

L’incroyable histoire du Facteur Cheval – Puisque la Nature veut en faire la sculpture…

Depuis de nombreuses décennies, le Palais du Facteur Cheval attise les curiosités des visiteurs du monde entier. L’été, le Palais accueille les artistes venus se produire devant le monument éclairé de mille feux. Mais rare sont ceux qui ont eu la chance de connaître cette histoire ou même de pouvoir imaginer qu'elle puisse exister. Le film de Nils Tavernier est une bonne nouvelle, celle de la vulgarisation de cette histoire auprès du grand public, pour pouvoir enfin continuer à célébrer l’œuvre de Joseph Ferdinand Cheval, classée monument historique en 1969 grâce à André Malraux. Outre ces aspects narratifs, le paysage est exploité avec modération, et cela permet de l’apprécier plus encore. Les paysages escarpés, les falaises, les chemins et les cours d’eau trouvent une place intéressante pour contextualiser les rêveries auxquelles s’adonnait le facteur pendant ses tournées. Pour ce qui est des différentes étapes de la construction du Palais, on saluera le travail de l’équipe technique du tournage dans la segmentation même du Palais pour en montrer l’évolution. En effet, face à ce Palais classé monument historique, on imagine que respecter la préservation de ce dernier n’a pas été une mince affaire. Le monument a dû être détouré, puis travaillé sur fonds verts tout en jouant sur la palette graphique… Par Ariane...