Mother! – Le malaise de la création ou la création du mal

Une maison, un mari et une femme, personne à des kilomètres à la ronde. Il est libre de se consacrer à sa création littéraire, elle à la réparation de l’antique demeure. De leur nid d’amour. Et puis surgissent des intrus. Et tout s’effondre. Pas besoin d’en savoir plus avant de tenter l’expérience unique et déstabilisante qu’est Mother !, le dernier long-métrage de Darren Aronofsky. Le réalisateur de Black Swan, entre autres, livre ici un objet unique en son genre, tour à tour révoltant et fascinant, qui n’a d’autre but que de secouer son spectateur jusqu’à l’hébétude. Une chose est certaine : ce film divisera. Il ne vous offrira certainement pas le genre de séance dont l’on ressort en se disant que c’était « correct » ou « pas mal ». Non. Vous en ressortirez au choix profondément révolté, ou exalté, ou bouleversé, et probablement en proie à un subtil mélange de ces trois sentiments que vous serez incapable d’analyser. Aronofsky s’attaque en effet à ce que le genre humain a de plus sombre et insondable, utilisant tout un ensemble de symboles ambigus mais toujours parlants pour soutenir son propos. Un avertissement cependant : Mother ! n’est pas destiné aux âmes sensibles : la violence tant psychologique que physique est au rendez-vous dans ce film, qui n’est rien d’autre qu’une lente spirale d’(auto)destruction. Difficile donc de tomber d’accord avec l’ensemble des propositions du film. Certains choix vous dérouteront, d’autres vous séduiront, certains symboles auront une signification claire et évidente à vos yeux tandis que vous ne parviendrez pas à en comprendre d’autres après des jours de réflexion. Mother ! est un film qui accompagne son spectateur bien après son générique...
Dunkerque – Le pouvoir du son

Dunkerque – Le pouvoir du son

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940. Après le chef d'œuvre Interstellar sorti en 2014 qui s'inscrit dans une lignée de quasi sans faute dans sa filmographie, Christopher Nolan était attendu comme à son habitude pour la sortie de son nouveau film. On peut dire que Dunkerque (Dunkirk en VO) surprend son monde et en premier lieu par son propos. En effet, le réalisateur a choisi de s'attaquer au registre du film de guerre en reconstituant un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale, l'évacuation de Dunkerque en 1940. Nolan surprend aussi en réalisant un film sans réel scénario - ou du moins avec un scénario très simpliste quand on pense à ses précédentes productions. Ici le cinéaste prends le parti de vouloir retranscrire l'ambiance la plus fidèle possible. Et pour le coup on peut dire que c'est réussi car pendant 1h46 on est immergé dans le plus terrible conflit que le monde ait connu sans jamais en émerger. Le sentiment d'angoisse est omniprésent notamment grâce aux scènes aquatiques quand les navires coulent ou encore quand on se demande si les protagonistes vont survivre - bien que peu développés donc peu attachants mais là n'était pas le but de Nolan a mon avis. Les dialogues se font alors rares et c'est ainsi le "son" qui est le personnage principal du film. Oui vous lisez bien ! Le travail sur l'ambiance sonore est extraordinaire, les bruits des explosions et des balles viennent saturer les oreilles et la bande son de Hanz Zimmer corrobore le tout. Fidèle des films de Nolan, le compositeur...
120 battements par minute – Survoltés

120 battements par minute – Survoltés

Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale. Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean. Le sida. Tout le monde en a déjà entendu parler, tout le monde sait qu’il faut s’en protéger. Pourtant, il y a seulement quelques années, le fléau était presque anonyme. Contre cette catastrophe, des voix se sont élevées, dont celles des militants d’Act Up-Paris, un collectif de lutte contre cette maladie fondé en 1989. C’est ce thème que Robin Campillo a choisi de traiter dans son troisième long métrage. La tâche n’était pas aisée tant il fallait naviguer entre les personnages et l’Histoire. Le film parvient également à contourner habilement le piège de la mémoire tant le portrait de l'époque qu'il dresse semble juste. Et, alors que les histoires vraies ont tendance à être complaisantes ou biaisées, celle-ci est époustouflante, de la première à la dernière scène de ces 2h20 de film. Le Grand Prix du Jury était donc bien la moindre des choses. Le sujet d’emblée interpelle : le sida, c’est triste. Va-t-on tomber dans le pathos? ou les clichés sur le monde LGBT ou encore le monde militant? Rien de tout ça. Campillo humanise la lutte en en montrant les coulisses : les réunions hebdomadaires, la préparation des actions, le quotidien des militants… Rien n’est caché au spectateur, qui se glisse le temps d'un film dans une joyeuse bande habituée à la lutte : contre la maladie, contre les clichés à la peau dure, contre l’immobilisme. Une...

The Beguiled – Coppola peint la femme

Avec The Beguiled, en compétition pour cette 70e édition du Festival de Cannes, Sofia Coppola filme avec subtilité la modification des liens entre les femmes d’une pension lorsqu’un homme blessé y fait irruption. L’action se déroule dans le Sud des Etats-Unis, en Virginie. Alors que la guerre civile divise le pays, la petite Amy retrouve un soldat Yankee mourant dans les bois et le ramène à sa pension de jeunes filles. En vertu de la charité chrétienne qui conduit leur vie, les jeunes femmes, dirigée par l’héritière des lieux Miss Martha, décident de venir en aide au soldat et de ne pas le livrer à l’armée du Sud. Interprété par Colin Farrell, le séduisant Caporal attise le désir des pensionnaires qui essaient de le séduire. C’est l’occasion pour Coppola filmer avec des touches d’humour, la façon dont les femmes changent de comportement et de tenue afin de plaire. Chacune essayant d’attirer le regard sur elle, la solidarité du groupe se disloque jusqu’à cela devienne une véritable menace contre laquelle elles se voient dans l’obligation de se prémunir. D’emblée, le film nous plonge dans une atmosphère aussi sublime que lourde et pesante. Les plans s’attardent, et on s’en réjouit, sur le magnifique cadre qu’est la pension Farnsworth, bâtie selon l’architecture typique du Sud des Etats-Unis. Colonnades blanches, briques rouges, saules pleureurs éclairés par une lumière rasante nous plongent dans le Sud esclavagiste. Le choix de cette région participe à instaurer un climat lourd qui insiste sur le poids sous lequel se trouvent les jeunes femmes. Encore très contraintes par les normes sociales, la maîtrise du français, de la couture et...

Été 93 – Deuil d’enfant

Frida, une fillette de six ans, déjà orpheline de père, voit disparaître sa mère à l’aube de l’été 93. Elle doit quitter Barcelone, et rejoindre sa nouvelle famille d’accueil désignée par testament : son oncle, sa tante et Paula, leur fille. Ils habitent à la campagne, Frida doit accepter de se faire adopter et adopter elle-même sa nouvelle famille pour réaliser la mort de sa mère. Carla Simon réalise ici son premier long-métrage, d’ors et déjà présenté au Festival de Berlin, section Génération, il remporte le Prix du meilleur premier film. Frida (interprétée par Laia Artigas) est concentrée, elle écoute les conversations des « grands », elle suit les silhouettes ranger les affaires de sa mère défunte dans des cartons, elle n’a pas l’air effrayée, elle essaye simplement de comprendre. Sa grand-mère lui apprend le « Notre Père » avant d’aller à la campagne, dans sa nouvelle famille. La transition est difficile : ses nouveaux parents lui offrent tout leur amour et leur confiance, au départ. Seulement, Frida est perdue, accepter ce nouveau foyer, est-ce trahir sa mère ? Tiraillée entre la jalousie à l’égard de sa cousine de trois ans, Paula, et un sentiment de rejet pour Magda, sa tante, qu’elle ne veut pas voir comme une mère, Frida dissèque toujours tout : les conversations des adultes, les réactions que son comportement difficile suscite … elle est perdue et en quête d’un nouveau départ. La réalisatrice parvient avec brio et simplicité à retranscrire à l’écran cet été, celui de cette fillette qui subit et comprend. Les plans longs, silencieux du début permettent au spectateur d’entrer dans le cadre mental de Frida : l’été est une période longue,...

Hikari – Point de vues

Naomi Kawase est une habituée de la Croisette, qu’elle fréquente depuis une vingtaine d’années. Cinéaste japonaise, elle obtient dès son premier long-métrage (Suzaku) la Caméra d’or à Cannes, en 1997, puis revient en compétition officielle tour à tour avec Shara en 2003, La forêt de Mogari en 2007 (qui reçoit le Grand Prix), Hanezu, l’esprit des montagnes en 2011 et enfin Still the Water en 2014. Hikari (« Vers la lumière) » projeté cette année au Palais des Festivals, relate l’histoire croisée de Nakamori et Misako. L’un, la cinquantaine passée, est un photographe autrefois reconnu mais dont la vue se détériore inlassablement, le privant de sa passion. L’autre est une jeune fille dévouée à son métier d’audio-descriptrice de films. C’est d’ailleurs au cours d’une des sessions dévouées à un long-métrage romantique japonais qu’ils se rencontrent. Misako fait de son mieux pour mettre les bons mots sur les images qu’elle est la seule à voir à l’écran. Un groupe de non-voyants lui font ensuite part de leur impression à l’écoute de ses descriptions, reprenant des termes, ou bien lui demandant de leur laisser plus de marge pour faire travailler leur imagination… Ce travail sur les mots et leur signification qui structure le récit annonce la démarche originale de Kawase qui décide de se focaliser sur une activité méconnue mais néanmoins essentielle pour les cinéphiles malvoyants. Nakamori se démarque rapidement, car, unique auditeur à posséder une vision partielle, il est aussi celui qui se montre le plus agressif à l’égard des descriptions proposées par la jeune femme. S’ensuit entre eux une tension mêlée de curiosité, qui va entraîner leur rapprochement progressif. Celui-ci est...