Sharp Objects, long frisson de fin d’été

Sharp Objects, long frisson de fin d’été

L’année dernière, le canadien Jean-Marc Vallée signait la réalisation du drame Big Little Lies. Il dirigeait le quatuor d’actrices (Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley et Laura Dern) dans l’intégralité des épisodes de cette première saison, fait assez rare dans le monde des séries TV pour être souligné. Cet été, le réalisateur de Dallas Buyer’s Club (2013) réitère avec une mini-série de huit épisodes adaptée du roman de Gillian Flynn (également auteure de Gone Girl). L’atmosphère déjà moite de Wing Gap, bourgade perdue au fin fond du Missouri, devient irrespirable lorsque des cadavres de jeunes filles se mettent à fleurir à côté des drapeaux confédérés. Camille (Amy Adams), journaliste d’une trentaine d’années établie à Saint Louis, est chargée par son rédacteur en chef, Curry (Miguel Sandoval), de partir couvrir les meurtres. Traînant derrière elle un lourd passé auquel elle tente d’échapper à grand renfort d’alcool, elle doit faire face à ses fantômes une fois de retour dans sa ville natale. Ce sont ces derniers qui intéressent le metteur en scène qui s’amuse en jouant des codes de série B entre thriller, série policière et film d’horreur. Wind Gap est une ville peuplée d’apparitions dont on ne sait si elles appartiennent au réel tant elles semblent tenir du mythe ou du registre légendaire. Les souvenirs entêtants de Camille affleurent et se mêlent continuellement au temps présent de la fiction avec une fluidité qui tient tant de la virtuosité de la mise en scène, qui exploite le rapport du son à l’image, que d’un montage très précis. Camille pénètre dans sa chambre au sein de la demeure familiale — immense bâtisse...
Under the Silver Lake :  L’interprétation des rêves éveillés

Under the Silver Lake : L’interprétation des rêves éveillés

Un film de David Cameron Mitchell, 2018, 2 heures 20, avec Andrew Garfield... L’histoire, racontée de la sorte, paraîtra somme toute assez classique : un trentenaire, archétype du gentil loser, s’entiche de sa nouvelle voisine avec qui il a passé une soirée. Le lendemain, alors qu’elle s’est comme évaporée, il va partir à la recherche de cette fille dont il ne connaît rien. Seulement, sur ces fondations qui rappelleront nombre d’histoires, cette enquête va le mener dans des mondes mystérieux et des rencontres cocasses. Le personnage s’enfoncera, tout au long de sa quête, dans des sphères de plus en plus irrationnelles et énigmatiques. Pour notre plus grand plaisir. Le moteur de l’action, ce qui fait avancer le film, c’est un personnage dont on pourrait dresser le portrait de la sorte : il irresponsable, inconséquent, passif, mou mais s’avérant parfois extrêmement violent, sans but, sans travail, sur le point de se faire déloger, vieil adolescent, un brin parano, carrément voyeur. Loin d’être le portrait du héros idéal, on s’identifie pourtant absolument à lui, malgré tout ce qui fait qu’on a envie de le haïr et de le secouer. Et ce pour une raison simple : il a cela de commun à l’espèce cinéphilique qu’il préfère vivre sa vie par procuration, en contemplant le monde autour de lui ou en se réfugiant dans ses références littéraires, musicales et cinématographiques. Il est le personnage de James Stewart dans Fenêtre sur Cour, mais sans raison valable de rester chez lui à espionner avec ses jumelles ses voisines. C’est donc ce personnage (interprété par Andrew Garfield, irréprochable) que l’on va suivre dans son enquête...
Papillon nous fait de l’effet

Papillon nous fait de l’effet

Un film de Michael Noer, 1h57 Sortie en salle le 15 Août 2018 Synopsis : Dans les années 30, la France envoie encore ses mauvais garçons à Cayenne, au bagne. Pas de bol pour Henri Charrière, que tout le monde connaît sous le nom de « Papillon ». Ce voleur de bijoux des bas-fonds est envoyé outre-Atlantique après dénonciation d’un de ses complices jaloux de son succès. Tout son être cherche alors à s’échapper pour retourner se pendre au cou de Nenette (no joke here), chose qu’il ne pourra réussir qu’avec l’aide, et l’argent, du faussaire Louis Dega, embarqué dans la même galère, si j’ose dire…   Michael Noer sort un film brillant, sorti de nulle part. Ce cinéaste spécialisé dans les histoires personnelles, dans les aventures humaines, n’a pourtant pas beaucoup fait parler de lui. C’est bien dommage. Le film se paye donc sa publicité par l’intermédiaire de son casting. Mais là encore, on ne rencontre pas d’éléments « bankable ». Charlie Hunnam, que l'on n'a vu pour l’instant que très rarement, campe le grand tatoué Papillon et on comprend pourquoi les demoiselles s’exclament « aye Papi ! ». Rami Malek, qu’on connaît un peu mieux et qui sera d’ailleurs à l’affiche du biopic sur Queen très bientôt (because showbusiness must go on), complète le duo de tête de ce film dans le personnage de Louis Dega, chétif petit homme de bureau mais qui compense par ce qu’il a dans le crâne. Et là où je pense. Parce que oui, on n’amène pas de l’argent à Cayenne n’importe comment. Les hommes, on insiste là-dessus dans de multiples scènes répétitives, sont dépouillés de tout et la dure...

Blackkklansman, du rire aux larmes

Spike Lee 2h16 22 Août 2016   Officiellement, il n’y a plus de problème de racisme institutionnel aux Etats-Unis. Officieusement, c’est une autre histoire.   Voilà plus de trente ans que le Ku Klux Klan a officiellement été dissous, et qu’en théorie, toutes ses activités et discours de haine ont cessé. Mais dans les faits, des antennes clandestines se maintiennent, notamment l’une d’entre elles, dirigée par son Grand Sorcier David Duke, à Colorado Springs.   Que peut-on y faire ? a-t-on envie de dire. Mais il se trouve qu’un jeune flic, le premier policier noir de la ville, encore un bleu, a un jour une idée saugrenue qu’il va mettre à exécution sans réfléchir. Passer un coup de fil à un membre connu du KKK. Lui donner son nom. Et lui proposer de le rencontrer. Ron est noir. Mais ça ne va pas l’empêcher d’être à la tête d’une absurde et incroyable mission d’infiltration du KKK.   Difficile de trouver des reproches à faire au film, si ce n’est, hélas, celui-ci : Blackkklansmanne sera pas visionné par ceux qui en ont besoin, ceux qui font encore survivre aujourd’hui le racisme et la haine. Eux se tiendront bien à l’écart de ce long-métrage survolté et révoltant, porté par des comédiens plus que talentueux – John David Washington et Adam Driver notamment, qui portent le film à eux seuls –, une réalisation inventive et dynamique, un ton qui arrive à merveille à mêler drame et comédie, faisant passer le public d’un franc éclat de rire à un instant d’émotion poignant en un rien de temps. On peut également regretter que les deux seuls...
Katie says Goodbye – Lumineux malgré tout

Katie says Goodbye – Lumineux malgré tout

Katie est une jeune fille candide. Lumineuse, calme, elle rayonne sur son trou paumé de l'ouest des Etats Unis où elle a eu la malchance de naître et de grandir. Entre une mère alcoolique et pas vraiment maternelle et un père tout à fait absent et inconnu, Katie se construit auprès de sa patronne Maybelle dans le diner où elle est serveuse, et elle arrondit ses fins de mois en rendant des services sexuels rémunérés aux gars du coin et à certains de passage. Cela fait-il d’elle une prostituée ? Dans l’absolu oui, pourtant on ne se résout pas à la voir comme telle de tout le film. Ce film est une tension : entre l’extrême violence et la plus pure douceur, l’amour et le mépris, l’espoir et… le désespoir. On oscille tout du long, saisis d’une volonté de rentrer dans l’écran pour prendre cette jeune Katie par la main et l’emmener loin de ce milieu bien trop vicié pour elle. Katie vit : elle aide ses petits voisins, fait des heures sup’ au diner pour compenser les impayés de sa mère au chômage, rêve à s’évader à San Francisco avec les économies fruit de ses passes… Et puis elle aime. Elle aime Bruno, ce bourru tout juste sorti de prison (Christopher Abbott), comme un nouvel horizon dans cette bourgade bouchée et étouffante. Elle l’aime du premier jour où elle le voit, comme dans les films ou les romans. Et quand elle aime, elle ne compte pas, même si cet amour n’est pas tout à fait réciproque, même si ça implique de changer sa vie pour lui et renoncer...

The House That Jack Built – Que l’on sache ce que l’art est

Lars von Trier / 2h35 / Expatrié, relégué, banni, mais triomphant : Lars Von Trier, persona non grata à Cannes, se fend avec The House That Jack Built d’un retour tonitruant, en forme de note d’intention sur l’éternel et nécessaire sacrifice de l’artiste. On s’étendra en superlatifs, si on le veut, pour dépeindre le dernier accouchement du danois. Lui qui se dit épuisé, incapable de produire un nouveau long-métrage à l’avenir, semble en effet s’être permis une somme des thèmes, des images, des puissances qui sont les siennes. Dans une séquence rapide mais néanmoins centrale, il juxtapose d’ailleurs les plans iconiques de ses précédentes œuvres. Façon de fournir, après une flopée de longs scandales, de films retors, une clé d’analyse, une Poétique pour décrypter ses obsessions. Et pour accomplir cette lourde déclaration, Jack, narrateur serial-killer et avatar du cinéaste, incarné par un fantastique Matt Dillion. Obsessionnel, épanoui dans une violence croissante, Jack est fixé dans le fond par l’idée d’une œuvre, d’un tiers plus grand à construire entre lui et le monde : ici, une maison patiemment imaginée et toujours détruite. Lars Von Trier lie donc son destin à celui d’un tueur, basculant un matin d’hiver dans une violence froide, premier « incident » d’une succession de cinq épisodes. Jack, en voix-off, dialogue avec Verge, passeur vers les enfers (Bruno Ganz) : s’intercalent les récits de ses meurtres, donc, et de longues digressions sur les arts et la psychologie humaine. Le cinéaste danois s’autorise absolument tous les discours, de la pire violence face-caméra (la mutilation d’un enfant) aux évocations ironiques de ses accusations d’agression sexuelle (Jack explique que « les hommes sont nés coupables et les...