Le Jeune Karl Marx – une oeuvre philosophique balbutiante

Film de Raoul Peck, 1h58 Le Jeune Karl Marx, comme on se doute, c’est l’histoire de Karl Marx dans ses premiers élans dans la pensée matérialiste et dans ses premiers engagements en faveur d’une pensée qui dénonce le capitalisme et veut sa fin. C’est le moment où il quitte l’Allemagne pour rencontrer les milieux précurseurs et agitateurs de l’anarchie, du socialisme engagé et du syndicalisme. Il rencontre Proudhon, qu’il admire, à Paris, et toutes les têtes qui vont l’influencer. Mais il y rencontre surtout Friedrich Engels, jeune lui aussi, avec qui il tisse un lien plus fort qu’avec aucun autre, jusqu’à la rédaction du Manifeste du Parti Communiste. Raoul Peck est un réalisateur habitué à la dénonciation des vices de nos sociétés, c’est lui qui signe I Am Not Your Negro en 2017, nominé à l’Oscar du meilleur documentaire. Et sous couvert d’un film historique, c’est bien les inégalités dans nos sociétés actuelles que le réalisateur rappelle. Et Karl Marx est un totem tout choisi pour incarner ce discours de nouveau, lui qui l’a exploré lors de sa vie, au point de ne jamais finir son œuvre, le Capital. On se fait emporter pendant deux heures dans des salons, des rencontres, entre personnages forts en couleur, les grands noms de cette époque. Karl Marx en avant bien sûr, interprété par le très juste August Diehl, qui n’en fait pas trop. Friedrich Engels l’enthousiaste, interprété par Stefan Konarske. Mais également d’autes figures charismatiques : Weitling (Alexander Scheer), Kriege (Ulrich Brandhoff), Grün (Niels-Bruno Schmidt) et même Bakounine ! Un casting qui ne paye pas de mine mais qui est assez exceptionnel car pouvant...

Michael Haneke et Happy End – le bien-nommé

Le dernier film du cinéaste autrichien deux fois récipiendaires de la Palme d’Or s’inscrit dans la lignée de Benny’s Video (1992) ou de Funny Games (1997); il s’agit d’un film de l’horreur.   C’est un état des lieux rapide, une galerie de personnages terribles que Michael Haneke dessine, toujours avec cette raideur si particulière qui le caractérise. Un entre-soi bourgeois, une tribu de possédants dans le BTP aveugle et névrosée jusqu’à la dégénérescence que traque sans relâche une caméra statique.   Anne Laurent (Isabelle Huppert) campe une cheffe de famille invulnérable mais pourtant dépassée par un fils alcoolique désespéré, enfermé dans une culpabilité de classe dont il est le collaborateur impuissant. Thomas (Mathieu Kassovitz) est son oncle mutique, incapable de tout sentiment d’après les mots de sa propre fille, Eve (Fantine Harduin), 13 ans, elle-même potentiellement coupable de l’empoisonnement de sa mère. Surplombant ce petit monde à l’atmosphère irrespirable, un doyen suicidaire incarné par Jean-Louis Trintignant. Celui-ci accueille sa petite-fille qu’il connait à peine après l’hospitalisation de sa mère par un très ironique: "quand même, bienvenue au club".   Dispositif sans faille déployé avec humour, Haneke on l’aura compris, retrouve avec joie ses thèmes de prédilection, ce que la critique cannoise lui a d’ailleurs beaucoup reproché. A chaque scène, le spectateur assiste à la naissance d’une violence indicible: verbale, virtuelle, symbolique. Nombrilistes, étouffants, étouffés, les personnages peinent à communiquer si ce n’est à travers des réseaux sociaux. Le film s’ouvre et se ferme sur des plans tournés au téléphone portable, pour montrer la lente agonie d’un hamster ou la nouvelle tentative de suicide d’un Laurent. Seule fenêtre sur le...

Detroit de Kathryn Bigelow – Quand la violence nous fait violence

Cette semaine, il y a un film que vous voulez voir. Il s’agit, ô surprise, de Detroit – à prononcer Détroit ou Ditroït selon votre degré plus ou moins aigu de francophilie. Le film sort enfin en France après avoir ému pendant des semaines nos voisins d’outre-Atlantique, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a des raisons à ce phénomène. Detroit n’est pas le genre de film que l’on va voir sans trop y penser, au cours duquel on vérifie ses mails toutes les cinq minutes – oui, toi, là, spectateur indigne, on t’a vu -, ou duquel on ressort l’esprit déjà à moitié accaparé par autre chose. Bien au contraire, Detroit exige de son spectateur un investissement émotionnel aussi éprouvant que marquant. Ces plus de deux heures en huis-clos, on les ressent viscéralement, on tremble autant que l’image souvent filmée en caméra à l’épaule, on s’indigne, on se laisse submerger par un mélange confus de douleur et de peur. Eté 1967, Detroit, aux Etats-Unis. Des émeutes, partout. Les habitants noirs de la ville sont à bout. Injustice, pauvreté, rejet, voilà le trio qui fait de leur vie un enfer. La police se dresse contre la communauté afro-américaine, qui se fait encore traiter de « nigger » à l’époque, et subit au quotidien les pires discriminations. Le déchaînement de violence est total, les Etats-Unis tout entiers retiennent leur souffle. Le film s’ouvre par ces cris, ces déflagrations, brillant dès ses tous premiers instants par son image saisissante et la qualité de son atmosphère tout en oppression. Le spectateur ne peut qu’être happé par ces instants de brutalité rare, presque traîné dans...

L’Atelier – writing what’s wrong, together

During the summer in 2016, a well-known writer Olivia holds a writing workshop in Marseille area to promote writing among young people. With Olivia’s guidance, they need to write together a thriller. But in their group discussion, neither the history of the working class of the city nor the shut-down shipyards can interest Antoine, our protagonist. Bit by bit, Antoine shows signs of his attention towards the anxiety of the contemporary world, and a dubious attachment to the far-right politics. Soon enough, Antoine and his teammates grow apart because of their conflicts. Anger even makes him point a gun to Olivia... Entre les murs has already brought Laurent CANTET a Palme d’Or in 2008. This year at Cannes, teaming up again with screen writher Robin CAMPILLO, CANTET made his way to Un Certain Regard with L’Atelier. There are often some common figures reappearing in CANTET’s storytelling: students and workers on strike, middle-class on crisis or people of diverse races. L’Atelier follows right down this path and echoes the pulse of France, Europe or even the world. This is the second time that Laurent CANTET and Robin CAMPILLO has collaborated, and the film inevitably shows a repetition of the same skill set of Entre les murs, just like the debate scenes in 120 BPM by CAMPILLO. L’Atelier once again takes advantage of the format of a teaching/debate session to approach the issues discussed in the film. The French, they never seem to hold back when it’s time to explain themselves. So among the group of the young, Caucasians, Black, Arabians, Muslims, they give tit-for-tat responses to one another. A big...

The Party – Méfiez vous de vos amis

Janet vient d’être nommée ministre de la santé, l’aboutissement de toute une carrière. Elle réunit avec son époux Bill quelques amis proches. Mais la fête prend un tournant inattendu. En entrant dans la salle obscure, je m’attendais à une avalanche de révélations, de secrets cachés, à une comédie jouissive par la déliquescence des relations entre les personnages. En sortant de la salle, je n’ai pas été déçue. Oscillant avec brio entre le drame et la comédie, The Party est un film qui se regarde avec délice et dont les une heure et onze minutes passent à une vitesse incroyable. Sa structure séduit immédiatement, puisque le film s’ouvre et se ferme sur l’image de Janet, l'hôtesse du dîner, qui pointe un pistolet sur nous, à la fois tremblante et bouleversée. Entre ces deux scènes parallèles, on découvre comment cette femme qui vient d’être élue ministre de la santé en est arrivée là. Comme on peut s’y attendre, le début du film est tranquille, on attend aux côtés de Janet l’arrivée de ses invités. Les images et situations se mettent à accélérer au moment exact où tous les invités se trouvent réunis dans la même pièce et laissent éclater leurs secrets. Toutes les vérités dissimulées se dévoilent petit à petit en même temps que la situation s’envenime. Mon imagination débordante, à l'affût du moindre indice et sous-entendu m’a permis de deviner la fin avant qu’elle ne soit annoncée clairement, mais ça ne m’a pas empêchée de profiter pleinement du film, toujours tenue en haleine par l’attente du prochain rebondissement. Les acteurs sont excellents et campent avec beaucoup d’humour leur personnage. Chacun...

« ÇA » – de l’origine de la peur

« It », (« Ça » en français) est un film d’Andrés Muschietti sorti en salles le 20 Septembre 2017. Adapté du roman éponyme de Stephen King, il a été précédé d’une mini-série au début des années 1990 « Il » est revenu, de Tommy Lee Wallace. Dans la petite ville de Derry, Maine, un après-midi d’Octobre 1988, Bill Denbrough aide son petit frère Georgie à faire un bateau en papier. La tempête fait rage dehors mais c’est le temps idéal pour aller promener son petit bateau dans les rigoles de la chaussée après tout ? Bill est malade, il ne peut suivre Georgie alors ce dernier se lance à l’assaut de la rue. Pataud, le petit Georgie se prend une barrière en pleine tête, juste assez longtemps pour voir son bateau disparaître dans la bouche d’égouts. Plein d’espoir, Georgie se penche pour trouver son bateau, mais c’est Grippe-Sou le clown qu’il va trouver. Et c’est Georgie qu’on ne retrouvera plus… Huit mois plus tard c’est l’été 1989 à Derry et Bill est toujours à la recherche de son frère avec sa bande d’amis, alors que « Ça », cette menace sans nom et sans forme, se déchaîne plus que jamais sur la ville.   « It » nous parle de la peur, dans son sens le plus physique. Grippe-Sou, qui est semble-t-il la forme la plus courante de « ça », est un clown, ce qui n’est pas un choix au hasard. Quelle peur plus emblématique que la coulrophobie ? (Oui, ceci est le fruit d’une recherche internet.) Mais comme tout le monde n’a pas peur des clowns particulièrement, le « ça » sait se transformer en ce qui vous angoisse le plus. Et...