At Eternity’s Gate – La peinture impressionniste d’une vie tourmentée

Julian Schnabel / 2019 / 1h51 / Une promesse artistique… “At Eternity’s gate” n’est pas un film pour expliquer Van Gogh, mais pour le voir”. Voilà ce que déclarait Julian Schnabel à propos de son long-métrage produit par Netflix et romançant la vie de l’artiste. On y voit Willem Dafoe interpréter un Vincent Van Gogh au bord de la folie, entre la grisaille parisienne et l’inspirante Arles. Entre rencontres fortuites – avec Paul Gauguin notamment – et séjours en asile, il navigue dans sa vie un peu comme nous devant le film : perdu et pas très sûr de là où on veut en venir. Entouré d’Oscar Isaac et de Mads Mikkelsen, l’acteur titre prouve encore une fois sa capacité à se perdre dans un rôle, et revêt la personnalité éclectique de Van Gogh à merveille. Sa voix narre et nous berce, avec le timbre rocailleux non sans nous rappeler ses débuts dans Platoon. … Qui s’en tient à son esthétique. La cinématographie et la mise en scène générale de At Eternity’s Gate est sublime : on voit à travers les yeux d’un peintre, et cela se fait sentir. La palette de couleur oppose à l’écran les opposés du cercle chromatique – bleu et jaune – qui ont tant inspiré Van Gogh. On peut aussi percevoir sa folie à travers un effet fish-eye et un flou gaussien qui masque la moitié de l’écran. La caméra épaule est aussi très utilisée pour nous donner un point de vue à échelle humaine, parfois jusqu’à la nausée. Tout ce jeu finement pensé sur l’esthétique ne parvient pas toutefois à compenser le problème...

Celle que vous croyez – Virtuelle et si humaine

Safy Nebbou / 2019 / 1h41 / Celle que vous croyez s’ouvre avec son image la plus percutante et peut-être aussi la plus efficace : un visage de femme apparaît en premier plan à l’écran, en couleurs glaciales, à moitié sous l’eau - on a l’impression qu’elle va se noyer. On retient alors notre respiration, le temps de quelques secondes… La caméra s’introduit soudainement dans la vie de cette femme, la suit avec insistance, lui tourne autour, et l'on est entraîné dans l’histoire qui va suivre - sans véritablement en avoir le choix -, mais on ne pourra s’empêcher de s’attacher à Claire (Juliette Binoche), sa protagoniste. L’ambiance initiale ne peut que nous rappeler Shame de Steve McQueen : de longs silences imposants, une sensation de solitude sans échappatoire assombrissent Claire lorsqu’elle prend le métro, dans une ville impersonnelle. Peu à peu on découvre le drame qui est en train de la détruire : abandonnée par son mari, Claire tombe dans les bras d’un jeune homme (Guillaume Gouix), avec toute sa fragilité. Abandonnée à son tour par son amant, elle décide de se rapprocher de ce dernier en s’initiant au mystérieux univers de Facebook qu’elle ignorait jusqu’à ce moment – elle qui partage sa vie entre ses enfants et l’université où elle enseigne la littérature française. Jusqu’au jour où elle va se faire passer pour la jeune femme qu’elle n’est plus, et essayera de séduire Alex (François Civil), le colocataire de son ancien amant, pour enfin atteindre ce dernier. Une spirale infernale s'empare alors doucement de la vie de Claire et de son bonheur illusoire, fondé sur la relation amoureuse virtuelle...

Les Héritières – Une renaissance cathartique

Marcelo Martinessi / 2018 / 1h38 / Le rythme lent, des couleurs pâles, comme éteintes, reflètent tout au long du film l’état de lourdeur dans lequel sombre Chela (Ana Brun), immobilisée par une aboulie végétative. Une caméra timide incarne souvent son regard passif, lorsqu'elle se laisse entraîner, résignée, désarmée, par une vie qui ne lui correspond plus et, peut-être, qui ne lui a jamais complètement appartenu. Une image forte incarne l’immobilité spirituelle de Chela : assise entre deux bustes en marbre, on n’arrive presque plus à la distinguer, la vie se confond avec la mort et l’éternité. La solitude qui s’empare peu à peu de Chela est étouffante, elle dérange – tellement elle est envahissante. Elle dérange comme le piano désaccordé sur lequel s’obstine à vouloir jouer, malgré tout, entourée du vide laissé par les objets désormais vendus. Objets qui avaient tantôt été le symbole de la vie aisée d’héritière, qu’elle menait depuis trente ans avec Chiquita (Margarita Irun), la femme de sa vie. Pourtant, dès le début, on perçoit la distance qui sépare désormais les deux femmes. Ainsi, Chela et Chiquita composent à l’écran des tableaux construits en opposition : de dos, en premier plan et sur le fond, en train de se consacrer à des actions diverses, elles apparaissent émotivement et physiquement séparées. Des couleurs plus vives apparaissent enfin lorsque un événement bouleverse la vie quotidienne répétitive des deux femmes, à savoir l’incarcération de Chiquita, accusée injustement d’escroquerie. Un lent parcours de résurrection commence alors pour Chela, rythmé par la vente progressive de tous les biens de la maison, un passage cathartique qui va lui permettre de...

Un convoi (qui n’a rien d’) exceptionnel

Bertrand Blier / 2019 / 1h22 / Le nouveau Blier est arrivé ! On attendait avec joie la nouvelle comédie de Bertrand Blier, après le succès du grandiose Le bruit des glaçons il y a neuf ans. Seulement, Convoi exceptionnel déçoit, peut être parce que l’attente était trop grande par rapport à ce réalisateur qui a été pendant une décennie au moins au sommet avec Les Valseuses (1974), Préparez vos mouchoirs (1978), Buffet froid (1979), Tenue de soirée (1986), ou encore Trop belle pour toi (1989)… On était fan des dialogues crus parce qu’ils étaient porteurs de sens, on était fan des mises en abyme multiples, des messages féministes qui irriguent le cinéma de Blier autant que des répliques sexistes, enfin, on était fan de situations absurdes qui se révélaient déstabilisantes… Convoi exceptionnel, c’est l’histoire de la rencontre entre deux hommes que tout oppose : Foster (Christian Clavier), nerveux, hyperactif, en pardessus ; Taupin (Gérard Depardieu), lent, seul et à la rue. Mais cette rencontre ne se fait pas par hasard … Foster est en possession du scénario de sa vie et dans ce scénario, il doit rencontrer Taupin parce qu’ils doivent accomplir un assassinat ensemble. L’entièreté du film est basée sur ce jeu de mise en abyme avec des scénaristes qui pondent des scénarii à la seconde pour ensuite les faire distribuer aux personnages de la vraie vie qui vont incarner leur propre personnage, et tout cela à l’écran ! Ce procédé cinématographique mettant en scène des personnages sachant pertinemment qu’ils font partie d’une fiction n’est pas nouveau. Alex van Warmerdam dans Waiter ! ou encore Edouard Baer...

Euforia – La fraternité ou la mort

Valeria Golino / 2018 / 1h55 / La scène d’ouverture est d’une beauté stupéfiante. Un corps nu qui danse dans un faisceau lumineux, qui tourne sur lui-même comme dans un rêve, et nous invite avec une infinie délicatesse dans ce film à trépigner d’enthousiasme. Les dix premières minutes condensent tout ce qui fait la culture italienne : le sexe, la nourriture, l’art, et la religion. Euforia est un film truffé de références, très sorrentinien dans son illustration de la mondanité romaine, qui nous rappelle pourquoi le cinéma italien est le plus digne d’admiration, aujourd’hui, en Europe : parce qu’il est élégant, drôle, poétique, et qu’il prend le temps de vivre. Valeria Golino nous avait déjà surpris avec son magnifique Miele (2013), qui contait l’étrangement tendre relation entre Irene, une jeune femme aidant des malades à mourir dans la dignité, et le signore Grimaldi, un vieil homme dépressif. Euforia reprend le thème du malade en stade terminal, et se noue aussi autour d’une relation intense, tout en transformant radicalement le paysage scénaristique : désormais, nous sommes face à deux frères, Matteo (Riccardo Scamarcio) et Ettore (Valerio Mastandrea). Matteo est un entrepreneur riche et séduisant, ouvertement gay, vivant dans un appartement romain à faire blêmir un magazine de décoration ; Ettore est un discret enseignant de SVT vivant encore dans la petite ville de province où il a grandi, marié et père d’un jeune garçon. C’est quand Ettore est diagnostiqué cancéreux que tout bascule. Les vies des deux frères se retrouvent soudain mêlées, pour le meilleur et pour le pire. En effet, dès le début, Matteo prend le parcours de soins de son frère...

Marie Stuart – Reine d’Écosse et des costumes

Josie Rourke / 2018 / 2h05 / C'est un film de miroirs inversés, de doubles maléfiques et de paires inséparables. Deux pays, deux femmes, deux couronnes, deux religions, deux destins, deux autorités inflexibles et deux commandements suprêmes. Deux actrices inoubliables, deux registres étourdissants, deux couleurs omniprésentes, l'orange flamboyant et le bleu majestueux, deux heures de pur spectacle et de divertissement épatant. Marie Stuart contre Elizabeth Ière. Ou avec, on ne sait plus très bien. Duo-duel, cousines ennemies, sœurs de sang et alliées malgré elles, les deux souveraines savent qu'elles sont autant le remède l'une de l'autre que la cause éventuelle de leur perte. Chacune est l'instrument de l'autre, ou la proie, c'est selon, chacune n'aspire qu'à trouver une échappatoire, un accord, un moyen de mettre un terme à ce conflit de pouvoir qui se refuse à exister, mais au fil des complots et des tactiques, les deux femmes ne parviennent qu'à se précipiter vers un cercle vicieux de malentendus. C'est cruel. C'est déchirant. C'est passionnant. L'image est léchée, le décor à couper le souffle, les maquillages et costumes époustouflants, et le duo d'actrices inoubliable et parfaitement harmonieux. Saoirse Ronan domine évidemment, son visage lumineux hantant le film d'un bout à l'autre, sa prestance et sa diction la désignant d'office comme une souveraine incontestable, sans qu'elle ne se départisse jamais de cette fraîcheur et de cette flamme qui rappellent l'énergie et la détermination de son personnage. Face à elle, Margot Robbie offre une performance que l'on ne peut que qualifier d'assourdissante, onirique presque, elle qui collectionne depuis quelques tournages déjà (Suicide Squad, I Tonya) les rôles où elle apparaît métamorphosée,...