How to talk to girls at parties – Un alien au Festival

Hors-compétition, How to talk to girls at parties nous raconte l’amour naissant entre un jeune punk et une alien. 1977. A Croydon, petite ville de la banlieue Londonienne, la révolution punk commence à s’infiltrer dans l’esprit d’une jeunesse étouffée par le conformisme. Sous l’influence des Sex Pistols et The Clash, chaque adolescent se rêve punk anarchiste. Alors qu’ils sont virés d’une soirée déchainée par un concert supervisé par la Queen du punk locale (Nicole Kidman), Enn et ses deux amis débarquent dans une villa aux allures de maison close où ils espèrent assouvir leurs fantasmes sexuels. A la place, ils découvrent un endroit insolite où chaque salle est investie par des performances aussi étranges qu’envoutantes. Moulés dans leurs tenues de vinyle bleu, jaune et orange les corps se contorsionnent, crient, et dansent, entraînant les trois garçons dans leurs extases. Au sein de ce peuple extra-terrestre, féminin et masculin se troublent, le plaisir se confond avec souffrance, l’interdit avec la tradition. Au moment où le trio pénètre dans la maison, deux mondes s’entrechoquent. Les jeunes wanna be punk d’un côté, et un groupe d’alien étrangement fascinant, caricatures d’une dérive sectaire du conformisme, de l’autre. Au détour d’une salle, Enn rencontre la jeune Zan, interprétée par la talentueuse Elle Fanning. Epris l’un de l’autre, ils décident de s’enfuir à la découverte de la culture punk… et de l’amour. A travers la métaphore du personnage de BD Vyrus créé par Enn, en référence à l’émergence souterraine de l’épidémie du VIH, la jeune fille aux allures mystiques puritaines est peu à peu contaminée par l’envie de se révolter contre son peuple. Dans une...

Okja : Netflix parvient à bon porc

Ca hurle avant même la première réplique. Applaudissements et sifflets se disputent l’apparition du logo Netflix dans le Grand Théâtre Lumière puis résonne la voix amplifiée de Tilda Swinton en PDG exaltée de la firme multinationale Mirando. L’actrice glaçante, fascinante, carré blond et appareil dentaire étincelant, parvient à ramener le calme et le film se déroule avec une virtuosité folle, alternant montagnes coréennes nimbées de brumes, forêts retirées où s’ébat l’immense cochon Okja et courses poursuites de Seoul à New York, dans ces forêts de bétons grisâtre qui se ressemblent. La bête tient à la fois du porc monstrueux et de l’hippopotame au regard bovin, c’est surtout une prouesse technique. L’animal est bel et bien une créature de chair que la jeune Mija câline, que la multinationale enlève, torture, qui crie, qui hurle, qui pleure, qui bouleverse et pourtant qui n’existe pas. Si le gros et couteux Okja est sorti tout droit du carnet de chèques de Netflix alors la polémique est vaine. On a eu vite fait de décrire Okja comme un film dénonçant la cruauté de l’industrie agroalimentaire, le grand capitalisme devant lequel les Etats baissent la tête. C’est vrai. C’est horriblement réducteur. Joon-Ho Bong parvient à fondre dans un même alliage ce qui fait la raison d’être du cinéma et de ce festival où les kilomètres de tapis rouge conduisent parfois à de grands films : une maitrise formelle qui tient du plus pur des cinémas d’auteur, l’action d’un film grand public, une histoire captivante, de l’humour, des instants déchirants, de grands personnages pour de grands acteurs... Alors lorsque les lumières se rallument et que l’on...

Happy End – Michael Haneke

Dans un drame mortifère aux allures frileuses, Michael Haneke présente le condensé salutaire de sa carrière. Si celui qui est déjà deux fois palmé confirme son indéniable stature de réalisateur naturaliste, son dernier film en Compétition Officielle au Festival de Cannes ne sera pas une œuvre majeure de sa filmographie. Tout comme son titre semble l’annoncer, Happy End est une satire savoureuse de la noirceur humaine. À travers le cadre restreint d’une famille de riches industriels du Nord de la France, le cinéaste dépeint avec sarcasme les thèmes qui lui sont chers : l’antipathie, le masochisme et le malaise de classe. Ève, pré-adolescente on ne peut plus perturbée, débarque dans sa famille paternelle après l’hospitalisation de sa mère suicidaire. Elle découvre alors le monde bourgeois étriqué de son père remarié, régi par les intérêts et les non-dits. Entre une tante obsédée par la gestion de l’entreprise, son fils, alcoolique et malheureux, une belle-mère potiche et un grand-père sénile, Ève est l’étrangère. Le scénariste autrichien démontre encore une fois son incontestable maîtrise de la mise en scène : dire tout en ne disant rien, mettre l’accent sur les silences assourdissants et le point sur les paroles désuètes. Toutefois, accoutumé au bruit pesant des couverts à table ou au vide désarmant des grandes salles ornementées, un fan de Haneke reprocherait sûrement son manque de prise de risque. Les premières scènes offrent sans doute la seule innovation à une caméra devenue timide. Le film s’ouvre sur des plans façon « Snapchat » où, à travers l’appareil connecté au réseau social, la jeune fille livre avec peu de pudeur, le récit de sa triste vie...

Django – L’Histoire en musique

Certains films font voyager. D’autres instruisent. D’autres, encore, bouleversent. Django, le dernier film d’Etienne Comar, c’est tout à la fois. Le film retrace un des points-clés de l’histoire de Django Reinhardt, musicien de guitare virtuose, né dans une famille « manouche », qui vécut de 1910 à 1953.           Le film nous plonge à Paris en pleine Seconde Guerre Mondiale, un Paris occupé par les Allemands. Mais un Paris qui vibre au rythme d’un musicien tzigane : Django, interprété magnifiquement par Reda Kateb. Réel héros de la guitare, il fait danser le tout-Paris aux folies bergères, accompagné de sa troupe. Mais sa renommée n’échappe pas aux Allemands, qui veulent l’envoyer en Allemagne jouer pour de hauts dirigeants nazis. Alors que partout en Europe, les Tziganes sont parqués et déportés, Django se méfie de cette proposition. Il s’est lié à une femme, Louise, incarnée par Cécile de France, qui l’incite à fuir Paris. Elle lui donne contact avec des résistants et des papiers qui lui permettront de rejoindre la Suisse. En attendant, Django, sa femme Naguine, enceinte, et sa mère vivent à Thonon-les-Bains au bord du lac Léman, où ils retrouvent un camp de Tziganes qu’ils connaissent. Leur départ semble toujours repoussé, et les Allemands sont omniprésents dans cette petite ville où Django ne tarde pas à se faire remarquer… Les paysages froids et grandioses de la région, le brouillard permanent et l’incertitude qui flotte autour des personnages créent une atmosphère pesante, presque mystique.         La beauté du film réside dans la profondeur du personnage de Django, à la fois grave et léger, doux et sauvage,...

Manchester by the sea – Drame amer

Manchester by the sea est l’histoire poignante de Lee Couchette – non – de Lee Chandler (joué par Casey Affleck), un modeste concierge dans le Massachusetts. A la mort de son frère aîné Joe (Kyle Chandler), il devient à contrecœur le tuteur de son neveu de 16 ans Patrick (Lucas Hedge). Pour s’occuper de lui, il retourne à Manchester-by-the-Sea, le village de pêcheurs dans lequel il a vécu la première partie de sa vie et où il devra affronter un passé trouble. La première qualité de ce film déchirant tient sans doute à la direction d’acteurs exceptionnelle de Kenneth Lonergan. Casey Affleck y est parfait (il a reçu pour ce rôle l’Oscar du meilleur acteur) : il incarne Lee avec sensibilité, justesse et – encore plus admirable –  retenue. Cela permet de ne pas éclipser les seconds rôles, tout aussi talentueux,  particulièrement l’actrice Michelle Williams (Shutter Island, My week with Marilyn) qui incarne subtilement l’ex-femme de Lee, Randi. Le jeune Lucas Hedge joue également tout en finesse. Il faut dire que Kenneth Lonergan est lui-même acteur, et écrit les scénarios de tous ses films. De sorte que s’il n’est pas satisfait d’un personnage, il le réécrit jusqu’à avoir lui-même envie de le jouer. Il a d’ailleurs aussi reçu l’Oscar du meilleur scénario original, sur lequel nous reviendrons. On retrouve cette finesse dans la mise en scène qui, certes, ne fait pas preuve d’une grande originalité : je pense à la métaphore filée de la mer, du vent, du bateau de pêche et, de manière plus générale, aux paysages glacials ou tempétueux qui reflètent l’intériorité des personnages. Cependant, la réalisation est d’une...

1:54-Harcèlement quand ça vous ronge

Pour son premier long métrage, Yan England se saisit d’un sujet tabou : le harcèlement. 1 :54, sorti le 15 mars en France sera présenté à l’ONU le 30 mars. Dans un lycée québécois, Tim, 16 ans, subit des moqueries continuelles depuis quatre ans. Avec son ami Francis, ils mènent des expériences chimiques pour le plaisir et les font partager. Du côté des harceleurs, tout est bon pour se moquer, juger et surtout faire souffrir. Les pressions s’accentuent. Tim veut régler ses affaires lui même.           Dès les premiers plans, le spectateur est happé par la forte luminosité des images. Dans cette petite ville du Québec, les paysages sont vastes : au milieu du vert, les infrastructures du lycée sont importantes et accueillent des élèves qui ont entre 14 et 19 ans. Dans ce décor on ne peut plus réaliste, le spectateur est plongé au milieu des jeunes et observe les comportements et les personnalités … Le film excelle par la force de caractère des personnages mis en scène. Tim (interprété par Antoine-Olivier Pilon) et Francis (Robert Naylor) sont attachants par leur spontanéité et leur vivacité. Attachants aussi parce qu’une réelle amitié les lie, leurs soirées au coin du feu, leurs expériences en physique-chimie laissent entrevoir des personnages complices, mais à part. Le personnage de Jennifer (Sophie Nélisse), dont la luminosité est éclatante, se révèle être très réconfortant. On est touché par sa sincérité et son dévouement pour tenter de comprendre Tim et l’aider. Jeff (Lou-Pascal Tremblay) de son côté est l’idéal type du meneur, de celui qui sait manier les mots et les images, pour le coup, pour provoquer l’exclusion. C’est...