Battle of the Sexes – un jeu décisif

Californie, années 70. Bobby Riggs, ancien champion de tennis à la retraite qui cherche à exister en accumulant les déclarations sexistes, lance un défi à la joueuse numéro 1 mondiale, Billie Jean King. Un match en trois sets, un homme contre une femme, avec à la clé une somme considérable et surtout « l’honneur » de la moitié des êtres humains. La défaite de la jeune King contre le vieillissant Riggs serait une preuve irréfutable de l’infériorité naturelle des femmes, et donc de l’absurdité de leurs revendications d’égalité de traitement, de reconnaissance et de rémunération.   Ce sera une véritable « battle of the sexes ». Le film a bien compris que l’essentiel de son scénario ne réside pas dans le match en lui-même ou dans son résultat, que l’on peut consulter le temps d’une recherche internet. Non, ce qui passionne et émeut dans Battle of the Sexes, ce sont bien ses personnages, leurs doutes, leurs errements, leurs prises de position, dans une époque où les repères se brouillent. Les couleurs explosent à l’image, comme pour compenser les incertitudes de chacun, mais la caméra tremblotante révèle bien que cette assurance affichée n’est que façade. Vie privée, professionnelle, exposition médiatique, tout se mélange et s’affronte sans jamais devenir confus pour le spectateur grâce à une écriture d’une solidité remarquable, notamment au niveau des personnages. Certaines séquences, notamment vers le dénouement, marquent par leur justesse et leur puissance émotionnelle, grâce des dialogues bien sentis qui fusent avec naturel.   Et lorsque l’acte final s’ouvre, c’est avec délectation que le spectateur s’aperçoit que Riggs est enfin réduit au silence, et ce pour tout le reste du...

La crise d’Hollywood

Depuis quelques années, le cinéma Hollywoodien semble vivre une certaine régression. Les foules ne se ruent plus dans les salles l'été pour voir les blockbusters. Les suites sans fin se succèdent. La nostalgie des succès passés et d'époques créatrices, désormais révolues, devient de plus en plus marquée. Pouvons alors parler d'une perte d'originalité pour expliquer cette triste impression de remplissage ? Une analyse précise de la décennie actuelle révélerait que les innovations esthétiques ou scénaristiques ont déserté les studios californiens. Il serait pour autant présomptueux de parler de chute du géant américain. L'idée de déclin culturel serait plus appropriée. La notion sonnerait d'ailleurs très juste aux oreilles de tout parisien cinéphile. En revanche, cette vision décliniste correspondrait elle à la perception qu'a le « français moyen » d'un tel phénomène ? N'oublions pas que ce français moyen, qui paye à un prix exorbitant sa place pour aller voir des films de mauvaise qualité, existe et tend même à se multiplier comme du pop-corn. Mais plutôt que dénoncer bien injustement ces « salauds de pauvres » (pour reprendre l'expression d'Audiard) qui continuent à consommer en masse ces pellicules gaspillées, prenons au contraire un peu de recul sur la production actuelle du cinéma hollywoodien. Les symptômes de cette crise n'en deviendront que plus flagrants. Le signe le plus visible de cette crise a rapport aux films de super-héros. Rappelons nous qu'il y a quelques années nous sortions émerveillés de la salle venant de projeter Avengers. Les studios Marvel, alors récemment rachetés par Disney, avaient réussi à susciter un fort intérêt du public pour ces films d’un nouveau genre. L’apport de technologies comme la 3D et la prouesse...

Carré 35 – le témoignage et l’inavouable

Eric Caravaca, qui n’a jamais connu sa sœur, morte à 3 ans, interroge sa famille sur cet événement tu pendant de longues années. Brillant et surtout bouleversant.   Il est des membres amputés qui grattent toujours. Le syndrome du membre fantôme est ainsi le fait de sentir encore quelque chose, alors qu’il n’y est plus. L’amputé a la sensation que son membre maintenant manquant est toujours relié au corps. Cette comparaison, peut-être un peu poussive, est à mettre en relation avec Carré 35, le documentaire d’Eric Caravaca.   Le membre amputé qui continue de démanger, pour la famille du réalisateur, c’est la jeune sœur qu’Eric Caravaca n’a jamais connue, décédée à 3 ans. La mère a toujours refusé de parler de cette enfant (« elle était mignonne comme tout, ma fille…») et n’a jamais gardé de souvenirs, de photos, de films. Il faut aller de l’avant : pourquoi s’apitoyer sur le passé ? « J’aime pas aller en arrière. Qu’est-ce que tu veux faire avec une photo ? Pleurer ? » demande-t-elle d’une voix tremblante, face caméra, alors que son fils la filme.   Mais Eric Carava, de sa très belle voix, nous raconte que le secret de famille a empoisonné la vie de famille, et particulièrement celle de sa mère, à qui il reproche d’avoir caché l’existence de cette enfant. Comme il l’avoue en entretien : « Moi j’ai longtemps cru qu’on était 4, que deux enfants ». Pour honorer un devoir de mémoire qu’il estime nécessaire, Caravaca part sur les traces de sa sœur et se rend au carré 35 du cimetière de Casablanca où Christine est enterrée. Depuis l’indépendance du Maroc, le cimetière n’est plus vraiment entretenu :...

Justice League – La super-indifférence

Alimenté par sa foi restaurée en l’humanité et inspiré par l’acte désintéressé de Superman, Bruce Wayne sollicite l’aide de sa nouvelle alliée, Diana Prince, pour faire face à un ennemi encore plus grand. Ensemble, Batman et Wonder Woman vont rapidement travailler pour trouver et recruter une équipe de méta-humains capable de se dresser contre cette menace nouvellement éveillée. Mais en dépit de la formation sans précédent de cette ligue de héros – Batman, Wonder Woman, Aquaman, Cyborg et The Flash – il pourrait déjà être trop tard pour sauver la planète d’un assaut aux proportions catastrophiques.   Depuis la fin de la Dark Knight Trilogy de Christopher Nolan, l’univers DC au cinéma se cherche et souffre d’une crise d’identité assez alarmante. Si Man of Steel et Batman V Superman ont tenté une relecture sombre, mythologique et philosophique de leurs héros (avec plus ou moins de succès), Wonder Woman revenait à une formule beaucoup plus classique et naïve après les critiques assassines des films de Zack Snyder. Nous voilà donc devant Justice League, quatre ans après Man of Steel et la vision radicale de Zack Snyder pour le personnage de Superman. Les plus grand héros de DC se réunissent pour la première fois au cinéma, il y a de quoi être excité non ? Oui sur le papier, non dans la salle de ciné. Justice League est une expérience qui laisse totalement indifférent, et c’est ça son plus grand péché.   Après la Mort de Superman, le monde sombre dans le chaos. La criminalité augmente, l’humanité perd peu à peu espoir, et sans transition, des aliens menés par le méchant...

Au Revoir Là-Haut – Un film de Goncourt

Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l'un dessinateur de génie, l'autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des années folles, l'entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire.   Certes le film est une adaptation du prix Goncourt 2013, Au Revoir Là-haut, il peut donc souffrir logiquement de la comparaison par rapport à l’œuvre originale mais pas ici ! Peu enclin à lire des pavés j’ai fait l’impasse sur le roman de Pierre Lemaître et vous livre ainsi mon ressenti sur le film et seulement le film d’Albert Dupontel.   Ce film est d’ailleurs assez difficile à classer dans un style particulier tant il est surprenant dans le paysage cinématographique français. Tout d’abord ce film à de l’ambition ! Le budget de 17 millions d’euros en témoigne. Mais c’est surtout la mise en scène et les plans utilisés qui surprennent (pour une production française). En effet, les quelques plans séquence présents sont plutôt brillamment réalisés et donnent au film des aspects presque hollywoodiens. Tout aussi hollywoodiennes, les références immédiates aux films de guerre comme Les Sentiers de la Gloire dans un scène de combats très réussie en travelling où l’immersion est au rendez-vous. Le film est aussi difficile à ranger dans une case car le spectre des émotions ressenties est extrêmement large. On a de brillantes scènes comiques pour lesquelles le talent d’acteur et de metteur en scène de Dupontel n’est pas étranger. Des scènes de tension et même d’effroi quand on voit le sort des « gueules cassées » mais surtout de poignants moments d’émotions qui sont concentrés autour de la relation entre le...

Jeune Femme – Un cri du coeur qui sonne juste

Léonor Serraille Sortie en salles le 1er Novembre 2017 1h37 Caméra d’Or au Festival de Cannes (70ème Edition) La Jeune Femme s’appelle Paula. En rentrant d’un long voyage au Mexique, elle bute contre des portes closes : son compagnon – un célèbre photographe dont elle a été la muse pendant 10 ans (c’est-à-dire qu’elle a vécu à ses crochets) – la vire de chez elle, les amis chez qui elle se réfugie aussi, et elle a perdu ses parents de vue. Commence alors une période d’errance dans Paris, pendant laquelle on va la suivre et elle va se trouver. N’ayons pas peur de le dire : Jeune Femme est un chef d’œuvre de Léonor Serraille (je ne prends pas trop de risques en disant ça, puisque c’est son premier film). Ce premier essai est parfaitement mené : le film s’ouvre sur des cris rageurs de dos, et se clôt sur un souffle apaisé face caméra. Mais entre les deux, le voyage initiatique de Paula ne suit pas une trajectoire stable et linéaire. Au contraire, le récit enchaîne les changements de situations et les modulations autour d’elles. Les scènes se répondent, se répètent parfois pour mieux souligner l’évolution de Paula, et croissent en intensité jusqu’au climax final. Laetitia Dosch trouve ainsi un premier rôle à sa hauteur, tout en variations. Tout le film, qui repose essentiellement sur sa performance, est à son image. C’est un chaos organisé, qui fait passer des éléments écrits pour des imprévus ou des accidents (même si certains heureux accidents sont bien réels, notamment l’irruption du chat dans une scène de sexe). Ce sont avant tout...