My beautiful boy – Le supplice de Sisyphe

Felix Van Groeningen / 2018 / 2h01 / My beautiful boy conte la lutte tourmentée d’un adolescent contre l’addiction à une batterie de drogues dures, cocaïne, LSD, ecstasy, et la plus addictive d’entre elles, la méthamphétamine. C’est essentiellement le récit d’un naufrage programmé, ou plutôt d’un supplice de Sisyphe ; à l’instar du fondateur de Corinthe qui poussait dans les Enfers son rocher jusqu’au sommet d’une colline avant de le voir redescendre, on assiste au bout de chaque période d’accalmie à une rechute. L’abstinence, puis la rechute. L’abstinence, puis la rechute. Impossible d’en sortir pour le personnage principal, Nic Sheff, dix-huit ans au début du film, magistralement interprété par Timothée Chalamet. Car on ne peut le nier : le jeune prodige d’Hollywood est à la hauteur de nos attentes. Après son jeu mémorable dans Call me by your name, de Luca Guadagnino, qui l’avait révélé au grand public en 2017, et Lady Bird, de Greta Garwig, sorti la même année, Chalamet incarne avec une conviction peu commune les états d’âme et de folie du protagoniste. Un instant les yeux hagards, le visage émacié, le corps sans énergie, on le retrouve l’instant d’après vif, insolent et joueur ; dans son personnage torturé quasi-shakespearien, il navigue avec une facilité déconcertante à travers toute l’intrigue, éclipsant sans conteste les autres acteurs. Et pourtant, Steve Carell, interprétant David Sheff, le père de Nic, a fourni un effort remarquable pour être à la hauteur de son rôle, bien qu'il ne réussise jamais à vraiment émouvoir le spectateur. Son personnage est plus stable, plus sociable et plus discret que celui de Timothée Chalamet. Il s’avère un pilier indispensable...

L’incroyable histoire du Facteur Cheval – Puisque la Nature veut en faire la sculpture…

Depuis de nombreuses décennies, le Palais du Facteur Cheval attise les curiosités des visiteurs du monde entier. L’été, le Palais accueille les artistes venus se produire devant le monument éclairé de mille feux. Mais rare sont ceux qui ont eu la chance de connaître cette histoire ou même de pouvoir imaginer qu'elle puisse exister. Le film de Nils Tavernier est une bonne nouvelle, celle de la vulgarisation de cette histoire auprès du grand public, pour pouvoir enfin continuer à célébrer l’œuvre de Joseph Ferdinand Cheval, classée monument historique en 1969 grâce à André Malraux. Outre ces aspects narratifs, le paysage est exploité avec modération, et cela permet de l’apprécier plus encore. Les paysages escarpés, les falaises, les chemins et les cours d’eau trouvent une place intéressante pour contextualiser les rêveries auxquelles s’adonnait le facteur pendant ses tournées. Pour ce qui est des différentes étapes de la construction du Palais, on saluera le travail de l’équipe technique du tournage dans la segmentation même du Palais pour en montrer l’évolution. En effet, face à ce Palais classé monument historique, on imagine que respecter la préservation de ce dernier n’a pas été une mince affaire. Le monument a dû être détouré, puis travaillé sur fonds verts tout en jouant sur la palette graphique… Par Ariane...

Colette – Ce serait sido-mmage de passer à côté

Wash Westmoreland / 2018 / 1h52/ Il aura fallu attendre les Britanniques pour avoir enfin droit à un biopic consacré à l’une des écrivaines les plus fascinantes de l’histoire de la littérature française. Et après visionnage du fameux long-métrage en question, il ne nous reste qu’une chose à faire : les remercier. Il paraît en effet assez sidérant que nul auparavant n’ait porté à l’écran le destin d’une femme aussi inspirante et iconique que Gabrielle-Sidonie Colette – plus connue sous son simple nom de famille –, tant ses aspirations, intérêts et autres engagements s’avèrent aujourd’hui plus que jamais passionnants à découvrir. L’erreur est cependant enfin réparée, et non pas de la moindre des façons, puisque c’est une œuvre tout en générosité que nous délivre Wash Westmoreland, en retraçant le parcours de la jeune femme depuis son mariage avec l’éditeur parisien Willy, jusqu’à son envol quelques dix ans plus tard. On la suit ainsi à travers la rédaction de ses premiers romans, son affirmation dans la sphère intellectuelle parisienne, et enfin sa prise de conscience de sa soif d’indépendance, un parcours très richement reconstitué dans le film. En tant que spectateur français, on peut tout à fait aborder la séance avec quelques préoccupations, notamment en ce qui concerne le problème a priori incontournable de la langue : comment parvenir à se projeter dans le milieu de l’intelligentsia française avec des personnages qui s’expriment dans un anglais à l’accent britannique quasi-digne de celui de Sa Majesté ? Et si les premières scènes peuvent certes être quelque peu déstabilisantes, on se laisse en réalité surprendre par l’aisance avec laquelle on est convaincu...

Les Drapeaux de papier – Réapprendre la liberté

Nathan Ambrosioni / 2018 / 1h52 / Un homme de dos, la tête rasée. La caméra est si proche de son visage, de ses gestes. On a l’impression qu’elle est en lui, et non pas en dehors de lui en train de filmer ce qui se passe. Des bruits indéfinis, des jeux de lumière. Tout suggère l’assourdissante confusion qui anime l’esprit de cet homme au visage caché. Ce dernier n’est révélé que quelques scènes après, lorsque, sorti de prison, Vincent (Guillaume Gouix), ose enfin rentrer dans la vie de sa sœur, Charlie (Noémie Merlant), qu’il n’a plus vue depuis son incarcération, douze ans plut tôt. Une caméra qui privilégie les visages illuminés de très près, les regards nus et le gestes lents, nous introduit, à travers des plans inattendus et enivrants, dans l’intime complicité qui peu à peu va naître entre ces deux personnages, naufragés dans leur solitude ; tout naît du contact de la main de Charlie doucement posée sur la tête rasée du frère nouvellement retrouvé. Charlie, caissière, rêve de devenir graphiste, mais les contraintes économiques effacent ses aspirations, l’amenant à gâcher sa vie dans les rayons d’un supermarché et dans des soirées vides. Vincent, lui, n’a pas de rêves. « Il n’y a presque rien qui m’appartient » - sauf Charlie, sa seule richesse et son unique point de repère dans sa nouvelle vie libre. Il s’agit pour ce personnage de réapprendre à connaître un monde qu’il a oublié, par une véritable redécouverte de la vie, démarrant dans les murs d’une maison aux lumières toujours chaudes, comme un deuxième ventre maternel, protectif et accueillant. Ainsi, des plans émouvants et...

Vice – Les vice-issitudes du pouvoir

Adam McKay / 2019 / 2h12 / Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l'homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd'hui… C’est un film qui démarre comme une attaque cardiaque foudroyante, et se maintient en fibrillation ventriculaire tout au long des 2 heures 12 où il déroule sa folle histoire. C’est une bravade d’une remarquable insolence dont l’existence même peut faire naître la stupéfaction. C’est jouissif, c’est sauvage, c’est violemment dénué de toute illusion, et surtout, c’est méchamment drôle. Ce cocktail improbable, c’est le dernier – et probablement le plus maîtrisé – des longs-métrages d’Adam McKay, le premier qu’il écrit seul de bout en bout, et sans doute celui qui lui vaudra la reconnaissance la plus massive aux Oscars de toute sa carrière. Vous en avez sans doute entendu parler, vous avez vu défiler les affiches jaunes et noires, intrigantes, quasi-tapageuses, qui en arborent le titre, vous avez croisé son synopsis le long de la liste des films favoris de l’année des critiques américains. Et je vais désormais m’employer à vous convaincre de courir en salles le visionner, le tout en moins de mille mots. Vice est la quintessence pure et assumée de tout ce que notre époque peut produire de plus cynique. De son premier plan à sa conclusion glaçante en passant par son générique de fin (les vrais le sauront), le film s’applique à briser méthodiquement toute l’innocence que le...

Fausses notes – Au bout des doigts

Ludovic Bernard / 2018 / 1h46 / Images en accéléré. Une foule dans le hall, sur les escalators, emportée par la routine quotidienne. Une musique qui donne le tempo à ces élans pressés d’individus dans les stations parisiennes. Elle est signée Harry Allouche et est d’une extrême beauté, très puissante. C’est de cette façon que commence Au bout des doigts, le film de Ludovic Bernard. Alors on se dit que cette entrée en matière n’est que l’avant-goût d’un film tout aussi entraînant; mais on prend vite conscience du fait qu’il était trop hâtif de s’enthousiasmer. Mathieu Malinski est un « jeune de banlieue » qui a été très tôt pris d’une passion pour le piano. Pierre Geitner, directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique, le remarque au piano d’une gare, est subjugué par son génie et après maintes tentatives, finit par l’inscrire au Concours national de piano. Nous observerons sa progression sur un morceau peu connu du grand public, le Concerto n°2 de Rachmaninov. Le choix de l’œuvre est astucieux, car il nous permet de découvrir une partition intense, dont le déchiffrage est extrêmement complexe. Il est épaulé pour cela par Geitner, mais surtout « la comtesse », sa professeure de piano durant ses répétitions. Bien sûr, la scène de la gare (cinq minutes après le début du film) se termine pour Mathieu par une course-poursuite avec la police, de quoi immédiatement stéréotyper le personnage. Cette manière de le représenter se développe tout au long du film, et ne s’en trouvera que renforcée. A vouloir représenter la réalité des quartiers défavorables en France, le réalisateur n’en fera qu’une caricature....