The Killing of a Sacred Deer – Lanthimos confirme

Dans les premières secondes de The Killing of a Sacred Deer, un cœur bat. Rosé, veineux, vaillant, il bat longtemps. Les battements réguliers de ce cœur sont comme des avertissements. L’annonce de la prise de puissance d’un mal auparavant en sommeil. Ce cœur est manipulé par un chirurgien aux mains agiles. Ce chirurgien c’est Colin Farrell, accent irlandais, barbe hirsute, voix monotone, qui dans les premières scènes du film, donne le ton de l’univers si particulier créé par le réalisateur grec Yorgos Lanthimos. Il joue un homme à qui tout sourit, marié, père de deux enfants, propriétaire d’une maison magnifique, qui se retrouve coincé dans une réalité qu’il ne maîtrise plus. Yorgos Lanthimos, fort du succès critique de son dernier film, The Lobster, crée dans ses premières minutes un monde terrifiant de banalité, sans couleurs, sans sensations. Lanthimos devient Dieu, il contrôle ses personnages, les manipule comme le chirurgien qu’il met en scène. Dans ce monde, les règles, les personnes sont différentes.  On y parle de mort, de sexe, de choses parfaitement terrifiantes ou parfaitement banales, sans sourciller, et beaucoup plus longtemps qu’il le faudrait. On ne réagit même pas aux pires affronts. On reste terriblement vide de compassion, de passion, de sens de soi. Quand dans une autre réalité, ce genre de comportement déclencherait le chaos, Yorgos Lanthimos les banalise pour mieux rendre mal à l’aise le spectateur. Chez Lanthimos, la monotonie des voix est comme une mélodie, propre à son univers, qui amuse et fait peur à la fois. L’image elle, contribue à crée un monde froid et clinique. Le ton est presque sépia, les corps sont...

Ava- Léa Mysius, 2017

Intense, beau, touchant. Ava est le premier film de Léa Mysius, en compétition à Cannes pour la 56° Semaine de la critique. La réalisatrice investit de manière incisive le thème de la perte de la vue. Comment anticiper la perte d’un des cinq sens ? C’est ce à quoi doit faire face Ava (Noée Abita), une jeune fille de 13 ans. Alors qu’elle est en vacances, le pronostic de l’ophtalmologue est sans appel : Ava perdra la vue progressivement mais rapidement. La mère d’Ava (Laure Calamy) veut que sa fille passe les meilleures vacances de sa vie. La réalisatrice opte d’emblée pour des plans lumineux, au bord de la mer, usant de filtres qui font penser aux pellicules super 8. Les scènes font d’ors et déjà figure de souvenirs alors même qu’elles sont présentes. Les parasols colorés, l’odeur du sable, l’insouciance de la période estivale : paroxysme de la légèreté ? Non. Un grand chien noir rode, Ava est intriguée. Le personnage d’Ava interroge, typique de l’enfant sauvage, cruelle à certains égards, elle essaye seulement de s’en sortir. Développer les autres sens, imprimer les visages des êtres aimés, tester ses limites : voilà ses priorités. Le film accroche par la profondeur des personnages. La mère d’Ava souffre à l’idée de voir sa fille aveugle mais reste décidée à faire semblant pour essayer de vivre de beaux moments. Ava, très cruelle envers sa mère, semble troublée à l’idée de ressembler plus tard à sa mère, sans le savoir. Quant à Juan, un jeune homme en fuite pour lequel Ava éprouve des sentiments, il reste happé par la détermination d’Ava, dans sa volonté de contrer, de...

How to talk to girls at parties – Un alien au Festival

Hors-compétition, How to talk to girls at parties nous raconte l’amour naissant entre un jeune punk et une alien. 1977. A Croydon, petite ville de la banlieue Londonienne, la révolution punk commence à s’infiltrer dans l’esprit d’une jeunesse étouffée par le conformisme. Sous l’influence des Sex Pistols et The Clash, chaque adolescent se rêve punk anarchiste. Alors qu’ils sont virés d’une soirée déchainée par un concert supervisé par la Queen du punk locale (Nicole Kidman), Enn et ses deux amis débarquent dans une villa aux allures de maison close où ils espèrent assouvir leurs fantasmes sexuels. A la place, ils découvrent un endroit insolite où chaque salle est investie par des performances aussi étranges qu’envoutantes. Moulés dans leurs tenues de vinyle bleu, jaune et orange les corps se contorsionnent, crient, et dansent, entraînant les trois garçons dans leurs extases. Au sein de ce peuple extra-terrestre, féminin et masculin se troublent, le plaisir se confond avec souffrance, l’interdit avec la tradition. Au moment où le trio pénètre dans la maison, deux mondes s’entrechoquent. Les jeunes wanna be punk d’un côté, et un groupe d’alien étrangement fascinant, caricatures d’une dérive sectaire du conformisme, de l’autre. Au détour d’une salle, Enn rencontre la jeune Zan, interprétée par la talentueuse Elle Fanning. Epris l’un de l’autre, ils décident de s’enfuir à la découverte de la culture punk… et de l’amour. A travers la métaphore du personnage de BD Vyrus créé par Enn, en référence à l’émergence souterraine de l’épidémie du VIH, la jeune fille aux allures mystiques puritaines est peu à peu contaminée par l’envie de se révolter contre son peuple. Dans une...

Okja : Netflix parvient à bon porc

Ca hurle avant même la première réplique. Applaudissements et sifflets se disputent l’apparition du logo Netflix dans le Grand Théâtre Lumière puis résonne la voix amplifiée de Tilda Swinton en PDG exaltée de la firme multinationale Mirando. L’actrice glaçante, fascinante, carré blond et appareil dentaire étincelant, parvient à ramener le calme et le film se déroule avec une virtuosité folle, alternant montagnes coréennes nimbées de brumes, forêts retirées où s’ébat l’immense cochon Okja et courses poursuites de Seoul à New York, dans ces forêts de bétons grisâtre qui se ressemblent. La bête tient à la fois du porc monstrueux et de l’hippopotame au regard bovin, c’est surtout une prouesse technique. L’animal est bel et bien une créature de chair que la jeune Mija câline, que la multinationale enlève, torture, qui crie, qui hurle, qui pleure, qui bouleverse et pourtant qui n’existe pas. Si le gros et couteux Okja est sorti tout droit du carnet de chèques de Netflix alors la polémique est vaine. On a eu vite fait de décrire Okja comme un film dénonçant la cruauté de l’industrie agroalimentaire, le grand capitalisme devant lequel les Etats baissent la tête. C’est vrai. C’est horriblement réducteur. Joon-Ho Bong parvient à fondre dans un même alliage ce qui fait la raison d’être du cinéma et de ce festival où les kilomètres de tapis rouge conduisent parfois à de grands films : une maitrise formelle qui tient du plus pur des cinémas d’auteur, l’action d’un film grand public, une histoire captivante, de l’humour, des instants déchirants, de grands personnages pour de grands acteurs... Alors lorsque les lumières se rallument et que l’on...

Happy End – Michael Haneke

Dans un drame mortifère aux allures frileuses, Michael Haneke présente le condensé salutaire de sa carrière. Si celui qui est déjà deux fois palmé confirme son indéniable stature de réalisateur naturaliste, son dernier film en Compétition Officielle au Festival de Cannes ne sera pas une œuvre majeure de sa filmographie. Tout comme son titre semble l’annoncer, Happy End est une satire savoureuse de la noirceur humaine. À travers le cadre restreint d’une famille de riches industriels du Nord de la France, le cinéaste dépeint avec sarcasme les thèmes qui lui sont chers : l’antipathie, le masochisme et le malaise de classe. Ève, pré-adolescente on ne peut plus perturbée, débarque dans sa famille paternelle après l’hospitalisation de sa mère suicidaire. Elle découvre alors le monde bourgeois étriqué de son père remarié, régi par les intérêts et les non-dits. Entre une tante obsédée par la gestion de l’entreprise, son fils, alcoolique et malheureux, une belle-mère potiche et un grand-père sénile, Ève est l’étrangère. Le scénariste autrichien démontre encore une fois son incontestable maîtrise de la mise en scène : dire tout en ne disant rien, mettre l’accent sur les silences assourdissants et le point sur les paroles désuètes. Toutefois, accoutumé au bruit pesant des couverts à table ou au vide désarmant des grandes salles ornementées, un fan de Haneke reprocherait sûrement son manque de prise de risque. Les premières scènes offrent sans doute la seule innovation à une caméra devenue timide. Le film s’ouvre sur des plans façon « Snapchat » où, à travers l’appareil connecté au réseau social, la jeune fille livre avec peu de pudeur, le récit de sa triste vie...

Django – L’Histoire en musique

Certains films font voyager. D’autres instruisent. D’autres, encore, bouleversent. Django, le dernier film d’Etienne Comar, c’est tout à la fois. Le film retrace un des points-clés de l’histoire de Django Reinhardt, musicien de guitare virtuose, né dans une famille « manouche », qui vécut de 1910 à 1953.           Le film nous plonge à Paris en pleine Seconde Guerre Mondiale, un Paris occupé par les Allemands. Mais un Paris qui vibre au rythme d’un musicien tzigane : Django, interprété magnifiquement par Reda Kateb. Réel héros de la guitare, il fait danser le tout-Paris aux folies bergères, accompagné de sa troupe. Mais sa renommée n’échappe pas aux Allemands, qui veulent l’envoyer en Allemagne jouer pour de hauts dirigeants nazis. Alors que partout en Europe, les Tziganes sont parqués et déportés, Django se méfie de cette proposition. Il s’est lié à une femme, Louise, incarnée par Cécile de France, qui l’incite à fuir Paris. Elle lui donne contact avec des résistants et des papiers qui lui permettront de rejoindre la Suisse. En attendant, Django, sa femme Naguine, enceinte, et sa mère vivent à Thonon-les-Bains au bord du lac Léman, où ils retrouvent un camp de Tziganes qu’ils connaissent. Leur départ semble toujours repoussé, et les Allemands sont omniprésents dans cette petite ville où Django ne tarde pas à se faire remarquer… Les paysages froids et grandioses de la région, le brouillard permanent et l’incertitude qui flotte autour des personnages créent une atmosphère pesante, presque mystique.         La beauté du film réside dans la profondeur du personnage de Django, à la fois grave et léger, doux et sauvage,...