La Prière – Manifester une présence

Pour Thomas, 22 ans, c’est un peu la dernière chance pour sortir de la drogue. Il rejoint une communauté quasi-monastique d’anciens drogués qui se soignent à la prière. Mais la prière sera-t-elle suffisante pour redonner une direction à sa vie ? Cédric Kahn, habitué du drame social, nous livre une fois de plus le conte d’un déchu de la société. Pour un effet percutant. Le film était attendu, est encensé par la critique en général et Anthony Bajon a reçu l’Ours d’argent au Festival de Berlin pour son interprétation du personnage de Thomas. Avec ce prix, il rejoint les rangs des très grands (Jean-Louis Trintignant, Jean-Pierre Léaud) à seulement 23 ans. C’est en soi un gage de qualité. Mais le prix est juste et mérité. L’intensité du jeu de Bajon laisse sans voie, qu’il soit d’une inarrétable violence en période de sevrage ou bien pétri de béatitude dans la prière. Le film, qui axe beaucoup son propos sur la pression et le calme, s’ancre dans les traits du personnage principal et donc de son interprète. Pourtant Bajon ne paye pas de mine : pas de stature imposante, pas de belle gueule à l’américaine, pas même de voix rauque d’écorché vif. Et pourtant le grand enfant qu’on nous présente à l’écran à une intensité forte, qui passe presque essentiellement dans le regard. La mise en scène n’est pas en reste et souligne le jeu à la perfection. Comme à son habitude Cédric Kahn est minimaliste. Du plan fixe, pas de musique. Le silence interminable répercuté par ses montagnes. Le silence que garde l’acteur jusque tard dans le film. Il est la première...

Mektoub, My Love : Canto Uno – De la jeunesse naît la lumière

Le sixième film d’Abdellatif Kechiche est sans doute l’un de ses meilleurs. Le scénario pourtant, ne raconte pas grand-chose : en 1994, Amin, vivant désormais à Paris, retourne à Sète chez ses parents, qui possèdent un restaurant dans la ville. Il y retrouve ses proches – son cousin Tony – et ses amis et partage son temps entre plage, restaurant, bars et photographie. Alors que Tony s’abandonne aux passions, Amin reste en retrait, dans une posture contemplative, attendant sans doute que le mektoub – le destin – décide. Le film, et le scénario, reposent en réalité sur une mise en scène souveraine et sur une direction d’acteur magistrale, l’interaction entre ces deux facteurs esquissant les contours d’un ballet d’images et de sons, d’impressions et d’émotions. Le premier élément saillant du film réside très probablement dans l’oscillation permanente entre vulgarité – disons, beaufitude – et subtilité extrême. Grossièreté, lourdeur, sexisme même, dont se dégagent les très nombreux (trop nombreux ?) gros plans suggestifs (mal placés ?). Le problème ne vient pas tant de cette représentation excessive que du message qui semble se dégager de ces plans, c’est-à-dire un corps féminin devenu objet contemplatif au mieux, réduit à un objet de fantasmes et de passions au pire. En témoignent les nombreuses scènes de danse en boîte (notamment la dernière, caractérisée par des contre-plongées quasiment verticales dans lesquelles triomphe le malaise), sans doute trop nombreuses pour ne pas être douteuses. Dans un climat social largement orienté vers une égalité effective entre femme et homme et vers la disparition des comportements sexistes, misogynes ou illégaux, Mektoub, my love dérange car certains éléments qui...

Tesnota – De la froideur de la tribu

Kantemir Balagov a 26 ans et une nomination à Cannes (sélection Un Certain Regard). Ce constat simple suffirait en lui-même à attiser la curiosité pour son premier film, Tesnota. Mais ce serait bien mal rendre compte de la beauté que lui a insufflé le jeune cinéaste russe, et de la hauteur de l’évènement que représente la sortie d’un si réussi coup d’essai. Beaucoup de premiers films (et pas seulement) se perdent à vouloir en dire trop ; Balagov a lui décidé de s’emparer d’un simple fait divers. Tesnota raconte l’enlèvement dans les années 90, dans une Russie tout juste post-soviétique, d’un couple d’adolescents juifs en Kabardie : face à la disparition de leur fils et de sa petite amie, les parents décident de réunir la rançon réclamée. Et c’est la sœur ainée, Ilana, qui doit en faire les frais. C’est avec elle que l’on entrevoit les barrières qui opposent deux générations, et les tourments d’une Russie balbutiant son indépendance nationaliste. Ilana, interprétée par une géniale Darya Zhovner (qui signe sa première prestation au cinéma), porte en elle le germe de l’idée principale du film, celle du titre, Tesnota, qui signifie en russe l’étroitesse, l’étanchéité. Façon de signaler la manière dont elle étouffera du poids qui pèse sur elle de sauver ceux qui sont les siens, mais qu’elle ne reconnait plus (les échanges des deux enfants, avec une mère désespérée sont déchirants de distance). Cet emprisonnement, Balagov l’imprime à chaque plan : il résume son cadre à un 4/3 épuisant, qui rappelle le travail de Xavier Dolan sur Mommy, en en faisant toute autre chose. Pas d’envolées lyriques, ici, pas d’éclaircies en vue,...

Black Panther – un nouveau souffle pour les superhéros?

Réalisé par Ryan Coogler /  Sortie le 14 Février 2018 /  2h15 /  Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o. En 2007 le paysage cinématographique était bien différent de celui que l’on connaît aujourd’hui : Robert Downey Jr. était encore en recherche de gloire après ses déboires avec la drogue, les Spider-Man de Sam Raimi étaient encore les films de super-héros ayant rapporté le plus de billets verts sur les territoires du monde entier, et les termes « univers partagé » en étaient encore à leurs balbutiements. Voilà que 10 ans plus tard, Marvel Studios règne en maître sur le cinéma de divertissement, ayant inventé sa propre formule lui rapportant des millions (voire des milliards) à chaque nouvelle sortie de sa série sur grand écran. Une formule qui malgré tout lasse, exaspère, voire laisse indifférent tellement ces films calculés pour plaire ne surprennent plus. Avec Black Panther, 18e film du désormais célèbre Marvel Cinematic Universe, Disney tente de faire très fort : créer avec un super-héros peu connu du grand public, un mouvement culturel dans l’industrie. Mais au delà de l’importance culturelle indéniable de Black Panther, le film se devait également d’être un tournant cinématographique pour Marvel Studios. Pari réussi ? Dix jours après les événements de Captain America : Civil War, le Prince T’Challa doit rentrer au Wakanda et retrouver sa famille endeuillée par la mort du patriarche. Devant prendre la place de Roi, le jeune monarque sera confronté à plusieurs défis mettant en cause sa légitimité au trône. En faisant signer le réalisateur de l’incroyable Creed, on pouvait avoir peur que la machine Disney écrase ses aspirations artistiques. Mais heureusement il n’en est absolument rien,...

Call Me By Your Name – or call you by mine

Call me by your name is now playing on French screens. Fourteen months after Call me by your name made its Sundance Film Festival debut, the film is now nominated for the Oscars’ ceremony (4th March) under four categories: best performance by an actor in a leading role (Timothée Chalamet), best adapted screenplay (James Ivory), best motion picture of the year (Peter Spears, Luca Guadagnino, Emilie Georges, Marco Morabito) and best achievement in music written for motion pictures (original song). How is this huge success explained? Call me by your name, directed by Luca Guadagnino, is based on the 2007 eponym novel by André Aciman. Classified as a romantic drama film, it is the third of the Luca Guadagnino’s thematic Desire trilogy following I am Love (2009) and a Bigger Splash (2015). Summer 1983, northern Italy, seventeen-year-old Elio Perlman (Thimothée Chalamet), spends his summer vacation in a XVIIth century villa owned by his parents. He writes and plays music, swims in the river, reads and flirts with his friend Marzia. He has an excellent education thanks to his parents, whom he is really close to: his father is a doctor of Greek-Roman antiquity and leads archaeological research during the summer, and his mother is a translator. One day, Oliver (Armie Hammer), an attractive American studying his PhD, arrived to work under Elio’s father ... Elio and Oliver seem to find little in common in the beginning, as Elio is an introspective bibliophile and musical prodigy, while Oliver is more exuberant and is a socialite. However, they will discover the awakening of desire together. Elio’s love seems instantaneous, as soon...

Phantom Thread – L’insondable place de l’intime

Durée du film : 2h10 Sortie le 21 février 2018 Dans le Londres du début des années 1950, Reynolds Woodcock est un couturier en vogue dont la maison connaît un succès de plus en plus conséquent. Lors d’un week-end à la campagne, il rencontre Alma, serveuse touchante et maladroite, dont il tombe amoureux. Commence alors une ambivalente relation dans laquelle Alma, projetée dans le monde rigoriste et millimétré de Reynolds, va tenter d’imposer sa marque. Voilà déjà plusieurs films que le génie cinématographique de Paul Thomas Anderson est publiquement admis, et pourtant difficile de pas être surpris face à la maestria dont la mise en scène de Phantom Thread fait preuve. Chaque plan est d’une beauté presque surnaturelle, la lumière mettant délicatement en valeur contrastes et couleurs, tandis que le cadrage fait preuve d’une ingéniosité sans cesse renouvelée. Comble de la prouesse, ce qui aurait pu devenir un exercice de style pesant se révèle terriblement plaisant à regarder. Grâce à un montage d’une grande finesse, à des changements d’axes savamment orchestrés, et à une bande-son sublime, le film est fluide et sans accrocs indésirés. Une immense claque sur le plan de la direction artistique en somme.               Mais cette virtuosité technique est loin d’être vaine et gratuite. Toute l’intelligence de PTA consiste à mettre son savoir-faire au service d’une intrigue trouble et ambivalente, dont chacune des infimes variations trouve alors la place qui est la sienne. Cette multiplicité du sens, des sens, et des interprétations aurait de quoi faire tourner la tête … si elle ne cadrait pas parfaitement avec le but de la narration : nous faire rentrer dans le monde...