Jeune Femme – Un cri du coeur qui sonne juste

Léonor Serraille Sortie en salles le 1er Novembre 2017 1h37 Caméra d’Or au Festival de Cannes (70ème Edition) La Jeune Femme s’appelle Paula. En rentrant d’un long voyage au Mexique, elle bute contre des portes closes : son compagnon – un célèbre photographe dont elle a été la muse pendant 10 ans (c’est-à-dire qu’elle a vécu à ses crochets) – la vire de chez elle, les amis chez qui elle se réfugie aussi, et elle a perdu ses parents de vue. Commence alors une période d’errance dans Paris, pendant laquelle on va la suivre et elle va se trouver. N’ayons pas peur de le dire : Jeune Femme est un chef d’œuvre de Léonor Serraille (je ne prends pas trop de risques en disant ça, puisque c’est son premier film). Ce premier essai est parfaitement mené : le film s’ouvre sur des cris rageurs de dos, et se clôt sur un souffle apaisé face caméra. Mais entre les deux, le voyage initiatique de Paula ne suit pas une trajectoire stable et linéaire. Au contraire, le récit enchaîne les changements de situations et les modulations autour d’elles. Les scènes se répondent, se répètent parfois pour mieux souligner l’évolution de Paula, et croissent en intensité jusqu’au climax final. Laetitia Dosch trouve ainsi un premier rôle à sa hauteur, tout en variations. Tout le film, qui repose essentiellement sur sa performance, est à son image. C’est un chaos organisé, qui fait passer des éléments écrits pour des imprévus ou des accidents (même si certains heureux accidents sont bien réels, notamment l’irruption du chat dans une scène de sexe). Ce sont avant tout...

Le Sens de la Fête – Comédie étonnamment charmante

Max est traiteur depuis trente ans. Des fêtes il en a organisé des centaines, il est même un peu au bout du parcours. Aujourd'hui c'est un sublime mariage dans un château du 17ème siècle, un de plus, celui de Pierre et Héléna. Comme d'habitude, Max a tout coordonné : il a recruté sa brigade de serveurs, de cuisiniers, de plongeurs, il a conseillé un photographe, réservé l'orchestre, arrangé la décoration florale, bref tous les ingrédients sont réunis pour que cette fête soit réussie... Mais la loi des séries va venir bouleverser un planning sur le fil où chaque moment de bonheur et d'émotion risque de se transformer en désastre ou en chaos. Des préparatifs jusqu'à l'aube, nous allons vivre les coulisses de cette soirée à travers le regard de ceux qui travaillent et qui devront compter sur leur unique qualité commune : Le sens de la fête.   Insolite : elle va voir Le Sens de la Fête et aime le film ! Insolite, oui, mais vrai. Après leurs dernières productions, je n’attendais plus rien de Toledano et Nakache. Ils avaient peut-être parachevé leur éclosion dans le monde de la médiocrité avec Samba, pseudo-comédie attendue et très polie dans laquelle se démenaient un Omar Sy en immigré clandestin et une Charlotte Gainsbourg en working girl en burn out, duo tellement fortuit que l’alchimie ne prend jamais. C’est donc sans grande attente, espérant tout au plus sourire devant ce qui se voulait être la comédie française de l’automne que je suis rentrée dans la salle obscure pleine à craquer en ce dimanche soir. Eh bien erreur, ou plutôt surprise :...

Ouvrir la voix – Se voir

Amandine Gay est une réalisatrice, une comédienne, une sociologue, une adoptée, et plein d’autre choses encore. Elle est aussi et souvent une femme noire. Dans son documentaire, Ouvrir la voix, qu’elle développe, produit et distribue elle-même, elle revient sur cette expérience particulière, celle d’être une femme noire en France, avec intelligence, panache et sincérité.   Dans Ouvrir la Voix, on voit des femmes, des artistes, des chercheuses, des mères, des femmes de tous les jours. Elles y parlent de tout ce qu’on peut vivre quand on est une femme noire en France. Nos parents, nos cheveux, l’école, notre sexualité, notre santé. Elles reviennent sur cette invisibilisation, cette réduction, à notre couleur de peau, notre pays d’origine, notre milieu social, qui nous privent de nos particularités. Elles parlent de quitter la France, d’y rester, de tout ce qui fait d’elles des femmes, des femmes noires, des femmes libres.   On ne sait pas qu’on est noire. On est conscient de ce qu’on est physiquement, mais pas socialement. On le découvre souvent brutalement, secoué par la force endormante du mensonge républicain. Ouvrir la voix parle de ce réveil, cette violence. Derrière la caméra d’Amandine Gay, cette expérience est une réalité, une vérité. Elle prend corps. Ces femmes deviennent alors notre voix. Elles parlent pour nous toutes. Le cinéma d’Amandine Gay devient alors une expérience de communion, bienveillante mais incisive, pleine d’idées et de passion.   Quand j’ai vu Ouvrir la voix, pour la première fois, je me suis identifiée à des personnages de cinéma. Tout d’un coup, j’étais là, à l’écran. Je parle. C’est moi. J’ai entendu parler de cette identification,...

The Square – Procès vain, faciles jeux de massacre

Ostlund, Haneke, Zviaguintsev, Lanthimos : un certain attrait pour les control freaks moralisateurs semble se dessiner dans la sélection du dernier festival de Cannes. S’il reste encore à voir dans quel mesure la Mise à mort du cerf sacré viendra confirmer la misanthropie du dernier nommé, on tient déjà sûrement le moins intéressant d’entre eux : et pour cause, il est reparti une palme dans les mains. The Square, dans le film du même nom, c’est un carré tracé dans les pavés, devant un musée d’art contemporain. Un carré où est censée régner la bienveillance. Le fait que Ruben Ostlund reprenne le nom pour en coiffer son long-métrage dit tout sur le cynisme qui l’habite : de bienveillance, il n’est pas question, bien au contraire. Comme une blague, « The Square » désigne ce qui devrait être, pour mieux démonter ce qui est, apparemment, dans notre pauvre monde. Histoire de briser, en somme, celles et ceux, qui comme Cristian, directeur bon chic bon genre du musée, se permettent de donner des leçons qu’ils ne sauraient eux-mêmes suivre. Dans la cohorte de personnages détestables croisée durant le film, il faut bien le reconnaitre, certains font mouche. Deux jeunes communicants vendent par exemple un clip indécent au musée en guise de promotion, et se congratulent du buzz en oubliant l’exposition qu’ils étaient censés vendre ; une foule de bourgeois invités à une inauguration se ruent sur le buffet sans finir d’écouter le chef qui le leur présente : des comportements aberrants mais humains sont croqués avec acidité. Visuellement, l’absurdité des situations est éclairée par le recours systématique au plan-séquence, et par des cadrages précis et réguliers, faisant des...

Le Jeune Karl Marx – Une oeuvre philosophique balbutiante

Film de Raoul Peck, 1h58 Le Jeune Karl Marx, comme on se doute, c’est l’histoire de Karl Marx dans ses premiers élans dans la pensée matérialiste et dans ses premiers engagements en faveur d’une pensée qui dénonce le capitalisme et veut sa fin. C’est le moment où il quitte l’Allemagne pour rencontrer les milieux précurseurs et agitateurs de l’anarchie, du socialisme engagé et du syndicalisme. Il rencontre Proudhon, qu’il admire, à Paris, et toutes les têtes qui vont l’influencer. Mais il y rencontre surtout Friedrich Engels, jeune lui aussi, avec qui il tisse un lien plus fort qu’avec aucun autre, jusqu’à la rédaction du Manifeste du Parti Communiste. Raoul Peck est un réalisateur habitué à la dénonciation des vices de nos sociétés, c’est lui qui signe I Am Not Your Negro en 2017, nominé à l’Oscar du meilleur documentaire. Et sous couvert d’un film historique, c’est bien les inégalités dans nos sociétés actuelles que le réalisateur rappelle. Et Karl Marx est un totem tout choisi pour incarner ce discours de nouveau, lui qui l’a exploré lors de sa vie, au point de ne jamais finir son œuvre, le Capital. On se fait emporter pendant deux heures dans des salons, des rencontres, entre personnages forts en couleur, les grands noms de cette époque. Karl Marx en avant bien sûr, interprété par le très juste August Diehl, qui n’en fait pas trop. Friedrich Engels l’enthousiaste, interprété par Stefan Konarske. Mais également d’autes figures charismatiques : Weitling (Alexander Scheer), Kriege (Ulrich Brandhoff), Grün (Niels-Bruno Schmidt) et même Bakounine ! Un casting qui ne paye pas de mine mais qui est assez exceptionnel car pouvant...

Happy End – Le bien-nommé

Le dernier film du cinéaste autrichien deux fois récipiendaire de la Palme d’Or s’inscrit dans la lignée de Benny’s Video (1992) ou de Funny Games (1997) ; il s’agit d’un film de l’horreur.   C’est un état des lieux rapide, une galerie de personnages terribles que Michael Haneke dessine, toujours avec cette raideur si particulière qui le caractérise. Un entre-soi bourgeois, une tribu de possédants dans le BTP aveugle et névrosée jusqu’à la dégénérescence que traque sans relâche une caméra statique.   Anne Laurent (Isabelle Huppert) campe une cheffe de famille invulnérable mais pourtant dépassée par un fils alcoolique désespéré, enfermé dans une culpabilité de classe dont il est le collaborateur impuissant. Thomas (Mathieu Kassovitz) est son oncle mutique, incapable de tout sentiment d’après les mots de sa propre fille, Eve (Fantine Harduin), 13 ans, elle-même potentiellement coupable de l’empoisonnement de sa mère. Surplombant ce petit monde à l’atmosphère irrespirable, un doyen suicidaire incarné par Jean-Louis Trintignant. Celui-ci accueille sa petite-fille qu’il connait à peine après l’hospitalisation de sa mère par un très ironique: "quand même, bienvenue au club".   Dispositif sans faille déployé avec humour, Haneke on l’aura compris, retrouve avec joie ses thèmes de prédilection, ce que la critique cannoise lui a d’ailleurs beaucoup reproché. A chaque scène, le spectateur assiste à la naissance d’une violence indicible: verbale, virtuelle, symbolique. Nombrilistes, étouffants, étouffés, les personnages peinent à communiquer si ce n’est à travers des réseaux sociaux. Le film s’ouvre et se ferme sur des plans tournés au téléphone portable, pour montrer la lente agonie d’un hamster ou la nouvelle tentative de suicide d’un Laurent. Seule fenêtre sur le...