Une femme d’exception – Petit traité de féminisme à la sauce juridictionnelle

Mimi Leder / 2019 / 2h / Hollywood aime les longs biopics parcourus de violons, les visages imperturbables et lisses d’héroïnes qui ont marqué leur temps, les reconstitutions virtuoses aux messages poignants. Et Une femme d’exception s’ancre bien évidemment dans ce genre, dans ces canons, dans ces codes renouvelés année après année. Qu’on se le dise, ce film ne changera rien au cinéma contemporain. Cependant, car il faut de la nuance partout : Une femme d’exception, aussi prévisible et classique puisse-t-il être, a un intérêt, une perspective, une vibration particulière, et ce d’autant plus – aussi cliché cela puisse-t-il sonner – un an et des poussières après une prise de conscience féminisme d’envergure mondiale. Son propos est de retracer les années formatrices de l’icône féministe Ruth Bader Ginsburg (RBG pour les intimes), aujourd’hui juge à la Cour Suprême des Etats-Unis, et reconnue pour les décennies qu’elle a consacrées à la lutte pour les droits des femmes. On découvre ainsi ses études, ses premières années d’exercice en tant que professeure de droit, et enfin son premier projet d’envergure : défendre un cas apparemment anodin pour en prouver l’inconstitutionnalité, et ainsi remettre en compte tout le sexisme dont est encore empreint le droit américain. Rien que ça. Très académique dans sa réalisation, avec des dialogues en champ/contre-champ en veux-tu en voilà, une composition classique mais efficace, un scénario très sage et une reconstitution irréprochable, le moins que l’on puisse dire est que ce long-métrage n’offre pas de grandes surprises pour ce qui est de sa forme et de ses intentions artistiques. La technicité du scénario crée un autre problème : le fond...

Wildlife – Quand tout part en fumée

Paul Dano / 2018 / 1h45 / Après le magnifique Revolutionary Road de Sam Mendes (2008), avec les mythiques Leonardo DiCaprio et Kate Winslet, film lui-même précédé de nombreux autres sur la vie déprimante que l’on mène à Suburbia, on est en droit de se demander à quoi sert un énième film sur le sujet. Wildlife nous surprend toutefois par sa beauté esthétique, sa pudeur, son élégance et par la puissance de son jeu d’acteurs. Premier film de l’acteur américain Paul Dano, il renouvelle le genre en nous montrant l’histoire d’un couple qui se délite dans le Montana des années 1960, par la perspective de son enfant, Joe (Ed Oxenbould). Adolescent de quatorze ans, ce dernier se retrouve bien malgré lui propulsé dans la vie d’adulte, lorsque son père (Jake Gyllenhaal), soudain chômeur, part pendant plusieurs mois combattre les feux de forêt. Sa mère (Carey Mulligan), affectée par ce départ, s’émancipe en souffrance, trouve un emploi, et prend un amant plus âgé et plus riche. Tout se transforme alors sous les yeux de Joe, désemparé. Pour la première fois, il se retrouve à faire les courses, à travailler les week-ends, à prendre le car pour aller à l’école plutôt que la voiture de ses parents, et découvre ce qu’est la sexualité. C’est d’ailleurs en cela que le film a vraiment une portée universelle, parce que quiconque a vécu le divorce de ses parents à un âge sensible, pendant son adolescence, peut se reconnaître dans le désarroi du personnage principal. Paul Dano a avoué avoir puisé dans son expérience personnelle pour réaliser son film, et cela se sent, tant l’émotion...

Assassination Nation – You may kill me but you can’t kill us all

Sam Levinson / 2018 / 1h50 / C'est l’histoire d’une ville qui disjoncte à la suite d’un hackage massif. Dans Assassination Nation, Sam Levinson étudie une société où plus aucune vie privée n’existe et notre capacité à réagir lorsque tous nos petits secrets sont dévoilés au grand jour. Mais bien plus que cela, Sam Levinson prend parti pour un combat qui divise notre société tous les jours, le féminisme. Un dessin de femme nue, des jeunes femmes qui s’affirment en se promenant en shorts ultra courts, robes super moulantes et autres vêtements sexys pour aller au lycée. On suppose même que l'une d’entre elles est trans et on en veut au sous-titrage français qui n’est pas capable de mettre toutes les lettres lorsqu’elle parle des droits LGBT+. Ce groupe de quatre lycéennes n’a peur de rien ; elles prennent leur vie en main et on ne s’étonne pas de voir Lily Colson, la leader, se transformer en Kill Bill avec son trench rouge rappelant le film Delinquent Girl Boss: Worthless to Confess qu’elle regarde avec ses trois amies, Em, Sarah et Bex. Les références sont nombreuses et Sam Levinson sait les utiliser à la perfection. La vision en triptyque lors des soirées rappelant le Napoléon d’Abel Gance ou encore les films de Tarantino lors des effluves de sang à la fin du long-métrage. En effet, ce dernier est découpé en plusieurs parties marquées par des flashbacks, des lumières et des ambiances différentes. Alors qu’on débute dans un film teenager où le réalisateur s’amuse avec des lumières roses et bleues mélangées aux couleurs pastels des vêtements des actrices, on bascule...

Une Affaire de famille : racines familiales, racines du mal, racines du ciel

Hirokazu Kore-Eda / 2018 / 2h01 / Difficile de critiquer Une Affaire de Famille de Kore-Eda sans faire intervenir le « je », le personnel, le subjectif. Difficile pour plusieurs raisons. Avant tout, parce que ce long-métrage a reçu la Palme d’Or, et que la Palme d’Or, ça fait toujours un peu rêver et s’interroger, ça suscite l’impatience, l’indignation, et parfois même l’incompréhension (si quelqu’un a un argument pour m’expliquer par quel moyen le jury de l’an dernier a pu préférer The Square à 120 Battements par Minute, je suis preneuse). Le film sera-t-il à la hauteur ? En quoi a-t-on considéré qu’il incarnait le meilleur du cinéma, la crème de la crème de ce que le septième art a pu produire cette année ? Ensuite, parce que c’est une histoire d’intimité, de liens humains dans ce qu’ils ont de plus fondamental et de plus sacré, et que cela vient forcément interroger le spectateur dans ce qu’il a de plus personnel : sa famille, ses amis, ses frères et sœurs, la nature de l’amour qu’il leur porte, ce qu’il serait capable de faire pour eux. A travers ce foyer modeste mais aimant, qui recueille dans des conditions plus ou moins légales (surtout moins) une petite fille maltraitée par ses parents, on plonge dans une vie de famille qui peut paraître bien éloignée de la réalité d’un spectateur occidental, mais qui réveille forcément des émotions, des souvenirs, des instincts. Enfin, parce que c’est un film qui n’a l’air de rien, qui avance tout doucement, sans fracas, par simples tableaux du quotidien, et qui vient émouvoir son public par petites touches...

Duel // Les Chatouilles

L'adaptation de la pièce de théâtre Les Chatouilles ou la Danse de la colère d'Andréa Bescond par cette dernière et Eric Metayer (2018, 1h43) n'a pas enthousiasmé de la même façon toute la rédaction de Close Up. On vous propose ci-dessous un duel savoureux entre une défenseure du long-métrage (Romane) et un pourfendeur (Nathan). A vos gants de boxe ! Les Chatouilles - La mise en scène poignante d'un traumatisme Les Chatouilles m'a bouleversée, tellement que j'en oublie tout esprit critique, toute analyse de la mise en scène ou de la cohérence des personnages. Ce film raconte la rémission d'un traumatisme d'enfance, celui du viol pédophile. En dénonçant ce tabou, il questionne l'indifférence et l'incompréhension des proches. C'est là que le film est sûrement le plus dur, avec les scènes de violence face à laquelle le public est lui aussi impuissant. La protagoniste-actrice-réalisatrice emmène sa psychologue dans ses souvenirs, et nous avec elle. J'ai aimé être prise par la main à travers ces moments de vie, la voix off parlant autant au spectateur qu'à la psy. C'est toute la jeunesse d'Odette qu'on découvre ainsi, l'enfance gâchée par un ami de ses parents qui veut « jouer aux chatouilles », la montée à Paris pour faire de la danse, les comédies musicales et histoire(s) d'amour... Les Chatouilles n'est donc pas uniquement une heure et demie de larmes, mais bien un film drôle aux personnages attachants. Le rythme du film est très intéressant, entre les scènes de la vie d'Odette adulte, les retours aléatoires chez la psychologue et donc dans son enfance, et les séquences de danse. Je les ai trouvées d'une réelle...

Amanda – Un hymne à la renaissance

Parfois, la vie, c’est tout simple. Le printemps à Paris. Un jeune homme, sa sœur, sa nièce, le soleil et les jours qui coulent tranquillement. Les rues familières. Les bêtises. Les absences, les disputes, mais qui ne durent jamais longtemps. Et puis comme souvent dans les films, et comme pas si rarement que ça dans la vie réelle, tout s’effondre. Un parc, un soir, une rafale de balles, une folie, une horreur. Et tous les plans tranquilles, les projets sereins, les schémas habituels se fracassent. David n’a que 24 ans, et élever un enfant était bien la dernière responsabilité qu’il avait envisagée pour son avenir proche. Mais Amanda n’a plus que lui au monde. Alors c’est parti. C’est parti, et c’est sublime. Comment ne pas verser dans le mélodrame artificiel avec un sujet pareil ? Comment ne pas trahir les visages en larmes, les corps en deuil, les cauchemars hallucinés, les journées solitaires ? Comment dépeindre tout simplement, aussi justement que possible, un quotidien horriblement banal alors que pourtant rien n’est plus pareil, comment suggérer à l’écran un amour malmené et douloureux entre un oncle et sa nièce, comment faire naître petit à petit la confiance, la responsabilité, en un mot la parentalité ? En faisant comme Amanda. En laissant du temps au temps. En laissant les dialogues s’épanouir, naturellement, montrer les relations qui gagnent en profondeur. Le film est bouleversant à plus d’un titre, sans doute parce qu’il ne cherche pas désespérément à l’être, et offre à tout instant une écriture délicate, sobre, évident. On ne saurait dire à quoi tient cette petite prouesse. Peut-être à l’extrême justesse...