Ellipse #8 : « Allemagne Année Zéro », révolution néoréaliste

Le calendrier indique juillet 1947 quand Roberto Rossellini, fort du succès de Rome, ville ouverte (Grand Prix à Cannes en 1946 et grande réussite publique), visite Berlin. En tête, l’idée de réaliser un film sur les conséquences sociales et psychologiques de la guerre. Le réalisateur italien sortira finalement un an plus tard, et avec un budget dérisoire, Allemagne, Année Zéro : le film clôt ce que l’on appellera ensuite « La trilogie de la guerre », et ouvre définitivement un courant marquant de l’histoire du cinéma, le néoréalisme. Allemagne année zéro capture la difficile subsistance d’une famille berlinoise, au cœur d’une ville en ruines. Les Köhler sont quatre : il y a le père, soldat de la Wehrmacht tombé malade depuis ; le frère, soldat nazi traumatisé par son engagement ; la sœur, qui le soir venu va dans les bars ; et au milieu d’eux, leur frère de neuf ans, Edmund. Il est le personnage central de cette histoire. Errant au milieu des bâtiments effondrés, il tente de réunir de quoi nourrir le reste de sa famille. Chronique de la souffrance du peuple allemand, Allemagne Année Zéro achève donc ce que Rossellini avait entrepris avec Rome, Ville Ouverte (récit sur la résistance italienne) puis Paisa (une série de six rencontres dans le contexte d’une Italie en guerre) : une réflexion filmique sur les conséquences de la grande Histoire sur les individus qui la font. Cette « trilogie de la guerre » servira de base, avec quelques autres œuvres de Vittorio de Sica (Le Voleur de Bicyclette, Sciuscia) et de Guiseppe de Santis (Riz Amer), à la conceptualisation d’un courant cinématographique par les critiques : le néoréalisme. Un courant...

Ellipse #7 : « La Vie est belle », ou l’Hymne à l’amour

            Lorsque l’on me dit « la vie est belle » j’ai parfois l’impression que l’on essaie de trouver un moyen de réconfort, une lueur d’espoir face à l’horreur qui danse autour de nous. Et c’est, je pense, la vision que Roberto Benigni a eu à propos de cette même expression. Réalisateur, scénariste et acteur principal du film La Vie est belle, il raconte une histoire émouvante, passionnante et éprouvante. Il cueille l’amour à travers la haine et la joie dans un tableau de malheur. Mais comment réussir à attraper ce qui reste de beau face à la folie humaine ? La réponse est simple et se trouve dans l’essence même de ce chef d’œuvre.                  Sorti en 1997, cette comédie dramatique italienne dépeint un moment sensible et terrible dans l’Histoire de l’Humanité, la Shoah. Mais, Roberto Benigni a abordé le sujet avec une infinie finesse. Il décide de faire un gros plan sur l’Amour avec pour toile de fond la Cruauté. En fin de compte, il cherche la clé, la force, le moyen pour combattre un monde dépérissant de son propre sens. Le film est présenté en deux parties : l’une où il rencontre l’amour de sa vie, l’autre où il se bat pour le fruit de cet amour. Tout ceci aromatisé de scènes comiques mais qui révèlent toujours une part tragique.            Tout commence en 1938 en Italie sous le régime de Mussolini... Guido (Roberto Benigni) est un homme juif, un simple serveur dans un Grand Hôtel rêvant d’ouvrir sa petite librairie, mais il se heurte...

Ellipse #6 : La leçon de cinéma de Jane Campion

- Palme d’or 1993 - Oscar de la meilleure actrice – Holly Hunter - Oscar du meilleur second rôle féminin – Anna Paquin - Oscar du meilleur scénario original – Jane Campion - Golden Globes 1994, meilleure actrice dramatique – Holly Hunter - Césars 1994 – meilleur film étranger La voix qui émerge du noir est déformée, raisonne bizarrement, presque effrayante, étouffée par les années de mutisme d’Ada MacGrath, un cri fantasmé qui s’articule dans sa tête. Elle débarque en Nouvelle-Zélande où son père l’envoie se remarier avec un inconnu, lestée de ces robes trop lourdes et encombrantes qui prennent la pluie, de sa fille Flora, d’un piano transporté pas une bande de marins braillards qui les laisse attendre, seules,  le matin qui verra Alistair Stewart venir sur la plage chercher sa nouvelle épouse pour l’emporter, elle et sa fille, loin du piano trop lourd, trop encombrant, qui reste sur la plage, les pieds dans l’écume. Le piano trouve un nouvel abri dans la maison de Baines. Sur son visage marqué s’enroulent les lignes noires de tatouages maori, aussi austère et rugueux qu’Alistair est propre est beau. Il propose à Ada de regagner l’instrument, morceau par morceau, touche par touche au cours de séances qui voient Ada se dévêtir toujours plus, des regards fuyants puis humides, les corps toujours plus proches jusqu’au déferlement de violence final. L’image est collante d’humidité. Jane Campion filme avec virtuosité la forêt néozélandaise, les robes sombres, encombrantes, qui se gorgent d’eau, de rares éclaircies qui dévoilent une mer sombre roulant aux pieds de falaises grises, la plage, les regards, les corps d’abord lointains, dans...

Ellipse #5 : le fabuleux univers de Miyazaki

En septembre 2013, Hayao Miyazaki annonçait, au plus grand désespoir de ses nombreux fans, qu’il prenait sa retraite et que Le Vent se lève était son dernier long-métrage. Cette annonce n’était pas la première de ce type, mais cette fois-ci, la décision semblait bien ferme. Et la planète entière est tombée dans le panneau… En effet, il y a quelques jours, l’ambassadeur mondial du Studio Ghibli a laissé entendre qu’il travaillait à présent sur la réalisation d’un nouveau long-métrage : Boro la petite chenille (Kemushi no boro), prévu pour 2020. Une merveilleuse nouvelle en ce mois de Novembre ! Close Up saute donc sur l’occasion pour vous parler de l’icône du cinéma d’animation japonais, Hayao Miyazaki, et plus particulièrement du chef d’œuvre qui l’a rendu célèbre : Nausicaä de la Vallée du vent. Réalisateur mythique, il est l’auteur d’une œuvre riche avec 11 longs-métrages et autant de courts. Depuis la renommée internationale de Princesse Mononoké en 1999, ses films connaissent un relatif succès en France, dont ont notamment profité le chef-d’œuvre Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant. Mais les 6 films précédant cette toute nouvelle popularité occidentale sont, en comparaison, restés dans l’ombre (sauf peut-être Mon Voisin Totoro). Porco Rosso, Kiki la petite sorcière et Le Château dans le ciel sont pourtant eux aussi des réalisations magistrales. Et que dire alors de Nausicaä de la Vallée du vent ? Premier véritable succès d’Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du vent représente un élément fondamental de son œuvre à plusieurs titres. D’abord, c’est grâce à lui qu’il accède pour la première fois à la reconnaissance du public. Ensuite, les recettes...

Ellipse #4 : Persona, la renaissance de Bergman

Nous avons tous un film. Le film qui nous a fait aimer le cinéma. Celui qui nous a fait pleurer pour la première fois. Le film qu'on regarde de temps en temps pour nous faire du bien. LE film. Celui qui nous apaise. Celui qui nous parle. J'ai cru rencontrer ce film à plusieurs reprises. Et puis j'ai découvert Persona. Entre le drame psychologique et le film d'horreur moderne, Persona est inclassable. C'est une oeuvre majeure du cinéma contemporain. Réalisé en 1966, c'est le meilleur film d'un des plus grands maîtres du cinéma : Ingmar Bergman. C'est un mastodonte. Une véritable découverte de l'humain en moins d’une heure trente. Ses actrices sont saisissantes. Ses monologues sont magiques. L'image, elle, est à couper le souffle. On y suit Alma, une jeune infirmière qui est chargée de s'occuper de Elizabeth Vogler, une actrice de théâtre devenue muette. L'intrigue du film se déroule principalement sur l'Île de Farö où les deux protagonistes se livrent, se déchirent et s'entremêlent. L'idée est qu'une femme se retrouve face à une autre femme qui ne parle pas et n’exprime aucun sentiment. Elle essaye donc de la faire sortir de ce monde dans lequel elle s'est enfermée. Ce prémisse permet une sorte de libération, un affrontement non seulement pour ces personnages, mais aussi pour le réalisateur. Il est difficile d'expliquer ce film. Il est mystérieux. Dur. En suédois. Des décennies après sa sortie, il reste un objet non identifiable. Beau et fougueux mais aussi opaque, il ne demande rien. Seulement un esprit ouvert. C'est une œuvre d’art, tout simplement. Imaginées par Ingmar Bergman alors qu'il souffrait d'une...

Ellipse #3 : « Pulp Fiction », le chef d’œuvre intemporel

Lorsque l’on parle de chef d’œuvre postmoderne, il est difficile de faire l’impasse sur Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Film culte sorti aux Etats-Unis le 14 octobre 1994, il reçoit la Palme d’Or du Festival de Cannes présidé par Clint Eastwood, obtient l’Oscar du meilleur scénario Original et est sélectionné par le National Film Registery pour être conservé à la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis d’Amérique. Il apparaît primordial d’appréhender la manière dont l’idée de ce film a germé dans l’esprit de Quentin Tarantino et de Roger Avery. La lecture des pulp magazines et le visionnage des Trois Visages de la Peur de Mario Bava, furent ni plus ni moins, une inspiration conséquente fondant les piliers de la structure cinématographique de Black Mask, titre temporaire de Pulp Fiction. La réflexion sur l’ossature du film est originalement édifiée, mettant en place un scénario en trois chapitres distincts s’entremêlant et ne composant finalement qu’une seule Histoire. Après s’être partagé le travail, Quentin Tarantino écrit une partie du scénario qui se transforme finalement en Reservoir Dogs, son premier long-métrage. Le véritable récit de Pulp Fiction est alors composé par ce dernier à Amsterdam en 1992. Roger Avery, lui, esquisse le portrait de The Gold Watch (deuxième chapitre de Pulp Fiction) sous le nom de Pandemonium Reigns et rédige deux scènes mythiques de The Bonnie Situation (troisième chapitre de Pulp Fiction) que sont le miracle du tir et l’accident de la mort de Marvin. Au début de l’année 1993, le projet est enfin lancé. Après avoir passé un accord avec Jersey Film qui vend le scénario à Colombia TriStar, c’est Miramax Films acheté...