Ellipse #6 : La leçon de cinéma de Jane Campion

- Palme d’or 1993 - Oscar de la meilleure actrice – Holly Hunter - Oscar du meilleur second rôle féminin – Anna Paquin - Oscar du meilleur scénario original – Jane Campion - Golden Globes 1994, meilleure actrice dramatique – Holly Hunter - Césars 1994 – meilleur film étranger La voix qui émerge du noir est déformée, raisonne bizarrement, presque effrayante, étouffée par les années de mutisme d’Ada MacGrath, un cri fantasmé qui s’articule dans sa tête. Elle débarque en Nouvelle-Zélande où son père l’envoie se remarier avec un inconnu, lestée de ces robes trop lourdes et encombrantes qui prennent la pluie, de sa fille Flora, d’un piano transporté pas une bande de marins braillards qui les laisse attendre, seules,  le matin qui verra Alistair Stewart venir sur la plage chercher sa nouvelle épouse pour l’emporter, elle et sa fille, loin du piano trop lourd, trop encombrant, qui reste sur la plage, les pieds dans l’écume. Le piano trouve un nouvel abri dans la maison de Baines. Sur son visage marqué s’enroulent les lignes noires de tatouages maori, aussi austère et rugueux qu’Alistair est propre est beau. Il propose à Ada de regagner l’instrument, morceau par morceau, touche par touche au cours de séances qui voient Ada se dévêtir toujours plus, des regards fuyants puis humides, les corps toujours plus proches jusqu’au déferlement de violence final. L’image est collante d’humidité. Jane Campion filme avec virtuosité la forêt néozélandaise, les robes sombres, encombrantes, qui se gorgent d’eau, de rares éclaircies qui dévoilent une mer sombre roulant aux pieds de falaises grises, la plage, les regards, les corps d’abord lointains, dans...

Ellipse #5 : le fabuleux univers de Miyazaki

En septembre 2013, Hayao Miyazaki annonçait, au plus grand désespoir de ses nombreux fans, qu’il prenait sa retraite et que Le Vent se lève était son dernier long-métrage. Cette annonce n’était pas la première de ce type, mais cette fois-ci, la décision semblait bien ferme. Et la planète entière est tombée dans le panneau… En effet, il y a quelques jours, l’ambassadeur mondial du Studio Ghibli a laissé entendre qu’il travaillait à présent sur la réalisation d’un nouveau long-métrage : Boro la petite chenille (Kemushi no boro), prévu pour 2020. Une merveilleuse nouvelle en ce mois de Novembre ! Close Up saute donc sur l’occasion pour vous parler de l’icône du cinéma d’animation japonais, Hayao Miyazaki, et plus particulièrement du chef d’œuvre qui l’a rendu célèbre : Nausicaä de la Vallée du vent. Réalisateur mythique, il est l’auteur d’une œuvre riche avec 11 longs-métrages et autant de courts. Depuis la renommée internationale de Princesse Mononoké en 1999, ses films connaissent un relatif succès en France, dont ont notamment profité le chef-d’œuvre Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant. Mais les 6 films précédant cette toute nouvelle popularité occidentale sont, en comparaison, restés dans l’ombre (sauf peut-être Mon Voisin Totoro). Porco Rosso, Kiki la petite sorcière et Le Château dans le ciel sont pourtant eux aussi des réalisations magistrales. Et que dire alors de Nausicaä de la Vallée du vent ? Premier véritable succès d’Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du vent représente un élément fondamental de son œuvre à plusieurs titres. D’abord, c’est grâce à lui qu’il accède pour la première fois à la reconnaissance du public. Ensuite, les recettes...

Ellipse #4 : Persona, la renaissance de Bergman

Nous avons tous un film. Le film qui nous a fait aimer le cinéma. Celui qui nous a fait pleurer pour la première fois. Le film qu'on regarde de temps en temps pour nous faire du bien. LE film. Celui qui nous apaise. Celui qui nous parle. J'ai cru rencontrer ce film à plusieurs reprises. Et puis j'ai découvert Persona. Entre le drame psychologique et le film d'horreur moderne, Persona est inclassable. C'est une oeuvre majeure du cinéma contemporain. Réalisé en 1966, c'est le meilleur film d'un des plus grands maîtres du cinéma : Ingmar Bergman. C'est un mastodonte. Une véritable découverte de l'humain en moins d’une heure trente. Ses actrices sont saisissantes. Ses monologues sont magiques. L'image, elle, est à couper le souffle. On y suit Alma, une jeune infirmière qui est chargée de s'occuper de Elizabeth Vogler, une actrice de théâtre devenue muette. L'intrigue du film se déroule principalement sur l'Île de Farö où les deux protagonistes se livrent, se déchirent et s'entremêlent. L'idée est qu'une femme se retrouve face à une autre femme qui ne parle pas et n’exprime aucun sentiment. Elle essaye donc de la faire sortir de ce monde dans lequel elle s'est enfermée. Ce prémisse permet une sorte de libération, un affrontement non seulement pour ces personnages, mais aussi pour le réalisateur. Il est difficile d'expliquer ce film. Il est mystérieux. Dur. En suédois. Des décennies après sa sortie, il reste un objet non identifiable. Beau et fougueux mais aussi opaque, il ne demande rien. Seulement un esprit ouvert. C'est une œuvre d’art, tout simplement. Imaginées par Ingmar Bergman alors qu'il souffrait d'une...

Ellipse #3 : « Pulp Fiction », le chef d’œuvre intemporel

Lorsque l’on parle de chef d’œuvre postmoderne, il est difficile de faire l’impasse sur Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Film culte sorti aux Etats-Unis le 14 octobre 1994, il reçoit la Palme d’Or du Festival de Cannes présidé par Clint Eastwood, obtient l’Oscar du meilleur scénario Original et est sélectionné par le National Film Registery pour être conservé à la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis d’Amérique. Il apparaît primordial d’appréhender la manière dont l’idée de ce film a germé dans l’esprit de Quentin Tarantino et de Roger Avery. La lecture des pulp magazines et le visionnage des Trois Visages de la Peur de Mario Bava, furent ni plus ni moins, une inspiration conséquente fondant les piliers de la structure cinématographique de Black Mask, titre temporaire de Pulp Fiction. La réflexion sur l’ossature du film est originalement édifiée, mettant en place un scénario en trois chapitres distincts s’entremêlant et ne composant finalement qu’une seule Histoire. Après s’être partagé le travail, Quentin Tarantino écrit une partie du scénario qui se transforme finalement en Reservoir Dogs, son premier long-métrage. Le véritable récit de Pulp Fiction est alors composé par ce dernier à Amsterdam en 1992. Roger Avery, lui, esquisse le portrait de The Gold Watch (deuxième chapitre de Pulp Fiction) sous le nom de Pandemonium Reigns et rédige deux scènes mythiques de The Bonnie Situation (troisième chapitre de Pulp Fiction) que sont le miracle du tir et l’accident de la mort de Marvin. Au début de l’année 1993, le projet est enfin lancé. Après avoir passé un accord avec Jersey Film qui vend le scénario à Colombia TriStar, c’est Miramax Films acheté...

Ellipse #2 : Stanley Kubrick, le virtuose mégalomane

Faire une rétrospective sur Kubrick, c'est s'attaquer à un monstre sacré du cinéma ; en quarante-six ans de carrière, le réalisateur de 2001 a marqué le XXe siècle à travers son univers fou et mégalomaniaque, sa maîtrise de l'esthétique et ses personnages aussi complexes que torturés. L'influence de Kubrick se ressent encore aujourd’hui, chez des réalisateurs aux styles très divers ; Nicolas Winding Refn (Drive, The Neon Demon), Christopher Nolan (Inception, Interstellar), ou encore Paul Thomas Anderson (There will be blood). Kubrick touche à tous les genres ; science-fiction avec 2001 : l'odyssée de l'espace (1968), film historique avec Barry Lyndon (1975), critique sociale d'anticipation dans Orange Mécanique (1971)... tout en affirmant un style virtuose et une maîtrise cinématographique inégalée. Aussi, je vous propose aujourd’hui de plonger avec moi dans l'univers de l’illustre réalisateur, complexe, parfois effrayant, mais fondateur et unique en son genre.     Si l’œuvre kubrickienne est particulièrement connue, même chez les néophytes, c'est en raison de sa grande maîtrise du son et de l'image. Avant de devenir réalisateur, Kubrick est photographe ; même à la fin de sa carrière, ses plans révèlent une minutie, un sens du détail et de l'harmonie ainsi qu’un amour de l'image qui font de chaque scène une œuvre d'art à part entière. Il joue sur différents registres et méthodes, tout en conservant une véritable unité de style ; son univers visuel a frappé l'imaginaire collectif de manière durable. Qui n'a jamais vu le gros plan sur le visage souriant et fou de Jack Nicholson dans Shining (1981), l'ouverture psychopathique d'Orange mécanique ou les longs plans contemplatifs de 2001 ?     Sans jouer sur une symbolique outrée ou...

Ellipse #1 : « Apocalypse Now » ou la folie des grandeurs

Quand on m’a demandé d’écrire la première critique de la nouvelle rubrique de Close-Up, Ellipse, qui consiste à faire (re) découvrir les films qui ont marqué l’histoire du cinéma, je n’ai pas hésité longtemps pour le choix du film en question. Sorti en 1979, détenteur d’une co-Palme d’or au festival de Cannes et tourné dans des conditions dantesques, ce film a divisé tout le milieu pendant de nombreuses années. Quoi qu’il en soit, son héritage cinématographique demeure incontestable : il s’agit d’Apocalypse Now, du grand Francis Ford Coppola. Pour comprendre à quel point ce film est important, il est nécessaire de revenir sur les circonstances de tournage. Porteur d’un projet de long-métrage ambitieux sur la guerre du Vietnam, Coppola et son équipe décident de tourner aux Philippines, dans un décor naturel. Mais au cours du tournage, un typhon s’abat sur l’ile, causant d’énormes dégâts au plateau. De plus, lorsque Marlon Brando arrive sur les lieux, il pèse 130 kilos, alors qu’il est censé jouer le rôle d’un général très affaibli par la guerre et la folie. Pour couronner le tout, il ne connait aucune ligne de son texte ! Le retard s’étant considérablement accumulé, Coppola est contraint de tourner les scènes avec Brando dans un décor très sombre et en gros plan, pour que l’on ne remarque pas son embonpoint. Enfin, lorsque l’acteur principal Martin Sheen manque de mourir d’une crise cardiaque au beau milieu de la jungle Philippine, le cinéaste est à deux doigts de tout abandonner. Finalement, il se ravise après plusieurs mois d’interruption de tournage et le film est projeté pour la première fois au festival de Cannes...