The Happy Prince, ou plutôt The Truth of Masks

Rupert Everett / 2018 / 1h45 / The Happy Prince, c’est avant tout la descente aux enfers d’un homme, Oscar Wilde. Et ce à cause de celui que l’on pourrait appeler le « démon du bien », Lord Alfred Douglas. L'histoire d’amour entre ces deux personnages sera brutalement empêché par le père du Lord, le marquis de Queensberry. Il lancera un procès contre Wilde, le qualifiant de « sodomite ». L’écrivain aura d’ailleurs obligation de vendre ses biens afin de payer son procès. Le film fait à ce niveau-là une critique de la grande hypocrisie de l’époque victorienne, où beaucoup de choses étaient permises à condition de respecter les hiérarchies sociales et de rester cachées. La relation publique entre les deux hommes dérangera et condamnera Wilde, et l’emprisonnement de celui-ci sera le point de départ d’une machine décadente lancée à toute vitesse. Il passera donc subitement des soirées mondaines qu’il a toujours connues, lui, dandy irlandais issue d’une famille bourgeoise - son père était médecin et sa mère poétesse -, à une bassesse qui lui était jusqu’alors étrangère. Le film ne suit que le personnage de Wilde à la suite de son procès, mais des retours en arrière récurrents permettent au spectateur d’effectuer des parallèles avec sa vie d’antan, de le connaître d’avantage, en profondeur et en toute intimité. Une sorte de compassion émerge alors en retraçant son destin tragique. Wilde connaîtra d’abord l’humiliation des travaux forcés, et sa vie, comme la présente le film, sera inséparable d'un souvenir, lui assis et menotté, entouré de gens lui crachant à la figure salive et injures. Puis il se noiera dans la misère parisienne, jusqu’à sa mort...

Rafiki – All you need is love

Wanuri Kahiu / 2018 / 1h23 / Présenté comme LE film interdit au Kenya car contant une histoire d’amour lesbien, on pourrait s’attendre à un film choc, montrant les tares de la société kenyane et le sort des couples gays dans les pays réprimant sévèrement les relations entre personnes du même sexe. Et pourtant, dans Rafiki, la réalisatrice kényane Wanuri Kahiu nous plonge dans une histoire d’amour insouciante entre deux adolescentes dans l’attente de leurs résultats d’examens. On se croirait presque dans un film pour teenagers sorti tout droit des studios d’Hollywood. Couleurs éclatantes, musiques donnant envie de danser dans la salle de cinéma. Ce film ne se focalise pas sur le malheureux destin de nombreuses jeunes filles kenyanes qui, étant soumises à des contraintes sociales trop fortes, ne peuvent que se résigner à devenir bonnes ménagères. Bien au contraire, il raconte l’histoire de filles telles que Ziki et Kena, qui cherchent à se démarquer de la majorité des femmes kenyanes. Dans ce long-métrage, Kena veut devenir médecin et Ziki, elle, veut voyager. Mais le film oublie vite les ambitions de ces jeunes femmes peu en accord avec les attentes de la société dans laquelle elles évoluent, pour se concentrer sur l’amour naissant entre elles. Un amour délicat, touchant, tout en douceur, en beauté, en rires et en joie. Enfermés dans un cocon avec Ziki et Kena, nous ne voyons plus le monde extérieur. Nous vivons un rêve idyllique, une romance colorée qui nous emmène doucement vers nos propres pensées, nos propres souvenirs ou plaisirs cachés. Cet amour entre doucement en nous pour remplir notre cœur de chaleur et...

The House That Jack Built – Art poétique au couteau

Lars von Trier / 2h35 / Expatrié, relégué, banni, mais triomphant : Lars von Trier, persona non grata à Cannes, se fend avec The House That Jack Built d’un retour tonitruant, en forme de note d’intention sur l’éternel et nécessaire sacrifice de l’artiste. On s’étendra en superlatifs, si on le veut, pour dépeindre le dernier accouchement du Danois. Lui qui se dit épuisé, incapable de produire un nouveau long-métrage à l’avenir, semble en effet s’être permis une somme des thèmes, des images, des puissances qui sont les siens. Dans une séquence rapide mais néanmoins centrale, il juxtapose d’ailleurs les plans iconiques de ses précédentes œuvres. Façon de fournir, après une flopée de longs scandales, de films retors, une clé d’analyse, une Poétique pour décrypter ses obsessions. Et pour accomplir cette lourde déclaration, Jack, narrateur serial-killer et avatar du cinéaste, incarné par un fantastique Matt Dillion. Obsessionnel, épanoui dans une violence croissante, Jack est fixé dans le fond par l’idée d’une œuvre, d’un tiers plus grand à construire entre lui et le monde : ici, une maison patiemment imaginée et toujours détruite. Lars von Trier lie donc son destin à celui d’un tueur, basculant un matin d’hiver dans une violence froide, premier « incident » d’une succession de cinq épisodes. Jack, en voix off, dialogue avec Verge, passeur vers les enfers (Bruno Ganz) : s’intercalent les récits de ses meurtres, donc, et de longues digressions sur les arts et la psychologie humaine. Le cinéaste danois s’autorise absolument tous les discours, de la pire violence face caméra (la mutilation d’un enfant) aux évocations ironiques de ses accusations d’agression sexuelle (Jack explique...

Amin – Encore et toujours

Encore un. Encore un film français dépeignant la difficulté du travail des migrants en France. On se souvient de Samba, film d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano au sujet d’un immigré sans papier cherchant du travail et aidé par Charlotte Gainsbourg. C’était inévitable, une histoire d’amour s’était créée. Cette année je pars voir l’avant-première d’Amin, le nouveau film de Philippe Faucon. A l’instar de Nakache et de Toledano, le réalisateur a décidé de faire un film sur la vie d’un migrant en France. Cependant, cette fois-ci, on rencontre également sa famille restée au Sénégal, ce qui permet d’observer les difficultés auxquelles les membres de cette dernière peuvent faire face. Mais ce qui reste central dans ce film, c’est l’histoire d’amour entre le migrant et une Française, amenant ainsi Philippe Faucon à tomber dans le vaste gouffre qui s’ouvre à chaque fois qu’un réalisateur français étudie les migrants dans le pays. Amin commence donc une relation avec Gabrielle, chez qui il a travaillé pour construire des canalisations dans son jardin. Cela amène le protagoniste à abandonner sa famille au pays, pays dans lequel il ne retournera pas pendant un long moment afin de rester aux côtés de son nouvel amour. Tout le film se structure autour de cette relation et se termine lorsque cette romance s’achève également.   Je ressors de la salle avec une envie de crier. Pourquoi ? Pourquoi être obligé de toujours filmer la même chose ? Pourquoi être obligé de construire un cliché au cinéma alors que justement Philippe Faucon essaye de dénoncer les tares de notre société actuelle ? Pourquoi est-on obligé de créer une histoire...

Le vent tourne – La décroissance illustrée

Un couple de jeunes trentenaires décide de vivre à la campagne en reprenant la ferme familiale. Alex et Pauline élèvent leurs bêtes dans le respect de la nature et comptent avoir l’autonomie énergétique en faisant installer une éolienne. L’arrivée de l’ingénieur, Samuel, bouleverse Pauline et ses valeurs.   Un an après la sortie de Petit Paysan, triplement césarisé, le monde agricole était aussi à l’honneur lors du dernier festival d’Angoulême avec Le Vent Tourne, premier long-métrage en français de la réalisatrice suisse Bettina Oberli. Outre l’évocation du monde agricole, la réalisatrice s’interroge sur la mouvance décroissante face à la catastrophe environnementale, ce qui en fait un film d’actualité et qui pose des questions fondamentales sur de tels choix de vie.   La première scène du film est apocalyptique : de nuit, par une pluie battante et un orage strident, Pauline (interprétée par Mélanie Thierry) et Alex (Pierre Deladonchamps) assistent à la naissance d’un veau mort. Le spectateur comprend d’emblée que le choix de vie du couple est strict : faire fonctionner la ferme de manière naturelle, sans avoir recours à aucun produit chimique, même en ce qui concerne la santé animale. Les médicaments faits maisons et l’intervention d’un magnétiseur sont donc privilégiés pour faire face aux maladies récurrentes de leurs bêtes.     En plus de cette volonté de vivre sainement et ce dans le respect de la nature, le couple décide l’implantation d’une éolienne pour être indépendant énergétiquement et surtout ne plus favoriser les grands lobbies industriels destructeurs de la planète. L’arrivée de l’ingénieur Samuel marque une première confrontation idéologique qui déstabilise Pauline, alors qu’Alex semble déterminé dans ses choix...

Duel // I feel good

Pour votre plus grand plaisir, un duo de critiques va s'affronter ici à propos du dernier film de Benoît Delépine et de Gustave Kervern, I feel good. L'une (Ariane Cornerier) a pensé grand bien du film ; l'autre (Valentin Lutz) en a pensé pis que pendre. Place au duel ! Pour : un choc social en peignoir - Ariane Cornerier Le nouveau Kervern et Delépine est arrivé ! A vos écrans ! I feel good, c’est d’abord une affiche qui capte par son comique : un Jean Dujardin en peignoir Thalasso, marchant avec un air soucieux, au bord d’une nationale. « Il n’y a pas de grand pays sans grands patrons » en lettres capitales, le leitmotiv du personnage principal est donné. I feel good, sorti le 26 septembre, pose son action dans le village-Emmaüs de Lescar-Pau (Pyrénées-Atlantiques). Monique dirige cette communauté Emmaüs depuis quelques années, quand, après trois ans d’absence, qui ont été difficiles pour Monique, son frère Jacques fait irruption. Jacques a une idée précise en tête, voire une obsession : trouver l’idée qui le rendra multimilliardaire, sans trop travailler … Ces retrouvailles familiales sont bien sûr objet de confrontation idéologique. Alors que Monique (interprétée par Yolande Moreau) passe son temps à entretenir cette entreprise philanthropique qu’est le village Emmaüs, peuplé de personnes ayant perdu leur emploi et se trouvant dans une situation des plus précaires, Jacques (Jean Dujardin) fait figure de looser arrogant. En effet, par l’utilisation récurrente de flash-back, on découvre que Jacques sort de vingt « années sabbatiques », qu’il a toujours voulu gagner de l’argent facile et que tout en utilisant une rhétorique...