Jusqu’à la garde – Garde toi de flancher

Premier film de Xavier Legard, Jusqu'à la garde met en scène le divorce du couple Besson. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive. Un mari, une femme, leurs avocates respectives à leurs côtés, deux versions d’une même histoire, et une juge qui doit décider laquelle des deux est un mensonge. Ainsi s’ouvre Jusqu’à la Garde, dans une séquence quasi-théâtrale où les diatribes des avocats révèlent blessures, tensions, reproches et déformations pour plonger le spectateur dans le doute. On a fini par avoir l’habitude de ces scènes presque banales de bataille pour la garde des enfants, qui se terminent en général à l’avantage de la mère. Mais ici, le spectateur, plongé dans la peau de juge grâce à une judicieuse caméra subjective, ne peut se décider à trancher. La mère, incarnée par Léa Drucker, est-elle bel et bien la victime qui ne cherche qu’à protéger ses enfants ? Ou n’est-elle pas plutôt une manipulatrice qui veut empêcher son ex-conjoint de les voir ? De bout en bout, une réalisation impressionnante de maîtrise pour un premier long-métrage permet d’instaurer une tension et un suspense inhabituels dans un tel drame. On ne s’embarrasse pas ici d’une longue et inutile exposition. Au contraire, dès la première scène, la crise est là, évidente, saisissante, et le film progresse ensuite à un rythme subtil et savamment travaillé jusqu’à atteindre un final d’une puissance rare. L’ensemble est d’une sobriété...

Le sexisme au cinéma

L’affaire Weinstein aura été l’occasion d’une grande libération de la parole.  Le 7 janvier, Natalie Portman, sur scène pour remettre le Golden Globe du meilleur réalisateur, annonce « et voici les hommes nommés ». La salle applaudie bien que les principaux concernés restent quelque peu abasourdis tant la phrase est inattendue et assassine. L’actrice porte également du noir, d’après l’initiative lancée par Time’s Up, nouveau mouvement rassemblant déjà plus de 300 actrices pour financer un soutien légal aux femmes victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. L’occasion pour nous de tenir un état des lieux nécessaire, tant sur l’industrie du cinéma que sur l’histoire de cet art si jeune. Un art de masses qui participe, sans que cela soit forcément volontaire de la part de ses auteurs, à la construction ainsi qu’à la perpétuation de stéréotypes. Enfonçons une première porte ouverte avec quelques chiffres. Très peu de femmes occupent les postes clés de l’industrie cinématographique. En Europe, quatre films sur cinq sont réalisés par des hommes. D’ailleurs, 95% des films sélectionnés au festival de Cannes ont également été réalisés par des hommes. Seules trois femmes ont été récompensées par la Palme d’Or sur 57 films primés. Jane Campion en 1993 pour sa Leçon de Piano en ex-aequo avec Chen Kaige pour Adieu ma concubine, et Léa Seydoux avec Adèle Exarchopoulos, en leur qualité d’actrices sur le film d’Abdellatif Kechiche, La Vie d’Adèle, en 2013. L’attribution des financements y joue peut-être un rôle, puisque seuls 16% en sont attribués à des femmes. Sur les dix acteurs les mieux payés en 2017, on relèvera qu’il n’y a aucune femme. Emma Stone,...

Blade Runner 2049 – Un tour de force cinématographique déjà mythique

En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bioingénierie. L’officier K est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard, un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies... Développer une suite au cinéma est un exercice périlleux. Alors que Hollywood s’empêtre dans de nombreux spin-offs et autres franchises interminables, il existe des films originaux qui peinent encore à se faire connaître. La surprise et l’originalité sont des concepts qui, selon les spectateurs, manquent dans le cinéma d’aujourd’hui. Blade Runner 2049 aurait pu totalement tomber dans ce piège : n’être qu’une énième suite inutile à un film qui a changé le cinéma et cela malgré un cocktail détonnant à ses origines (Roger Deakins à la photographie, Denis Villeneuve à la réalisation et Ryan Gosling en tête d’affiche). Et pourtant … le réalisateur canadien nous offre l’une des meilleures suites existantes à ce jour, en plus de signer l’œuvre la plus importante de l’année. Blade Runner 2049 se déroule à Los Angeles 30 ans après le premier film. Dans une ville sombre, pluvieuse et inquiétante, l’agent K (Ryan Gosling) fait parti d’une nouvelle catégorie de Blade Runner chargée de chasser les Replicants, des clones crées pour travailler dans des colonies extra-spatiales. Mais lors d’une de ces missions, K découvre un...

Ellipse #9 – Michael Mann, et son mythique « Heat » (1995)

Pour le grand public, le nom de Michael Mann n’évoque peut-être pas grand-chose. Il est pourtant une référence pour de nombreux cinéphiles pour un film incroyable, Heat, sorti en 1995. Plusieurs raisons concourent à faire de Heat un mythe. Tout d’abord, Michael Mann, pour le remake de son propre téléfilm L.A Takedown, choisit de faire appel à deux légendes du cinéma : Robert De Niro et Al Pacino. Alors que De Niro était habitué à des « rôles de gentil », il joue ici un braqueur tandis qu’Al Pacino, habitué aux « rôles de méchant », interprète le flic. Les deux hommes s’opposent et ne se rencontrent qu’au bout d’une heure trente de film : sur le bord d’une route, dans un bar en pleine effervescence, les deux hommes expliquent chacun leur stratégie. La bonne idée de Michael Mann est de ne faire durer cette confrontation que six minutes : alors que les spectateurs attendaient cette scène avec impatience, c’est à une courte discussion que nous invite le réalisateur. La technique de rencontre entre les deux hommes dans le bar est aussi une anecdote connue par les cinéphiles : préférant ne pas mettre les deux vedettes sur le même plan (« Ce plan aurait été grammaticalement faux, s’explique Michael Mann. Ils incarnent deux hommes que tout oppose. Je ne pouvais les montrer face à face »), les acteurs sont filmés en champ/contrechamp et n’apparaissent donc jamais simultanément à l’écran. Les deux ennemis ne se réuniront que pour la confrontation finale sur la musique de Moby, God Moving over the Face of the Waters. Le film est mythique dans la culture populaire pour une deuxième raison : la scène de braquage...

Petit Paysan – Bovine obsession

Premier film d’Hubert Charuel, Petit Paysan faisait en mai dernier partie de la sélection de la Semaine de la Critique, au Festival de Cannes. Narrant l’irruption dans la vie d’un éleveur solitaire d’une maladie touchant ses vaches, il met en scène un Swann Arlaud en taciturne agriculteur, dans un humble mais poignant film… De genre. La voie empruntée par Hubert Charuel pour dépeindre le désespoir de nos campagnes n’était surement pas la plus évidente, au premier abord. Fils d’agriculteurs, il construit un monde, ou plutôt une bulle - il est plus juste pour le film de le dire comme ça –  probablement indifférente à une certaine réalité quotidienne. Dès la première scène, les vaches de Pierre sont avec lui, dans son salon. Il rêve, mais l’impression est laissée qu’on aura bien affaire à un problème avant tout mental, sans aucune prétention à dépeindre un environnement. En pleine correspondance avec les conventions du thriller, Pierre est seul héros, sa sœur une vague complice et le reste des personnages, des lieux et esquisses sans importance. Pas de « film social » donc, malgré un titre qui le laissait supputer. Pierre le rappelle, il est paysan comme on est autre chose : quand son rendez-vous d’un soir lui dit qu’elle n’est pas dérangée par sa profession, il lui rétorque qu’il ne voit pourquoi elle le serait. Au diable, donc, la potentielle peinture haute en couleurs et vaguement humaniste. Charuel, bien au contraire, faire subir à son récit et au pathos qui en coule une contrition admirable, bien servie par une mise en scène souvent sobre, parfois terne, mais efficace. Une restriction d’informations bien organisée qui...

Otez-moi d’un doute – Une comédie des origines

Qui aurait pu croire au duo incongru Cécile de France-François Damiens ? Pourtant, le pari est parfaitement réussi ! Ce duo pensé par la réalisatrice Cécile Tardieu nous amène, dans cette comédie, à nous questionner sur les origines, l’identité et la nature des liens sociaux. Erwan, démineur breton, alors qu’il accompagne sa fille chez le médecin pour vérifier l’état de sa grossesse, se retrouve face à une des vérités les plus difficiles à entendre, il n’est finalement pas le fils de son père. Soudain, les interrogations se bousculent, s’entrechoquent. Faut-il partir à sa recherche ? Faut-il en vouloir à son propre père ? Doit-il remettre en question l’éducation et le rapport avec celui-ci ? Il se sent horriblement perdu. Pour y remédier, il s’engage finalement à le chercher. Une bref enquête l’emmène sur les pas d’un vieil homme qu’il commence à fréquenter. Mais quelques jours avant, il fait la rencontre d’Anna, interprétée par Cécile de France, qui s’avère être la fille de son « nouveau » père. Devront-ils renoncer à leurs sentiments fugaces ? Ironie du sort, il apprend que sa fille est enceinte d’un enfant qui ne connaitra pas son père biologique. Il la pousse donc corps et âme à retrouver la trace du père pour que l’enfant n’ait pas à connaître ce qu’il a vécu. Otez-moi d’un doute est la réussite d’une comédie romantique avec Cécile de France, François Damiens, Guy Marchand et André Wilms. Chaque personnage est doté d’un humour très subtil qui arrive à faire rire facilement la salle. On pense particulièrement à l’acteur Esteban, qui incarne un personnage naïf, laid et idiot. Ce protagoniste offre des scènes hilarantes, notamment celle où...