Les Bonnes Manières – La nuit tombe sur Sao Paulo

Ceci est une critique difficile. Les bonnes manières, de Juliana Rojas et Marco Dutra, fait partie de ces films qu’on désirerait découvrir vierge, on préférait ne rien dire, et laisser libre l’innocence du public, l’attente simple du lambda au cinéma. En effet, le scénario en deux parties nous offre finalement le goût d’une virulente surprise, par laquelle le fantastique débarque en catimini, en se nourrissant pourtant de la réalité. A Sao Paulo, Ana, riche et jolie attend un enfant. Esseulée, son passé est vide et son mari inexistant : on sait seulement que le petit Joel a été conçu au cours d’une énigmatique nuit dans la campagne brésilienne. Ana fait appel à une jeune nounou (noire), Clara, pour l’aider durant sa grossesse. Tout sensationnel est exclu du décor, de prime abord : seule la hiérarchie de classe domine (sans choquer), et ce alors que plane une proximité charnelle grandissante. Il y a un goût d’enfance dans l’ensemble de cet univers qui entremêle magie et mystère. Tout rappelle l’innocence : les berceuses en guise de toile de fond, les effets spéciaux recréant des dessins. L’appartement aux couleurs bleu ciel, la vue de la ville irréaliste, montent le cadre d’un conte de fée. Tout transpire le faux, le fantasme, le mensonge. Cette ambiance excessivement naïve en devient même inquiétante, et mets peu à peu la puce à l’oreille : Ana est trop oisive, trop exquise pour ne pas cacher un caractère obscur. Les apparences ne peuvent être que trompeuses…   Le deuxième temps du scénario nous la révelera possédée par un démon. On se confronte à une rupture totale entre les jours heureux et...

Razzia – Inutile de se soulever?

En 2015 à Casablanca au Maroc, alors que les manifestations se multiplient dans les rues, le récit entremêlent les histoires de plusieurs protagonistes luttant, chacun à leur manière, pour leur liberté, leur bonheur. Histoire d’une sourde colère qui monte … « Les montagnes sont devenues muettes ». Ce constat accablant est au cœur de Razzia et ce dès son ouverture, où un flash-back nous montre les déchirements d’un jeune professeur, Abdallah, soudain contraint d’enseigner en arabe aux enfants berbères. Ne pouvant plus enseigner la poésie, les sciences, l’écoute des choses, Abdallah devient malgré lui un endoctrineur : la religion partout, pour expliquer tout, et l’arabe comme seule langue reconnue. Là réside la razzia : c’est la possibilité de s’ouvrir au monde qui a été pillée, bafouée. Razzia est un film sur la colère qui monte, à laquelle Nabil Ayouch a l’intelligence de donner une dimension humaine. Ceci se traduit par un réel souci pour les personnages porté par la mise en scène. Celle-ci s’attache à leur rendre leur noblesse, alternant entre des plans serrés souvent cadrés sur les visages (symbole privilégié de l’humanité), et des plans laissant suffisamment d’espace aux acteurs pour que l’émotion survienne. Savant équilibre ici brillamment respecté. Une proximité s’instaure ainsi entre le spectateur et les divers protagonistes, rendant insupportables à celui-ci les injustices subies par ces derniers. Les injustices, la souffrance, devenue ordinaire, de ces marocains prennent corps à travers des détails, des scènes de vie, qui éparpillent un récit intelligemment construit. C’est un restaurateur juif dont on refuse les avances quand la confession est découverte. C’est une femme qu’on insulte dans la rue, qu’on rabaisse au cimetière....

Tomb Raider – Lara Croft 2.0

Le père de Lara, Richard Croft, a disparu depuis 7 ans en voulant trouver la tombe d’une impératrice japonaise, Himiko, en plein milieu de la Mer du Diable en Asie du Sud-Est. Mais Lara a toujours eu du mal à accepter et passer à autre chose. Mais en découvrant une pièce secrète dans la crypte familiale renfermant les travaux de son père, il se peut qu’elle ait trouvé une piste pour remonter jusqu’à lui. Et découvrir les sombres secrets de la tombe d’Himiko… Totalement rebootée, Lara Croft nous revient plus fraîche que jamais. Désormais plus jeune, totalement british (l’accent vaut de l’or) et livreuses de repas à vélo (non je ne citerai pas de marque mais vous avez compris), c’est totalement ancrée dans la culture « millenials » que nous apparaît la nouvelle Tomb Raider, incarnée par Alicia Vikander. Vikander n’est pas Britannique et pourtant elle s’est forcée à adopter un accent londonien parfait. Ainsi qu’une grande forme physique par ailleurs, dans l’ambition de tenir la route et de rendre justice au personnage iconique de jeu vidéo. En cela elle diffère assez des précédentes interprétations. Angelina Jolie était la Tomb Raider des premiers jeux : action réduite, du dialogue et des énigmes techniques comme humaines, sans parler de la poitrine en cône. Dans ce nouveau film, l’accent est mis bien moins sur les dialogues et plus sur l’action et notamment l’interaction avec l’environnement. En cela, Lara 2.0 diffère de ses alter ego cinématographiques précédents, mais pas de la franchise vidéo-ludique dont est tiré le personnage et c’est ce premier point que je désire aborder. Tout fan de jeu vidéo, et a fortiori...

Hostiles – La malédiction de l’Ouest américain

New mexico, 1892. Après avoir combattu les Peaux Rouges toute sa vie et à quelques mois de la quille, le capitaine de cavalerie Joe Blocker se voit imposer par ordre du Président Harrison de reconduire un prisonnier Cheyennes, Yellow Hawk,  et sa famille dans ses terres sacrées au Montana. A la tête d’une petite escorte, Blocker va traverser l’Ouest américain, au gré de rencontres et de pertes, toutes toujours violentes… Scène d’introduction. Rosalie Quaid (Rosamund Pike) donne la leçon (en français) à ses petites filles en berçant son petit dernier. Son mari scie du bois dehors et tout semble tranquille. Mais pas pour longtemps. Des cavaliers Comanches débarquent au triple galop pour voler les chevaux et tout brûler. Ils ne font qu’une bouchée du fermier, arrachent son scalp sanglant sous nos yeux. La famille fuit vers les collines. Que peuvent bien faire une femme et des enfants ? Qu’a cela ne tienne, les Comanches, très bons tireurs, abattent les deux petites filles dans le dos, dans l’impuissance de la mère qui se retourne, juste à temps pour qu’une balle vienne se loger dans le couffin. Terrible. Impossible de ne pas voir la tache rouge qui s’étend sur le linge, de ne pas sentir le cœur qui s’arrête de battre de la mère, morte en même temps que ses enfants. Pourtant elle court. La caméra fébrile la suit dans la forêt et montre son attente interminable alors que les Comanches, décidés à finir le boulot, passent la forêt au peigne fin. Le champ/contre-champ est interminable. Elle survit. Mais est-elle encore capable de vivre ? Le film commence très fort. Le réalisateur ne...

La Prière – Manifester une présence

Pour Thomas, 22 ans, c’est un peu la dernière chance pour sortir de la drogue. Il rejoint une communauté quasi-monastique d’anciens drogués qui se soignent à la prière. Mais la prière sera-t-elle suffisante pour redonner une direction à sa vie ? Cédric Kahn, habitué du drame social, nous livre une fois de plus le conte d’un déchu de la société. Pour un effet percutant. Le film était attendu, est encensé par la critique en général et Anthony Bajon a reçu l’Ours d’argent au Festival de Berlin pour son interprétation du personnage de Thomas. Avec ce prix, il rejoint les rangs des très grands (Jean-Louis Trintignant, Jean-Pierre Léaud) à seulement 23 ans. C’est en soi un gage de qualité. Mais le prix est juste et mérité. L’intensité du jeu de Bajon laisse sans voie, qu’il soit d’une inarrétable violence en période de sevrage ou bien pétri de béatitude dans la prière. Le film, qui axe beaucoup son propos sur la pression et le calme, s’ancre dans les traits du personnage principal et donc de son interprète. Pourtant Bajon ne paye pas de mine : pas de stature imposante, pas de belle gueule à l’américaine, pas même de voix rauque d’écorché vif. Et pourtant le grand enfant qu’on nous présente à l’écran à une intensité forte, qui passe presque essentiellement dans le regard. La mise en scène n’est pas en reste et souligne le jeu à la perfection. Comme à son habitude Cédric Kahn est minimaliste. Du plan fixe, pas de musique. Le silence interminable répercuté par ses montagnes. Le silence que garde l’acteur jusque tard dans le film. Il est la première...

Tesnota – De la froideur de la tribu

Kantemir Balagov a 26 ans et une nomination à Cannes (sélection Un Certain Regard). Ce constat simple suffirait en lui-même à attiser la curiosité pour son premier film, Tesnota. Mais ce serait bien mal rendre compte de la beauté que lui a insufflé le jeune cinéaste russe, et de la hauteur de l’évènement que représente la sortie d’un si réussi coup d’essai. Beaucoup de premiers films (et pas seulement) se perdent à vouloir en dire trop ; Balagov a lui décidé de s’emparer d’un simple fait divers. Tesnota raconte l’enlèvement dans les années 90, dans une Russie tout juste post-soviétique, d’un couple d’adolescents juifs en Kabardie : face à la disparition de leur fils et de sa petite amie, les parents décident de réunir la rançon réclamée. Et c’est la sœur ainée, Ilana, qui doit en faire les frais. C’est avec elle que l’on entrevoit les barrières qui opposent deux générations, et les tourments d’une Russie balbutiant son indépendance nationaliste. Ilana, interprétée par une géniale Darya Zhovner (qui signe sa première prestation au cinéma), porte en elle le germe de l’idée principale du film, celle du titre, Tesnota, qui signifie en russe l’étroitesse, l’étanchéité. Façon de signaler la manière dont elle étouffera du poids qui pèse sur elle de sauver ceux qui sont les siens, mais qu’elle ne reconnait plus (les échanges des deux enfants, avec une mère désespérée sont déchirants de distance). Cet emprisonnement, Balagov l’imprime à chaque plan : il résume son cadre à un 4/3 épuisant, qui rappelle le travail de Xavier Dolan sur Mommy, en en faisant toute autre chose. Pas d’envolées lyriques, ici, pas d’éclaircies en vue,...