Ellipse #9 – Michael Mann, et son mythique « Heat » (1995)

Pour le grand public, le nom de Michael Mann n’évoque peut-être pas grand-chose. Il est pourtant une référence pour de nombreux cinéphiles pour un film incroyable, Heat, sorti en 1995. Plusieurs raisons concourent à faire de Heat un mythe. Tout d’abord, Michael Mann, pour le remake de son propre téléfilm L.A Takedown, choisit de faire appel à deux légendes du cinéma : Robert De Niro et Al Pacino. Alors que De Niro était habitué à des « rôles de gentil », il joue ici un braqueur tandis qu’Al Pacino, habitué aux « rôles de méchant », interprète le flic. Les deux hommes s’opposent et ne se rencontrent qu’au bout d’une heure trente de film : sur le bord d’une route, dans un bar en pleine effervescence, les deux hommes expliquent chacun leur stratégie. La bonne idée de Michael Mann est de ne faire durer cette confrontation que six minutes : alors que les spectateurs attendaient cette scène avec impatience, c’est à une courte discussion que nous invite le réalisateur. La technique de rencontre entre les deux hommes dans le bar est aussi une anecdote connue par les cinéphiles : préférant ne pas mettre les deux vedettes sur le même plan (« Ce plan aurait été grammaticalement faux, s’explique Michael Mann. Ils incarnent deux hommes que tout oppose. Je ne pouvais les montrer face à face »), les acteurs sont filmés en champ/contrechamp et n’apparaissent donc jamais simultanément à l’écran. Les deux ennemis ne se réuniront que pour la confrontation finale sur la musique de Moby, God Moving over the Face of the Waters. Le film est mythique dans la culture populaire pour une deuxième raison : la scène de braquage...

Petit Paysan : bovine obssession

Premier film d’Hubert Charuel, Petit Paysan faisait en mai dernier partie de la sélection de la Semaine de la Critique, au Festival de Cannes. Narrant l’irruption dans la vie d’un éleveur solitaire d’une maladie touchant ses vaches, il met en scène un Swann Arlaud en taciturne agriculteur, dans un humble mais poignant film… De genre. La voie empruntée par Hubert Charuel pour dépeindre le désespoir de nos campagnes n’était surement pas la plus évidente, au premier abord. Fils d’agriculteurs, il construit un monde, ou plutôt une bulle - il est plus juste pour le film de le dire comme ça –  probablement indifférente à une certaine réalité quotidienne. Dès la première scène, les vaches de Pierre sont avec lui, dans son salon. Il rêve, mais l’impression est laissée qu’on aura bien affaire à un problème avant tout mental, sans aucune prétention à dépeindre un environnement. En pleine correspondance avec les conventions du thriller, Pierre est seul héros, sa sœur une vague complice et le reste des personnages, des lieux et esquisses sans importance. Pas de « film social » donc, malgré un titre qui le laissait supputer. Pierre le rappelle, il est paysan comme on est autre chose : quand son rendez-vous d’un soir lui dit qu’elle n’est pas dérangée par sa profession, il lui rétorque qu’il ne voit pourquoi elle le serait. Au diable, donc, la potentielle peinture haute en couleurs et vaguement humaniste. Charuel, bien au contraire, faire subir à son récit et au pathos qui en coule une contrition admirable, bien servie par une mise en scène souvent sobre, parfois terne, mais efficace. Une restriction d’informations bien organisée qui...

Otez-moi d’un doute – Une comédie des origines

Qui aurait pu croire au duo incongru Cécile de France-François Damiens ? Pourtant, le pari est parfaitement réussi ! Ce duo pensé par la réalisatrice Cécile Tardieu nous amène, dans cette comédie, à nous questionner sur les origines, l’identité et la nature des liens sociaux. Erwan, démineur breton, alors qu’il accompagne sa fille chez le médecin pour vérifier l’état de sa grossesse, se retrouve face à une des vérités les plus difficiles à entendre, il n’est finalement pas le fils de son père. Soudain, les interrogations se bousculent, s’entrechoquent. Faut-il partir à sa recherche ? Faut-il en vouloir à son propre père ? Doit-il remettre en question l’éducation et le rapport avec celui-ci ? Il se sent horriblement perdu. Pour y remédier, il s’engage finalement à le chercher. Une bref enquête l’emmène sur les pas d’un vieil homme qu’il commence à fréquenter. Mais quelques jours avant, il fait la rencontre d’Anna, interprétée par Cécile de France, qui s’avère être la fille de son « nouveau » père. Devront-ils renoncer à leurs sentiments fugaces ? Ironie du sort, il apprend que sa fille est enceinte d’un enfant qui ne connaitra pas son père biologique. Il la pousse donc corps et âme à retrouver la trace du père pour que l’enfant n’ait pas à connaître ce qu’il a vécu. Otez-moi d’un doute est la réussite d’une comédie romantique avec Cécile de France, François Damiens, Guy Marchand et André Wilms. Chaque personnage est doté d’un humour très subtil qui arrive à faire rire facilement la salle. On pense particulièrement à l’acteur Esteban, qui incarne un personnage naïf, laid et idiot. Ce protagoniste offre des scènes hilarantes, notamment celle où...

En attendant les hirondelles – Choral Algérien

Premier film du franco-algérien Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles est en lice dans la section Un Certain Regard de cette 70e édition du Festival de Cannes. Le réalisateur a choisi de relater une histoire, ou plutôt trois histoires se déroulant en Algérie, centrées sur des protagonistes provenant d’espaces et de classes sociales variés. Le récit débute dans un cadre bourgeois au sein duquel deux sexagénaires, autrefois mariés, semblent désabusés par la tournure qu’a pris l’histoire politique de leur pays, tandis que la nouvelle compagne de l’homme ne rêve que de retourner en France dans le but d’échapper au chômage. Le spectateur suit ensuite les aventures d’un employé du vieil homme, qui débute un périple pour conduire à son mariage une jeune femme de son voisinage, tous deux sachant pertinemment qu’ils sont en train d’enterrer à jamais leur amour mutuel. Finalement, la caméra se focalise sur les déconvenues d’un médecin quinquagénaire qui est rattrapé par les erreurs de son passé, incarnées par un enfant illégitime, alors qu’il est sur le point d’épouser celle qu’il aime. Le choix de Moussaoui de structurer son récit de la sorte, attrapant au passage des personnages pour dérouler leur histoire, instaure une dynamique très intéressante renforcée par le style fluide et subtil du réalisateur. Toutefois, le lien entre les histoires évoquées reste ténu et apparaît donc plus comme un prétexte pour évoquer différents thèmes qu’une imbrication réelle de récits parallèles. Il manque une notion de « destins croisés » dans le récit, qui aurait introduit une plus grande empathie pour les différents protagonistes, qui ne font ici qu’aller et venir sans réellement trouver leur place. Malgré...

How to talk to girls at parties – Un alien au Festival

Hors-compétition, How to talk to girls at parties nous raconte l’amour naissant entre un jeune punk et une alien. 1977. A Croydon, petite ville de la banlieue Londonienne, la révolution punk commence à s’infiltrer dans l’esprit d’une jeunesse étouffée par le conformisme. Sous l’influence des Sex Pistols et The Clash, chaque adolescent se rêve punk anarchiste. Alors qu’ils sont virés d’une soirée déchainée par un concert supervisé par la Queen du punk locale (Nicole Kidman), Enn et ses deux amis débarquent dans une villa aux allures de maison close où ils espèrent assouvir leurs fantasmes sexuels. A la place, ils découvrent un endroit insolite où chaque salle est investie par des performances aussi étranges qu’envoutantes. Moulés dans leurs tenues de vinyle bleu, jaune et orange les corps se contorsionnent, crient, et dansent, entraînant les trois garçons dans leurs extases. Au sein de ce peuple extra-terrestre, féminin et masculin se troublent, le plaisir se confond avec souffrance, l’interdit avec la tradition. Au moment où le trio pénètre dans la maison, deux mondes s’entrechoquent. Les jeunes wanna be punk d’un côté, et un groupe d’alien étrangement fascinant, caricatures d’une dérive sectaire du conformisme, de l’autre. Au détour d’une salle, Enn rencontre la jeune Zan, interprétée par la talentueuse Elle Fanning. Epris l’un de l’autre, ils décident de s’enfuir à la découverte de la culture punk… et de l’amour. A travers la métaphore du personnage de BD Vyrus créé par Enn, en référence à l’émergence souterraine de l’épidémie du VIH, la jeune fille aux allures mystiques puritaines est peu à peu contaminée par l’envie de se révolter contre son peuple. Dans une...

Okja : Netflix parvient à bon porc

Ca hurle avant même la première réplique. Applaudissements et sifflets se disputent l’apparition du logo Netflix dans le Grand Théâtre Lumière puis résonne la voix amplifiée de Tilda Swinton en PDG exaltée de la firme multinationale Mirando. L’actrice glaçante, fascinante, carré blond et appareil dentaire étincelant, parvient à ramener le calme et le film se déroule avec une virtuosité folle, alternant montagnes coréennes nimbées de brumes, forêts retirées où s’ébat l’immense cochon Okja et courses poursuites de Seoul à New York, dans ces forêts de bétons grisâtre qui se ressemblent. La bête tient à la fois du porc monstrueux et de l’hippopotame au regard bovin, c’est surtout une prouesse technique. L’animal est bel et bien une créature de chair que la jeune Mija câline, que la multinationale enlève, torture, qui crie, qui hurle, qui pleure, qui bouleverse et pourtant qui n’existe pas. Si le gros et couteux Okja est sorti tout droit du carnet de chèques de Netflix alors la polémique est vaine. On a eu vite fait de décrire Okja comme un film dénonçant la cruauté de l’industrie agroalimentaire, le grand capitalisme devant lequel les Etats baissent la tête. C’est vrai. C’est horriblement réducteur. Joon-Ho Bong parvient à fondre dans un même alliage ce qui fait la raison d’être du cinéma et de ce festival où les kilomètres de tapis rouge conduisent parfois à de grands films : une maitrise formelle qui tient du plus pur des cinémas d’auteur, l’action d’un film grand public, une histoire captivante, de l’humour, des instants déchirants, de grands personnages pour de grands acteurs... Alors lorsque les lumières se rallument et que l’on...