Cold War – Une fable de l’exil nécessaire

Pawel Pawlikowski / 2018 / 1h28 / Cold War illustre dans l’écrin tourmenté de la Guerre froide le destin de deux amants polonais, une chanteuse au tempérament fougueux et un musicien idéaliste. On ne sait rien de leur passé, et peu de chose de leur présent. A la manière d’un diaporama d’images mouvantes, le cinéaste nous présente des séquences de la vie de Wiktor (Tomasz Kot), où Zula (Joanna Kulig) apparaît dans un encadrement de porte, comme par magie, après des années d’absence. Puis elle disparaît de nouveau. Ces longues ellipses sont visuellement marquées par un écran noir, qui revient comme un ostinato, année après année, marqueur de la censure d’une histoire d’amour par son contexte géopolitique.

Cold War n’est pas un film qui se noue autour du sentiment amoureux. Il est froid comme son titre. On aura d'ailleurs du mal à éprouver de l’empathie pour les personnages, tant le film rompt la continuité de l’intrigue, la hachant en petits bouts. C’est dommage sans doute, mais il faut reconnaître que le but de Pawel Pawlikowski est autre. A partir d’une histoire d’amour, il cherche à nous montrer une époque divisée entre deux modes de vie antagoniques, et qui plonge les personnages transgressifs dans un no-man’s-land identitaire – à l’image de Wiktor, qui dans son exil parisien se retrouve bientôt ni français, ni polonais. Le film dépeint la difficulté de s’arracher à un pays que l’on aime au nom d’idéaux politiques, et la difficulté d’y revenir en renonçant à un ailleurs rêvé, spectre d’un monde libre. Le rideau de fer devient alors une frontière métaphysique.

Cold War a une ambition artistique en clair-obscur. Si le choix d’un montage abrupt est discutable, les dialogues parfois redondants et la qualité du jeu d’acteur en dents de scie, la photographie en noir et blanc, choix audacieux que l’on trouvait déjà dans Ida (2013), est, quant à elle, tout simplement superbe. La mise en scène aux accents oniriques lui rend justice. L’omniprésence de la musique, entre les chants folkloriques polonais, les hymnes à Staline, le jazz, et les nombreuses scènes de danse admirablement filmées, achève de former une véritable signature esthétique du film.

Comme un fil rouge à travers toute l’œuvre, on retrouve un air populaire polonais, Dwa serduszka (Deux petits cœurs). Entre une version originale chantée par un chœur de femmes, si belle qu’on en a des frissons dans le dos, et une version jazz caressante, l’air symbolise cette identité personnelle qui vogue d’un univers à l’autre, d’une artificialité à l’autre – le faux folklore polonais ou la mondanité parisienne –, sans jamais s’y retrouver. Cold War est le récit d’un tiraillement insoluble entre un exil intérieur et un exil extérieur, entre deux maux qui se valent, et qui inéluctablement plongent un couple d’amants dans le tourbillon du fatalisme.

Par Charles Klafsky

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