Detroit – Quand la violence nous fait violence

Cette semaine, il y a un film que vous voulez voir.

Il s’agit, ô surprise, de Detroit – à prononcer Détroit ou Ditroït selon votre degré plus ou moins aigu de francophilie.

Le film sort enfin en France après avoir ému pendant des semaines nos voisins d’outre-Atlantique, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a des raisons à ce phénomène.

Detroit n’est pas le genre de film que l’on va voir sans trop y penser, au cours duquel on vérifie ses mails toutes les cinq minutes – oui, toi, là, spectateur indigne, on t’a vu -, ou duquel on ressort l’esprit déjà à moitié accaparé par autre chose.

Bien au contraire, Detroit exige de son spectateur un investissement émotionnel aussi éprouvant que marquant. Ces plus de deux heures en huis-clos, on les ressent viscéralement, on tremble autant que l’image souvent filmée en caméra à l’épaule, on s’indigne, on se laisse submerger par un mélange confus de douleur et de peur.

Eté 1967, Detroit, aux Etats-Unis. Des émeutes, partout. Les habitants noirs de la ville sont à bout. Injustice, pauvreté, rejet, voilà le trio qui fait de leur vie un enfer. La police se dresse contre la communauté afro-américaine, qui se fait encore traiter de « nigger » à l’époque, et subit au quotidien les pires discriminations. Le déchaînement de violence est total, les Etats-Unis tout entiers retiennent leur souffle.

Le film s’ouvre par ces cris, ces déflagrations, brillant dès ses tous premiers instants par son image saisissante et la qualité de son atmosphère tout en oppression. Le spectateur ne peut qu’être happé par ces instants de brutalité rare, presque traîné dans une quasi apocalypse.

Et au sein du tumulte, un motel.

Regardez-le bien, nous allons y passer du temps. Beaucoup plus que ce que nos personnages y souhaiteraient.

Leur tort ? Un tir de pistolet dont on ne sait pas vraiment d’où il provient.

Enfin, s’il fallait être honnête, leur principal « tort » aux yeux des forces de police qui interviennent est surtout la couleur de leur peau.

Leur sort ? Plus incertain que jamais, il dépend surtout de la folie furieuse d’un groupe d’hommes tout-puissants.

Et que faire ? Regarder un mur. Obéir. Prier.

Que leur reste-t-il ? Une voix, dont on ne sait plus vraiment si elle devrait s’élever ou se taire contre le drame qui se joue.

Deux heures vingt de film qu’on ne voit pas passer, grâce à un montage hyper-énergique dont la moindre coupe est savamment pensée, des personnages qu’on ne connaît que depuis quelques minutes, mais dont on se surprend à espérer la survie avec une ferveur unique, une tension qui ne fait que se renforcer, sans jamais sombrer dans l’excès, le ridicule, le lassant. Le rythme implacable, mécanique, chirurgical du métrage ne peut que prendre à la gorge, quitte à rendre le visionnage du film dérangeant pour certains, pour un résultat en tout cas époustouflant en matière de dramaturgie et de cinématographie, une vraie leçon d’immersion pour laquelle on doit remercier la talentueuse Kathryn Bigelow, qui maîtrise son image, son ton, la construction de ses récits, jusqu’au travail du son, sans musique. Simplement le bruit de la peur.

Detroit accomplit la prouesse notable de faire de ce microcosme d’angoisse qu’est le motel le symbole total de l’oppression subie par toute une communauté pendant des années durant. Le film n’est à aucun moment manichéen ou réducteur, suffocant certes, mais cathartique : il met son public face à ses pires démons… et se fait bien évidemment l’écho de revendications actuelles comme celle issues du Mouvement Black Lives Matter, qui rappellent une vérité douloureuse : être noir aujourd’hui face à la police est bien plus dangereux qu’être blanc.

Des questions taraudent le spectateur : « qu’aurais-je fait à la place de ce jeune homme noir plaqué face au mur ? Aurais-je pu être ce policier submergé par sa haine qui s’en prend à des individus contre lesquels il n’a aucune preuve ? Et si j’avais été ce policier noir, qu’aurais-je fait ? »

Cela, on n’en sait rien.

Mais ce que l’on peut encore déterminer, c’est ce que l’on fera aujourd’hui et demain. Quelle lutte on a envie d’entreprendre. Qu’est-ce qu’on a envie de défendre. Pour quoi on serait prêt à vivre – à mourir ?

Et ce sont des films comme Detroit qui permettent de nourrir ces réflexions.

Alors allez voir ce film. Et parlez-en.

Capucine Delattre

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