Don’t worry, he won’t get far on foot – « It’s hard teaching people faith »

Gus Van Sant /

1h54 /

Sortie en salle le 4 Avril 2018.

C’est un Gus Van Sant convalescent qui nous revient avec ce Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot. Convalescent, oui, car après la relative déception provoquée par Nos Souvenirs, le réalisateur revient avec une histoire dont il nourrit le projet depuis 20 ans et qui s’inscrit parfaitement dans sa filmographie : celle de la vie bien réelle de John Callahan, illustrateur satirique américain à l’humour piquant, tentant de se débarrasser de ses vieux démons et d’un alcoolisme, qui lui a coûté l’usage de ses deux jambes, en intégrant un groupe d’alcooliques anonymes.

 

Une histoire sur les laissés pour comptes, les marginaux, les mal aimés, qui ont toujours retenu l’attention de Gus Van Sant ; mais une histoire dont le caractère sombre est largement atténué par une forme douce-amère, une apparence de feel good movie mainstream, qui agacera peut-être certains, mais qui contient bien plus et laisse entrer l’air et un peu de lumière là où le personnage n’en voit pas. Car nous ne vivons pas l’action du point de vue du protagoniste. Nous assistons de l’extérieur à sa chute et à sa résurrection, nous remarquons les issues de secours là où il ne les voit pas, nous sommes le regard extérieur qui perçoit une forme de cohérence dans le chaos de sa vie. Un chaos ivre, très bien retranscrit par un montage kaléidoscopique, halluciné, angoissant, pièces de puzzle d’un homme en miettes, qui saura pourtant mettre du sens dans l’apparent désordre de sa vie.   

 

Le mouvement que suit le film n’est pas ascendant, pas plus qu’il n’est linéaire ou chronologique. Il ne représente pas le trajet de l’enfer vers la rédemption, il est fait de hauts et de bas, de rechutes et de moments d’espoir, qui tous racontent le chemin difficile à mener pour aller vers une forme d’apaisement. L’illustrateur va le trouver dans deux choses : le talent qu’il se découvre pour le dessin satirique, dont l’humour noir apporte tout le mordant à un film qui, autrement, en aurait un peu manqué ; et dans un groupe de paroles d’alcooliques anonymes se choisissant un Dieu, lui donnant des surnoms ou des attributs féminins pour rendre moins douloureuse son absence éclatante. Le ton du film pourrait d’ailleurs être résumé dans un plan, très simple, qui a retenu mon attention : le personnage de John Callahan écrivant des questions existentielles sur des bouts de papier qu’il froisse et qu’il jette dans une corbeille appelée “GOD”. Un mélange d’humour et de désemparement qui traverse le film de part en part et questionne la notion de foi, qu’elle soit religieuse ou spirituelle.

 

Les personnages sont extrêmement émouvants, incarnés par des acteurs qui le sont tout autant. Joaquin Phoenix nous touche par sa façon d’incarner John Callahan, homme-enfant (affalé dans son fauteuil comme dans un landau, tétant sa bouteille comme le sein maternel) n’ayant jamais été sevré de sa mère inconnue et qui, tout au long du film, semble devoir apprendre à naître de nouveau. Les dessins extrêmement simples de l’illustrateur qui ponctuent le film rappellent nos gribouillis d’enfants, si ce n’est qu’ils contiennent toute l’angoissante lucidité de la vie d’adulte. Tout cela agrémenté d’une part de dérision bienveillante, dans des plans comme ceux qui voient filer l’homme en fauteuil à toute allure, sa chevelure rousse et bordélique qui flotte au vent dégageant un réel potentiel comique. On redécouvre également Jonah Hill, plus émouvant que jamais dans son rôle de gourou charismatique de groupe de parole, homsexuel atteint du sida, qui appelle ses recrues “mes porcelets” ; autre clown triste, en somme.

 

Il se dégage finalement, à travers l’histoire comme à travers le point de vue qu’adopte le réalisateur, une sincère humanité. Les fêlures sont montrées et les fragilités transcendées par le plaisir des autres et la nécessité de l’art. La créature informe que dessine Callahan en train de remonter une pente pour prendre, petit à petit, une apparence humaine, nous émeut, sans recours au pathos ou à l’apitoiement, à la petite musique folk et aux images faussement poétiques que l’hideuse bande-annonce met en avant. C’est l’alliance de ces détresses humaines, de questionnements existentiels sans prétention et du mordant des personnages qui rend les yeux humides et donne envie de vivre. Allez, roule ma poule.
Azilys Tanneau

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