Duel // I feel good

Pour votre plus grand plaisir, un duo de critiques va s'affronter ici à propos du dernier film de Benoît Delépine et de Gustave Kervern, I feel good. L'une (Ariane Cornerier) a pensé grand bien du film ; l'autre (Valentin Lutz) en a pensé pis que pendre. Place au duel !

Pour : un choc social en peignoir - Ariane Cornerier

Le nouveau Kervern et Delépine est arrivé ! A vos écrans ! I feel good, c’est d’abord une affiche qui capte par son comique : un Jean Dujardin en peignoir Thalasso, marchant avec un air soucieux, au bord d’une nationale. « Il n’y a pas de grand pays sans grands patrons » en lettres capitales, le leitmotiv du personnage principal est donné.

I feel good, sorti le 26 septembre, pose son action dans le village-Emmaüs de Lescar-Pau (Pyrénées-Atlantiques). Monique dirige cette communauté Emmaüs depuis quelques années, quand, après trois ans d’absence, qui ont été difficiles pour Monique, son frère Jacques fait irruption. Jacques a une idée précise en tête, voire une obsession : trouver l’idée qui le rendra multimilliardaire, sans trop travailler … Ces retrouvailles familiales sont bien sûr objet de confrontation idéologique.

Alors que Monique (interprétée par Yolande Moreau) passe son temps à entretenir cette entreprise philanthropique qu’est le village Emmaüs, peuplé de personnes ayant perdu leur emploi et se trouvant dans une situation des plus précaires, Jacques (Jean Dujardin) fait figure de looser arrogant. En effet, par l’utilisation récurrente de flash-back, on découvre que Jacques sort de vingt « années sabbatiques », qu’il a toujours voulu gagner de l’argent facile et que tout en utilisant une rhétorique néo-libérale, il a lui-même toujours vécu aux dépens des autres. C’est d’ailleurs ce qu’il perpétue au village Emmaüs en s’abstenant de travailler régulièrement, contrairement aux règles de la communauté et en utilisant sa nouvelle communauté pour exploiter son idée géniale tant attendue pour « réussir sa vie ».

Les réalisateurs usent de gros plans pour davantage opposer les expressions des personnages, notamment lorsqu’il s’agit de dialogues confrontant Monique et Jacques. Ainsi, Monique représente tout ce qu’il y a de plus touchant dans la solidarité humaine, l’entre-aide et l’amour de l’autre tandis que Jacques, de son côté, concentre tout ce qu’il y a de plus absurde dans la logique néo-libérale qui est celle du profit à tout prix, quitte à sacrifier sa part d’humanité. Kervern et Delépine opposent ainsi ces deux mondes au sein même du village Emmaüs qui vient apporter un aspect de conte à l’histoire puisque les réalisateurs utilisent avec brio l’architecture atypique et colorée du lieu au sein duquel les personnages deviennent tous attachants.

De même, grâce au système de dépôt / vente d’Emmaüs, Jacques choisit directement ses vêtements au centre, ce qui ajoute un aspect théâtral au personnage, qui module son apparence en fonction de la place qu’il croit occuper au sein de la société. Une bande originale simple, faite de percussions de matériaux recyclés vient parachever l’idée, qui triomphera d’ailleurs, que c’est avec peu que l’on vit bien. Tout en faisant passer un message social fort, le spectateur se trouve hilare grâce à l’utilisation de comiques de situation et de caractère ainsi que par le biais d’une chute inattendue, je vous la laisse découvrir … Le duo Kervern-Delépine remet donc le couvert et dresse une satire sociale de notre société et ce pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Contre : Après ça, le déluge - Valentin Lutz

I feel good est un de ces films scélérats, qui, plaçant leur degré d’interprétation quelque part entre le premier, le deuxième et le millième degré, sans jamais revendiquer précisément lequel est le leur, se protègent lâchement de la critique, car ils peuvent toujours s’y soustraire en soutenant que le degré choisi n’est pas le bon. Ce sont ces films à qui l’on ne peut rien opposer sans recevoir en retour une moue dédaigneuse qui nous fait comprendre que l’on n’a rien compris. Certes, il est vrai que voir du premier degré dans la série de saynètes absurdes que constitue I feel good relève sans doute de la mauvaise foi, mais cela ne change en rien la difficulté qu’il y a à cerner le degré juste, quelque part donc entre le deuxième et le millième degré.

Cependant, comme la mauvaise foi ne me manque pas, notons que, pris à ce degré, le propos du film se résume à un tissu de banalités niaises et de mièvreries grossières dont la vacuité et la bêtise confine à l’irréel, à des grotesques manifestations quasi-liturgiques ne servant qu’à enfoncer des portes ouvertes et à proclamer avec le plus sérieux des sérieux les plus évidentes des évidences : « L’entraide, c’est mieux que le néo-libéralisme sauvage », « Les pauvres gens, c’est plus beau que vouloir devenir milliardaire en détruisant le bonheur des autres ». On avait failli oublier.

Aux autres degrés cependant, le film revêt une dimension certes quelque peu plus intéressante, car on y ôte alors (généreusement) toute prétention superflue et toute idiotie feinte – que l’on mettra (bien gentiment) sur le compte d’un humour de bas étage, mais d’un humour quand même. A cet égard, I feel Good est un véritable film d’intervention politique dans le contexte jupitérien de l’exercice actuel du pouvoir français – mais reste cependant bien loin du « premier missile anti-Macron » auquel certains prophètes du nouveau monde auraient voulu nous faire croire. Il n’en conserve pas moins quelques problèmes de fond frappants.

Ainsi, si le propos du film reste bien entendu gentillet et louable, il faut relever le cynisme parfois malsain, volontaire ou non, qui se dégage de certaines scènes. Au début du film, quand Jacques arrive au centre Emmaüs, les gros plans sur les visages de figurants réels se superposent aux propos incongrus et idiots du clown déguisé en Jean Dujardin qui vient de faire irruption dans la salle, si bien que l’on ne sait si les réalisateurs se moquent du néo-libéral, de la scène ou de l’intégralité du cadre, et donc, des personnes réunies dans la salle. Dans les deux premiers cas, nul problème. Dans le dernier, c’est beaucoup plus grave.

Alors bien sûr, je l’ai bien compris, le personnage que le film moque le plus, c’est Jacques. Notons cependant que ce genre de scènes particulièrement ambigües se répètent dans tout le film, mais de façon moins grave il est vrai, car cette fois, c’est des acteurs que la moquerie bête et méchante prend pour cible : ainsi, très souvent, les personnages sont tournés en ridicule, malgré la gravité de leur situation, par des incrustations ahurissantes en arrière-plan : image pourrie de labrador ringard collée aux fenêtres, magazines porno, etc.

L’humour, bien sûr, n’est pas grave, bien au contraire, et je ne saurai tenir rigueur au duo Kervern-Delépine de vouloir nous faire rire avec légèreté de sujets si graves, dont les soubassements philosophiques sont complexes. Relevons cependant toute l’hypocrisie qu’il y a à proclamer le bien-fondé d’un mode de vie pour en atomiser les dépositaires, combien il est surprenant de prendre fait et cause pour le faible en dénonçant le système qui l’opprime pour le tourner en ridicule en se moquant, non de ce qu’il est (car dans ce cas, on serait dans une démarche réaliste proche par exemple de l’excellente série Strip-tease, devenue maître dans cet exercice si difficile de faire rire du réel sans s’en moquer), mais de ce qu’on pense qu’il est (car, rappelons-le, ces incrustations ne sont pas réelles, elles sont ajoutées par les décoristes et les réalisateurs, si bien que l’image que le film donne de ces gens, ce n’est pas la réalité, mais une image, une interprétation, une projection tronquée de cette réalité).

Ce dernier point est très important, et c’est là que réside à mon sens toute l’ambiguïté malsaine du film. Faire rire du réel, et dans ce cas, faire rire de ceux qui pâtissent du réel, de ceux qui sont noyés dans la misère, ce n’est pas grave, car l’humour doit être illimité. Cependant, s’en moquer est bien plus grave, surtout, quand, pour ce faire, il faut travestir la réalité ou la transformer par artifices. Mentir sur le réel pour s’en moquer, ce n’est pas juste. Faire faire aux personnages des choses qu’ils n’auraient pas pu faire, qu’ils n’auraient pas été susceptibles de faire dans le réel, c’est mentir, et c’est exactement ce qu’Hemingway reproche, à juste titre ou non (mais la critique est intéressante), à Scott Fitzgerald à la suite de Tendre est la nuit. Selon lui, les personnages du plus beau roman de Scott Fitzgerald agissent dans la fiction d’une façon qui leur aurait été inacceptable dans le réel. Cela, c’est déjà problématique, mais quand en plus, on s’en sert pour s’en moquer, c’est carrément dégueulasse.

Nous touchons là du doigt une autre tare de ce pseudo-film d’intervention censé être une comédie. La lourdeur des gags – l’entraînement au crachat notamment, d’une durée anormalement longue pour ne pas être soit malheureusement voyeuriste, soit profondément grossière, soit complètement idiote – répétés jusqu’à plus soif dans un océan de malaise, ne doit pas s’effacer devant la réussite de quelques blagues ou comiques bien trouvés : faux polo Lacoste, scène de la carte bancaire, etc.

Cet humour grossier et grotesque nous rappelle ainsi un autre film du même genre, The Big Lebowski, le parallèle étant assuré par les scènes relatives aux cendres des parents, rendues cultes grâce au film des frères Coen. Malheureusement pour le duo Kervern-Delépine, I feel Good n’a de The Big Lebowski que les références mais ne parvient pas à atteindre la drôlerie du second (qui, rappelons-le, ne sombre pas dans le geste malhabile qui consiste à se moquer, même sans le vouloir, du réel, puisque tout dans le film, des personnages aux décors, y est fictif – la facticité étant d’ailleurs le principal sujet du film). Comme nous en sommes aux parallèles, il faudra rappeler, de façon bien moins aimable, le comique de répétions à la Jeff Tuche (« on peut perdre une carte, mais pas deux, on peut perdre deux cartes, mais pas trois », etc.) parfois placé dans la bouche de Jean Dujardin, certes peut-être plus par moquerie volontaire que par hommage involontaire (je ne ferai pas aux réalisateurs l’insulte de penser qu’ils pourraient même trouver ça drôle… encore que).

Ces ersatz d’humour s’inscrivent dans un scénario déconstruit (qui n’en a cependant ni les qualités de suggestions ni les qualités d’interprétations) laborieux et absurde dont l’enchaînement masque mal un parallélisme forcé entre les idéaux et leurs applications présentes et leurs fondements historiques dont les expressions monumentales sont désormais en ruine (périple en Biélorussie). L’installation de ce scenario décousu, sans qu’on sache s’il tient plus de la fable ou de la fugue, du documentaire ou de la fiction, empêche le spectateur d’y entrer de plein pied, fait perdre de vue le sens (s’il en a) et le propos du film, qui, aussi manichéen soit-il, reste important dans un métrage comme celui-ci.

Il faut également parler de la mise-en-scène et de l’esthétique apocalyptique du film, si laides qu’on en vient à se demander si cela n’est pas fait exprès. Et d’ailleurs, disons-le, c’est précisément et sans doute fait exprès (je l’espère pour le duo en tout cas), ce à quoi on pourrait répondre : « Et alors ? ». Le fait de rater une mise-en-scène et de rendre un film laid n’excuse en rien le fait qu’il soit laid. Quand on critique la laideur d’un film, on ne critique pas la démarche qui consiste à le rendre tel (car elle peut être intéressante), on en critique le résultat ! Le générique est à cet égard, pour ainsi dire, hideux ; la succession de plans aux couleurs saturés, criblés d’incrustations façon cartoon et indiquant le nom des « artisans » de ce « film », étant, bien sincèrement, l’un des pires qu’il m’ait été donner à voir. On peut pardonner le mauvais goût volontaire, bien sûr, et ce n’est pas ce que je reproche aux réalisateurs, mais on peut aussi en dénoncer le fruit, ce résultat d’apocalypse infâme, complaisant et autosatisfait.

Enfin, évoquons brièvement les « performances » de Jean Dujardin et Yolande Moreau. Le premier est devenu un monument dans cette catégorie si restreinte d’acteurs capables de faire péter les plombs au spectateur en le rendant témoin de leur capacité miraculeuse à transposer du réel à la fiction leur prétention et leur bêtise. La seconde, bien plus intéressante dans le film, n’en reste pas moins prisonnière de son rôle de « grande sœur des pauvres », comme l’a rappelé le dernier numéro des Cahiers du cinéma.

Bref, il n’y a, dans ce film, grand-chose à sauver. Je ne vois rien venir, le pire, c’est qu’il va falloir les maintenir en première division des bons… à rien. Nul doute en effet que, comme l’ont également affirmé les Cahiers, le duo continuera la désormais longue liste de ses « méfaits ». I feel good est un film qui aurait aimé pouvoir se faire passer pour intelligent, mais qui, en constatant son absence de sens, a préféré se complaire dans l’absurde et jouer la carte de l’humour honnête et de l’engagement pseudo-politique. Si bien qu’en teintant le tout d’une allure grotesque et stupide, on en vient à se demander si cette allure du film n’est pas plutôt l’apanage de ses créateurs. Après ça, le déluge.

 

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *