Duel // Les Chatouilles

L'adaptation de la pièce de théâtre Les Chatouilles ou la Danse de la colère d'Andréa Bescond par cette dernière et Eric Metayer (2018, 1h43) n'a pas enthousiasmé de la même façon toute la rédaction de Close Up. On vous propose ci-dessous un duel savoureux entre une défenseure du long-métrage (Romane) et un pourfendeur (Nathan). A vos gants de boxe !

Les Chatouilles - La mise en scène poignante d'un traumatisme

Les Chatouilles m'a bouleversée, tellement que j'en oublie tout esprit critique, toute analyse de la mise en scène ou de la cohérence des personnages. Ce film raconte la rémission d'un traumatisme d'enfance, celui du viol pédophile. En dénonçant ce tabou, il questionne l'indifférence et l'incompréhension des proches. C'est là que le film est sûrement le plus dur, avec les scènes de violence face à laquelle le public est lui aussi impuissant.

La protagoniste-actrice-réalisatrice emmène sa psychologue dans ses souvenirs, et nous avec elle. J'ai aimé être prise par la main à travers ces moments de vie, la voix off parlant autant au spectateur qu'à la psy. C'est toute la jeunesse d'Odette qu'on découvre ainsi, l'enfance gâchée par un ami de ses parents qui veut « jouer aux chatouilles », la montée à Paris pour faire de la danse, les comédies musicales et histoire(s) d'amour... Les Chatouilles n'est donc pas uniquement une heure et demie de larmes, mais bien un film drôle aux personnages attachants.

Le rythme du film est très intéressant, entre les scènes de la vie d'Odette adulte, les retours aléatoires chez la psychologue et donc dans son enfance, et les séquences de danse. Je les ai trouvées d'une réelle beauté. Elles expriment autant de choses que les scènes parlées. Ce mélange des arts est assez intéressant, même si j'avoue, comme pour toutes les pièces de théâtre adaptées au cinéma que je vois, ne pas avoir pu m'empêcher de voir des réflexes de comédiens, des répliques ou des changements de décors du théâtre dans le film...

Pour rendre moins tragique son histoire auprès d'une psychologue « spécialiste des couples, qui a eu une fois un boulimique », Odette réécrit certains de ses souvenirs. Son ami d'enfance joué par Gringe est par exemple caricaturé pour la (et nous) faire rire. Parfois, Odette se permet d'être plus courageuse en avouant son secret à ses proches, chose qu’elle n’arrive pas en réalité. On y aurait presque cru. « C'est déjà ça, de le faire dans la fiction » rappelle la médecin.

C'est comme ça que je vois ce film dans son ensemble, l'auteur raconte son histoire aux spectateurs et peut se permettre de prendre des libertés par rapport à sa vraie vie, comme d’imaginer des parents aux réactions antagoniques ou un changement de nom pour celui d'une danseuse... Les séances chez la psychologue sont pour moi une mise en abyme du film lui-même. Il me paraît comme un moyen pour la réalisatrice de soigner son traumatisme, en partageant son histoire avec les spectateurs, tout en dénonçant l'horreur de la pédophilie. Pour cela, je ne m'offusque pas de tout ce que reproche au film la critique de mon camarade Nathan que vous pourrez lire ci-dessus.

Par Romane Rowling

Les Chatouilles - Un film hautement irritant

Les Chatouilles est un film d’utilité publique, c’est tout. On dira que c’est déjà bien, mais ça ne suffit pas à faire du cinéma. Il fait partie de cette catégorie de films – apparemment très populaire au dernier Festival de Cannes – dont le seul mérite est d’aborder un sujet important, à l’instar des plus ou moins mauvais Les Filles du Soleil, Capharnaüm, BlacKkKlansman, etc. C’est d’autant plus dommage qu’il est adapté du spectacle Les Chatouilles ou la Danse de la colère qui avait valu Le Molière du meilleur seule en scène à Andréa Bescond (elle-même victime d’abus sexuels dans son enfance). Alors à quoi bon l’adapter au cinéma ? C’est la question que l’on se pose pendant tout le film, pour contenir son exaspération.

Ce film est d'un flou inartistique, c'est un grumeau qui agglutine danse, théâtre et récit autobiographique, oubliant le cinéma au passage. Chaque forme se soustrait l’une à l’autre de telle sorte qu’il n’en reste qu’un résidu esthétiquement nul. En cela, ce sont encore les scènes de danse qui résument le mieux l’esprit du film : un plan fixe sur fond noir. Autrement dit, comment faire le moins de mise en scène possible. C’est vrai quoi, à quoi bon faire un film quand on aurait pu faire une captation de spectacle ?

Et encore, le couple d’auteurs Andréa Bescond et Éric Métayer semble n’avoir retenu que le pire des autres disciplines, à commencer par le bon vieux théâtre de boulevard à papa, censé alléger le sujet en l’enrobant de blagounettes futiles, ce qui produit l’effet inverse. C’est à se demander comment on peut être aussi lourd en brassant du vent. Les acteurs en font des caisses : Ariane Ascaride s’agite comme un sémaphore, ce qui ne suffit pas à faire oublier son imitation foireuse d’accent – quel accent au fait ? Andréa Bescond et Gringe (mais qu’allait-il faire dans cette galère ?) signent quant à eux la pire parodie de langage street, en livrant ce qui ressemble à la bouillie suivante : « Wesh reufré, bien ou bien ? / Bien et toi, sista ? ». Même le maquillage est à gros traits : Eric Métayer – qui incarne le professeur de danse – et Gringe – dont la présence nous met décidément de plus en plus mal à l’aise – sont plus peinturlurés que Jack Sparrow. Un acteur est à sauver, cependant : c’est Clovis Cornillac, très touchant dans son rôle de père prévenant.

Le récit repose essentiellement sur un prétexte vu et revu : la thérapie chez la psy. Or, même celle-ci est artificielle. La psy incompétente ne sert à rien, puisqu’Odette est parfaitement consciente de ce qu’elle a vécu et n’a visiblement aucune difficulté à mettre des mots dessus. A ce niveau-là, ce n’est plus une séance chez le psy mais une masterclass. On bascule dans son passé par un tour de passe-passe lourdingue : la caméra panote et Odette-adulte évolue dans l’espace d’Odette-enfant, commentant en direct ce qu’on voit à l’écran. Et pour être sûrs de rentabiliser cette bonne idée, on la réutilise une demi-douzaine de fois ! Mais ce n’est toujours pas le pire. Ces souvenirs montrent qu’Odette enfant était déjà pleinement consciente de ce qui lui arrivait. Elle ne voulait pas voir Gilbert (l’ami de ses parents qui l’abusait) et essayait même – en vain – d’en parler à ses parents ! Est-ce une facilité de narration, une paresse d’écriture, ou ce qu’a vécu Andréa Bescond ? On est en droit de se poser la question car cette situation porte un message dangereux. Elle laisse entendre que les victimes de pédocriminels seraient conscientes de ce qu’elles subissent et capables d’en parler spontanément à leurs parents.

Enfin, l’opposition entre les parents d’Odette avec d’un côté un père parfaitement compréhensif et prévenant et de l’autre une mère excessivement bornée, aveugle et cruelle, achève le peu de crédibilité de cette histoire vraie. Finalement, le plus grand paradoxe du film est là : tout sonne faux alors que le film est basé sur des faits réels tragiques.

Par Nathan Jactel

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