Edito Février 2018 – Y a-t-il encore un cinéma engagé?

Y a-t-il encore un cinéma engagé ? Si nous nous avisions de poser la question aux autorités du bon goût cinématographique (qu’on trouvera normalement à proximité des cinémas du quartier latin), celles-ci nous répondraient sans aucun doute que ce dernier est mort et enterré en Occident. Sardoniques, elles ajouteraient même qu’une simple comparaison des films des années 60 à 80 à ceux d’aujourd’hui suffirait à s’en rendre compte. D’un côté, il n’y a que verve dénonciatrice, propos militant et sujet polémique, tandis que de l’autre, les œuvres respirent la bien-pensance, le conformisme, et l’absence de polémique. Soit, concédons-leur ce fait. Mais tâchons aussi d’approfondir cette idée réductrice, car le sujet est bien plus complexe qu’il n’en aurait l’air …

Qu’est-ce donc que ce cinéma qu’on qualifie « d’engagé » ? C’est un genre qui lie le cinéma comme art à la politique comme enjeu. En d’autres termes, c’est un cinéma dont le propos dénonce, met en lumière des injustices, prend position. En conséquence le cinéaste apparaît comme un militant ou (pour reprendre un terme passé de mode) un « intellectuel », quelqu’un qui déploie un savoir afin d’agir sur le monde tel qu’il lui apparaît.

Si nous nous en tenons à cette définition, force est de constater que le cinéma engagé n’est pas mort. De nombreux exemples récents attestent encore de sa présence : La Haine de Kassovitz qui dénonce la situation des banlieues, I, Daniel Blake de Ken Loach qui pointe les mutations de l’Etat-Providence, Le Caïman de Moretti sur l’influence berlusconienne en Italie, I Am not your negro de Raoul Peck traitant de la lutte noire pour les droits civiques, La Graine et le mulet de Kechiche sur l’impossible place des anciens immigrés dans la société française, … La liste serait encore longue.

Cependant, ces films restent dans une position très marginale au sein de l’ensemble de la production, et peuvent difficilement être qualifiés de représentatifs du cinéma de leur temps. Leur force réside avant tout dans leur relatif isolement, qui en fait des œuvres aussi atypiques que puissantes. Le cinéma engagé doit aujourd’hui être considéré comme un sous-groupe d’un ensemble bien plus vaste.

Cet ensemble est ce qu’on peut appeler le « cinéma politique », genre en soi qui dispose d’un public propre, et qui peut prétendre à une part de marché au sein de l’industrie actuelle. Ce genre trouve sa spécificité dans l’objet de son discours : la politique dans le sens plutôt classique du terme. L’Exercice de l’Etat de Schoeller, Les Marches du pouvoir de George Clooney, J.Edgard d’Eastwood, ou encore le très drôle Le Nom des gens de Michel Leclerc, pourraient constituer différents aperçus de cette catégorie.

Mais alors qu’est-ce qui différencie le cinéma politique au sens large du cinéma engagé ? La confusion pourrait être facile, car le cinéma engagé parle lui aussi de politique, même si cette dernière y revêt souvent un aspect plus large et diffus. La particularité du cinéma engagé réside dans l’abolition de toute distance avec le propos : le cinéaste ne décrit pas d’un point de vue extérieur la politique, il en fait en même temps qu’il en parle. C’est avant tout un cinéma de l’implication.

Evitons cependant les raccourcis. Le cinéma politique s’implique lui aussi dans ce qu’il dit. Le réalisateur laisse forcément transparaître une certaine vision de ce qu’il décrit, et donc une réflexion personnelle et subjective. Pour autant, tout œuvre cinématographique comporte un sous-texte politique … qu’elle traite de politique ou qu’elle n’en traite pas. Ainsi, l’idée de la corruption par le pouvoir se trouve dans Les Marches du pouvoir, mais aussi dans Alladin (dessin-animé), dans Scarface (film de gangster)¸ ou encore dans L’Homme qui voulut être roi (film d’aventure) … On pourrait ainsi dire que « tout cinéma est politique », mais force serait alors de reconnaître que certains films le sont plus consciemment que d’autres. Malgré la subjectivité d’un tel critère, associer le cinéma engagé à une démarche volontairement militante ne serait pas inapproprié.

Comment expliquer alors que le cinéma engagé ait dépéri après l’âge d’or des années 60 à 80, et que la majorité des films politiques récents ne soient pas forcément engagés ? Un premier élément de réponse consisterait à mettre en avant l’appréhension des réalisateurs actuels à s’adonner à une démarche militante. Ce serait toutefois une explication fort incomplète. La compréhension d’un tel changement nécessite de prendre en compte les mutations historiques de nos sociétés. On ne peut détacher le cinéma de son contexte.

Dans cette perspective, notons d’abord que faire du cinéma induit nécessairement une réflexion sur le réel, et sur la façon de rendre compte de celui-ci. Dès lors, la marque du « vrai » cinéma engagé réside dans sa démarche contestatrice. Le cinéma engagé des années 60 à 80 remet systématiquement en cause le réel tel qu’il apparaît aux cinéastes. C’est un cinéma critique, prompt à la dénonciation. Pensons par exemple à L’Horloger de Saint-Paul de Tavernier qui préfigure l’explosion de mai 68 contre l’ordre établi, au Lauréat de Mike Nichols sur l’avènement d’une jeunesse contestataire, à Z de Costa-Gavras contre l’instauration de la dictature des colonels en Grèce, à La Guerre est Finie de Resnais sur l’essoufflement du modèle révolutionnaire de la gauche radicale, ou encore à Crià Cuervos de Carlos Saura traitant de l’étouffante ambiance du franquisme … Tous ces films dénoncent la société de leur temps. De telles caractéristiques ne sont pas réservées au cinéma réaliste, puisque des œuvres plus expérimentales comme Le Petit Soldat de Godard ou le surprenant Themroc peuvent se livrer à la critique politique.

Le cinéma engagé se manifeste donc par un rapport contestataire au réel ; or tout change quand ce paradigme prend fin. Dès lors que la société et les rapports de forces sont perçus comme des acquis que l’on ne peut transformer, nul cinéma engagé n’est possible. Advient alors le règne du cinéma « social », terme creux qui ne veut rien dire. L’apanage de ce cinéma serait des films traitant d’une injustice pour mieux la relativiser. C’est un genre passif, se focalisant sur les expériences individuelles, fréquemment détachées de tout contexte global. De plus en plus représenté depuis les années 1990, les exemples récents de ce cinéma ne manque pas (Les Héritiers ou Le Brio pour ne citer qu’eux).

L’apparition du cinéma « social » est le signe d’une époque dans laquelle l’engagement est devenu un fait mineur. Tous les réalisateurs cités plus haut n’étaient pas tous des militants à proprement parler, mais ils s’inscrivaient dans des périodes d’engagement et s’appropriaient le vent de révolte qui soufflait alors. Ça ne peut plus être le cas actuellement.

Ainsi, plutôt que de parler d’une crise du cinéma engagé (qui semble-t-il existera toujours, même à la marge), il faudrait évoquer la fin de l’engagement comme fait structurant de nos sociétés. Phénomène qui ne peut manquer de rejaillir sur le cinéma. Le problème est donc différent, mais il n’est pas moins mince. Loin de là.

Il ne faudrait cependant pas désespérer devant un tel constat. D’une part l’engagement reste important dans certains genres, comme celui du film documentaire qui produit nombre des films que nous pourrions qualifier d’engagés. Il y a par exemple Merci Patron de François Ruffin ou Citizenfour de Laura Poitras. D’autre part, il faut admettre que le cinéma engagé demeure vivace dans les pays non-occidentaux. Au Brésil, Kleber Mendonça Filho signe des œuvres au caractère éminemment contestataire (Les Bruits de Recife, Aquarius). En Iran, Jafar Panahi a produit lui aussi des films du même acabit (pensons notamment à Taxi Téhéran). Enfin difficile de ne pas évoquer Abderrahamane Sissako, dont le Timbuktu a fait l’effet d’une onde de choc sur la scène internationale.

Avant de conclure, il importerait aussi de se rappeler que l’engagement peut prendre des formes bien diverses dans le 7ème art. Ainsi déplorer la fin d’un certain militantisme cinématographique pourrait occulter l’émergence d’un nouveau type de cinéma engagé. A l’heure où les FakesNews et leurs opposés (fact checking constant, preuve par les nombres, etc) rythment l’actualité et tendent à instaurer la croyance en une vérité politique absolue, le réel acte engagé serait certainement celui rappelant que toute vérité est une construction sociale, c’est-à-dire une lutte. Voilà peut-être une direction dans laquelle le cinéma pourrait s’engager …

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