Edmond(s) et merveilles

Alexis Michalik / 2018 / 1h52 / Nous sommes en 1895, susurre l’une de ces voix chaudes et profondes qui semblent n’exister que pour ouvrir la narration de contes de fées. Nous sommes en 1895, et nous sommes à Paris. Paris est en effet partout dans Edmond, immanquable par son côté un peu carton-pâte, et surtout complètement enchanteur. Difficile de ne pas se laisser séduire par les plans quasi-féériques de la ville en ouverture, puis par ses décors de cafés et de rues pavées délicieusement cliché, et enfin par son atmosphère aussi irréelle qu’excitante. C’est un Paris magique, un Paris de spectacle et d’envolées lyriques, un Paris qui n’a jamais existé ainsi, mais qui assume de vouloir avant tout ravir son spectateur. Difficile de faire mieux pour ouvrir une histoire.

Dans ce Paris un peu similaire à celui de Dilili à Paris, le dernier long-métrage de Michel Ocelot, on fait vite la connaissance d’un certain Edmond Rostand, dramaturge raté – c’est lui qui le dit –, qui ne parvient pas à se détacher des pièces en vers, quand bien même il est devenu furieusement vieux jeu de ne pas écrire en prose, et qui désespère de connaître un jour le succès. Le pauvre Edmond enchaîne les déconvenues et autres fours, jusqu’à ce que le célèbre comédien Constant Coquelin l’engage dans des circonstances plus ou moins rocambolesques. Le contrat est aussi simple qu’implacable : Edmond a quelques semaines pour écrire une pièce de théâtre dont Coquelin jouera le rôle principal. Pièce qui devra connaître un succès phénoménal. Car la carrière et la crédibilité de Coquelin sont en jeu.

C’est ainsi qu’aux alentours de la Noël 1897, dans une frénésie généralisée et une panique approximativement dissimulée, Edmond navigue entre doutes, inspiration et quiproquos, sur un chemin tortueux mais captivant qui le mène petit-à-petit vers le chef-d’œuvre qu’on lui connaît, Cyrano de Bergerac. Et devinez quoi ? C’est une réussite.

Edmond, c’est bien évidemment une révélation pour Thomas Solivérès (Edmond Rostand donc) que l’on connaissait jusqu’ici surtout pour sa coupe de cheveux d’éternel adolescent et ses apparitions plus ou moins clownesques dans diverses comédies françaises, et qui offre ici un jeu terriblement convainquant, solaire, touchant, aux côtés d’une ribambelle d’autres acteurs tous à l’aise dans leur rôle. On ne peut que fondre pour la finesse, la vivacité des dialogues, ou encore la folie furieuse de personnages aux passions indomptables – entre la diva jouée par Mathilde Seigner, le bellâtre incarné par Tom Leeb, le comédien décalé investi par Olivier Gourmet ou encore les producteurs corses résolument grotesques portés par Simon Abkarian et Marc Adreoni, il y a de quoi faire. Le film est extrêmement généreux dans sa forme, sa durée, la multiplicité de ses décors, la richesse de son écriture, l’efficacité de ses enjeux. On sent surtout que c’est une œuvre que ses créateurs ont pris du plaisir à créer, et qui souhaite avant tout partager ce même plaisir avec son audience. Et ça, il n’y a rien de tel.

Le long-métrage est l’adaptation de la pièce du théâtre du même nom, et parvient à merveille à assurer le changement de médium. Le texte des comédiens reste très écrit mais paraît tout à fait naturel, et Michalik a su exploiter pleinement l’élargissement de l’espace que lui offre le cinéma par rapport aux décors restreints qu’offre une scène de théâtre. Ce qui marque surtout, et constitue à n’en pas douter l’une des forces du film, est le rythme implacable, pétillant et réjouissant de l’histoire, avec des dialogues qui fusent, des transitions maîtrisées, une intrigue qui ne s’essouffle jamais malgré ses deux heures de long et que l’on ne voit pas passer, une tension qui ne cesse de se renouveler par des procédés toujours convaincants.

Résultat de recherche d'images pour "edmond film"

L’œuvre s’affirme ainsi avec une aisance déconcertante comme une comédie assumée aux accents de parodie, non sans quelques touches de drame, et constitue une belle célébration de l’art, de la créativité et du pouvoir du collectif. Le tout est porté par un scénario aux multiples références culturelles, qui ne se prive jamais de faire savourer au spectateur de magnifiques morceaux de littérature. C’est un film qui fait tomber amoureux des mots et de leur pouvoir, qui donne envie de courir au théâtre pour en célébrer l’éphémère et fragile beauté, d’arpenter les rues de la capitale pour en ressortir fébrile d’inspiration, c’est enfin un projet qui a l’intelligence de s’adresser aux initiés aussi bien qu’aux néophytes, avec beaucoup de pédagogie sans jamais devenir condescendant, et dans le même temps une certaine exigence qui n’a rien de pédant, notamment au niveau du registre de langue.

Edmond est donc une réussite sur tous les plans, un film qui prend de court et éblouit, une espèce de valse complètement excessive qui ne peut pourtant que convaincre, sublimée par des personnages plus qu’hauts en couleur dont les névroses et autres délires n’en sont que plus attendrissants. Foncez !

Par Capucine Delattre

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *