Ellipse #1 : « Apocalypse Now » ou la folie des grandeurs

Quand on m’a demandé d’écrire la première critique de la nouvelle rubrique de Close-Up, Ellipse, qui consiste à faire (re) découvrir les films qui ont marqué l’histoire du cinéma, je n’ai pas hésité longtemps pour le choix du film en question. Sorti en 1979, détenteur d’une co-Palme d’or au festival de Cannes et tourné dans des conditions dantesques, ce film a divisé tout le milieu pendant de nombreuses années. Quoi qu’il en soit, son héritage cinématographique demeure incontestable : il s’agit d’Apocalypse Now, du grand Francis Ford Coppola.

apocalypse-now-a02 Pour comprendre à quel point ce film est important, il est nécessaire de revenir sur les circonstances de tournage. Porteur d’un projet de long-métrage ambitieux sur la guerre du Vietnam, Coppola et son équipe décident de tourner aux Philippines, dans un décor naturel. Mais au cours du tournage, un typhon s’abat sur l’ile, causant d’énormes dégâts au plateau. De plus, lorsque Marlon Brando arrive sur les lieux, il pèse 130 kilos, alors qu’il est censé jouer le rôle d’un général très affaibli par la guerre et la folie. Pour couronner le tout, il ne connait aucune ligne de son texte ! Le retard s’étant considérablement accumulé, Coppola est contraint de tourner les scènes avec Brando dans un décor très sombre et en gros plan, pour que l’on ne remarque pas son embonpoint. Enfin, lorsque l’acteur principal Martin Sheen manque de mourir d’une crise cardiaque au beau milieu de la jungle Philippine, le cinéaste est à deux doigts de tout abandonner. Finalement, il se ravise après plusieurs mois d’interruption de tournage et le film est projeté pour la première fois au festival de Cannes de 1979 avec près d’un an de retard et un budget dépassé de plus de 150 millions de dollars.

Malgré ces conditions très particulières et une critique plutôt mitigée lors de sa sortie, Apocalypse Now est aujourd’hui considéré comme un chef d’œuvre du Septième art. Ainsi, Coppola nous plonge dans une fresque onirique et troublante au beau milieu de la guerre du Vietnam. Le Capitaine Willard, campé par Martin Sheen, a pour mission de récupérer le colonel Kurtz (Marlon Brando), qui a sombré dans la folie et qui a recruté une tribu indigène pour diriger des opérations sauvages ultra-violentes, ce qui déplait au gouvernement américain. Pour mener à bien cette mission, le capitaine et son équipe doivent traverser la jungle vietnamienne en bateau, dans un environnement très hostile. Plusieurs membres de l’équipage meurent au cours de ce voyage, et une fois arrivés au camps, les soldats se rendent comptent avec horreur des terribles agissements du colonel Kurtz et de ses hommes. S’ensuivent alors de longues discussions entre le colonel et le capitaine Willard, ce dernier ayant pour but de ramener Kurtz à la raison. Néanmoins, au fil des évènements, l’inverse se produit, et c’est le capitaine qui devient progressivement fou à son tour, anéanti par la violence et le chaos de la guerre.

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Francis Ford Coppola, sur le tournage d'Apocalypse Now

L’ambiance qui se dégage du film constitue la première chose véritablement marquante du travail de réalisation. En effet, ce voyage au cœur de la jungle immerge progressivement le capitaine dans la folie, et plonge le spectateur dans un mélange étonnant de rêve, contrasté par l’horrible réalité de la violence de la guerre. Sur fond de critique des méthodes du gouvernement américain, Coppola arrive à faire ressentir parfaitement ce qu’a pu être le vécu des soldats durant le conflit. Le casting très riche magnifie cette atmosphère, avec un Martin Sheen époustouflant et les scènes avec Marlon Brando, dont les improvisations contribuent paradoxalement à l’étrangeté de l’atmosphère. Le décor grandiose permet des prises de vue incroyables, notamment la très fameuse scène des hélicoptères. C’est également dans cette scène que la qualité de la bande originale prend tout son poids, avec l’utilisation de la Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner. Ce mélange entre une musique exceptionnelle (avec également « This is the End » des Doors au générique) un décor monumental parfaitement filmé et des acteurs qui semblent par moments réellement fous, qui crée cette atmosphère si particulière. Après le visionnage, l’émotion est très intense, tant le spectateur a été pleinement plongé dans les méandres de la forêt vietnamienne. Par ailleurs, la critique plus ou moins ouverte de la stratégie de l’armée américaine lors du conflit, ajoute une dimension politique au film, qui a certes cristallisé les critiques négatives après sa projection à Cannes, mais qui pousse à une vraie réflexion, montrant ainsi toute l’humanité de ces soldats envoyés dans la jungle sans réelle préparation. Si d’autres films évoquent également les troubles psychologiques liés à la guerre, comme par exemple L’échelle de Jacob, de Adrian Lyne, Apocalypse Now est incontestablement le film qui le fait le mieux, parce qu’il arrive à nous faire subir l’épreuve intensément violente qu’ont traversée ces soldats. Selon moi, lorsque l’on étudie la guerre du Vietnam en Histoire, il est nécessaire de visionner ce film pour en comprendre les enjeux politiques, la souffrance des soldats et la tension très forte liée au cadre géographique de cette guerre.

Pour en revenir au film, en est sortie une version longue, celle que Coppola avait prévue de projeter à l’origine, avant d’être freiné par la production, et baptisée "Apocalypse Now Redux". Cette version ajoute une heure à un film déjà lent en terme de rythme (en version longue), mais si vous avez vu le film uniquement dans sa version « cinéma », ou si vous voulez voir le film pour la première fois, il faut absolument vous procurer cette édition. Non pas que cette version apporte énormément au scénario, mais elle contribue à rendre l’ambiance du film encore plus particulière, avec notamment un passage important autour d’une rencontre avec des soldats de l’armée française. On ressent alors toute la tension générée des deux côtés par cette rencontre, et on observe que la folie touche tous les soldats, qu’ils soient américains, français ou vietnamiens.

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Martin Sheen, l'acteur principal, dans Apocalypse Now

Ainsi, Apocalypse Now est une merveille cinématographique, qui a marqué l’histoire de son art pour plusieurs raisons : d’abord, les conditions de tournage, qui ont créé une attente démesurée autour du film et qui ont contribué à le faire rentrer dans la légende. De plus, l’ambiance et la qualité du film en lui-même, qui font vivre au spectateur une expérience particulièrement forte et inoubliable. Enfin, la dimension politique du film accompagnée de nombreuses critiques négatives lors de sa sortie ont permis à Apocalypse Now de rentrer dans le lot des films décriés lors de leur sortie, mais qui ont connu par la suite un succès et une réputation phénoménale. En somme, si vous avez déjà vu le film, tâchez de vous procurer la version longue pour revivre cette aventure intense, et si vous ne l’avez pas vu, foncez, vous ne le regretterez certainement pas !

Arthur Modica

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