Ellipse #4 : Persona, la renaissance de Bergman

Nous avons tous un film. Le film qui nous a fait aimer le cinéma. Celui qui nous a fait pleurer pour la première fois. Le film qu'on regarde de temps en temps pour nous faire du bien. LE film. Celui qui nous apaise. Celui qui nous parle.

J'ai cru rencontrer ce film à plusieurs reprises. Et puis j'ai découvert Persona.

tumblr_o3czmu3k2w1sorrnlo1_500 Entre le drame psychologique et le film d'horreur moderne, Persona est inclassable. C'est une oeuvre majeure du cinéma contemporain. Réalisé en 1966, c'est le meilleur film d'un des plus grands maîtres du cinéma : Ingmar Bergman. C'est un mastodonte. Une véritable découverte de l'humain en moins d’une heure trente. Ses actrices sont saisissantes. Ses monologues sont magiques. L'image, elle, est à couper le souffle.

On y suit Alma, une jeune infirmière qui est chargée de s'occuper de Elizabeth Vogler, une actrice de théâtre devenue muette. L'intrigue du film se déroule principalement sur l'Île de Farö où les deux protagonistes se livrent, se déchirent et s'entremêlent. L'idée est qu'une femme se retrouve face à une autre femme qui ne parle pas et n’exprime aucun sentiment. Elle essaye donc de la faire sortir de ce monde dans lequel elle s'est enfermée. Ce prémisse permet une sorte de libération, un affrontement non seulement pour ces personnages, mais aussi pour le réalisateur. Il est difficile d'expliquer ce film. Il est mystérieux. Dur. En suédois. Des décennies après sa sortie, il reste un objet non identifiable. Beau et fougueux mais aussi opaque, il ne demande rien. Seulement un esprit ouvert. C'est une œuvre d’art, tout simplement. Imaginées par Ingmar Bergman alors qu'il souffrait d'une double pneumonie, les premières images du film représentent toute cette beauté inclassable caractéristique de son œuvre. On y aperçoit entre autres les charbons d'un projecteur de cinéma, un sexe masculin, les mains potelées d'un enfant, une araignée ou encore des arbres dans une forêt enneigée. Elles se ferment sur les images poignantes d'un jeune garçon à lunettes qui tente de saisir le visage flou d'une femme. Ou bien deux ? Cette première séquence est une sorte de réveil intense qui peut en troubler plus d’un. Sa mise en scène des plus audacieuses est un hommage rendu au septième art. Le malaise et la peur n'y font plus qu'un. Le spectateur est comme livré à lui-même. Ici, on dépasse le simple divertissement et on rentre dans une exploration à la fois de notre expérience de spectateur et de la nature de cet art.  

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Bergman a dit un jour : « Je sens aujourd’hui que dans Persona je suis arrivé aussi loin que je peux aller. Et que j’ai touché là, en toute liberté, à des secrets sans mots que seul le cinéma peut découvrir. »

Pourtant, Persona ne diffère pas thématiquement de ses plus grandes productions filmiques. On y retrouve un amour du psyché féminin et une nervosité qui lui sont bien connus. Mais par son ton et son atmosphère, Persona est une bête différente. Plus sauvage, plus destructive. Le désespoir est présent partout. Il y a dans Persona, une dimension que l'on ne peut pas expliquer. Un surréalisme, mais surtout un vécu qui ne laisse personne indifférent. C'est aussi un film doux et simple. C’est une sorte d'apogée du cinéma de Bergman. On y trouve une synergie que peu de réalisateurs ont eu la chance d'atteindre.  
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Andersson, Bergman et Ulmann sur le tournage de Persona

L'image du film dirigée par un des maîtres du genre, Sven Nykvist, le cinématographe de la majeure partie du cinéma de Bergman, touche par son sens du style. Dans Persona, pas de règles. Nykvist n'hésite pas à surexposer, utiliser le contre-jour ou noyer les personnages dans la nuit. Pour beaucoup, ce film incarne la sublimation même du Noir et Blanc. Ici le manque de couleur est un atout, un moyen de jouer avec les images. Le cinématographe joue avec les ombres, les silhouettes, la lumière. Le champ contre champ, un des procédés les plus connus au cinéma, prend ici une forme fascinante. Chez Nikvyst, il souligne la psychologie des personnages et donne une dimension métaphysique aux monologues. L'image du film qui fait du corps un objet rencontre alors le propos.

La bande son prend la même forme avec des contrepoints sonores ou encore des voix hors-champ.   Les actrices, Bibi Andersson et Liv Ullman, qui ont le pouvoir de nous hanter par l’expression de leurs visages et de leurs voix, sont époustouflantes. D'après le réalisateur, les origines du Persona remontent à une rencontre accidentelle avec la célèbre comédienne Bibi Andersson qui l'introduit alors à Liv Ullman, devenue par la suite l’une de ses muses. Elles y délivrent ici leur meilleure performance. Et elles y apparaissent comme l'association mentale de l'une et de l'autre. Le personnage d’Elizabeth, qui prononce seulement 14 mots tout le long du film, est la personne physique du film. Une figure mystique, mais pas implacable. Silencieuse et réservée quand Alma est fougueuse, passionnée et expressive. Alors que l’une se mure dans le silence, l'autre ne cesse de s'extérioriser. L'une se déconnecte du monde quand l'autre s'accroche infatigablement à la vie.   persona-3   Persona est donc d'abord un film sur le conflit entre le masque social et le subconscient. Ces deux concepts s'opposent et s'assemblent au même rythme que les deux personnages. On peut ainsi penser que Alma est le subconscient, la représentation de ce qu'est Elizabeth. Par les monologues délivrés par la jeune infirmière, Bergman interroge la sexualité, la trahison, la maternité. Les mots, les pensées exhortés par le personnage, sont comme une catharsis pour le réalisateur. Persona n'a pas d'intrigue, pas vraiment. Le début et la fin ne se parlent pas. Le fil conducteur ce sont ces deux femmes qui, par leur présence, font vibrer le film. Bergman s’affirme ainsi en maitre de l'esprit. Il l'explore, l'imagine, le vit. Surtout, il n'hésite pas à réfléchir sur ces "grands" concepts à travers une immersion dans l'intimité. 2723bc2daf8d508384ff5d0cc5f40a56

"J'ai dit un jour que Persona m'avait sauvé. Ce n'était pas une exagération. Si je n'avais pas trouvé la force de faire ce film là, j'aurai sans doute été un homme fini..." a dit Bergman.

Le film demande cette même force aux téléspectateurs. Il fatigue, fait réfléchir et dérange ceux qui le regardent. Surtout il ne demande pas à être aimé ou compris, seulement expérimenté. À vous d’essayer !

Maëva Saint Albin

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