Ellipse #6 : La leçon de cinéma de Jane Campion

- Palme d’or 1993 - Oscar de la meilleure actrice – Holly Hunter - Oscar du meilleur second rôle féminin – Anna Paquin - Oscar du meilleur scénario original – Jane Campion - Golden Globes 1994, meilleure actrice dramatique – Holly Hunter - Césars 1994 – meilleur film étranger

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La voix qui émerge du noir est déformée, raisonne bizarrement, presque effrayante, étouffée par les années de mutisme d’Ada MacGrath, un cri fantasmé qui s’articule dans sa tête. Elle débarque en Nouvelle-Zélande où son père l’envoie se remarier avec un inconnu, lestée de ces robes trop lourdes et encombrantes qui prennent la pluie, de sa fille Flora, d’un piano transporté pas une bande de marins braillards qui les laisse attendre, seules,  le matin qui verra Alistair Stewart venir sur la plage chercher sa nouvelle épouse pour l’emporter, elle et sa fille, loin du piano trop lourd, trop encombrant, qui reste sur la plage, les pieds dans l’écume. Le piano trouve un nouvel abri dans la maison de Baines. Sur son visage marqué s’enroulent les lignes noires de tatouages maori, aussi austère et rugueux qu’Alistair est propre est beau. Il propose à Ada de regagner l’instrument, morceau par morceau, touche par touche au cours de séances qui voient Ada se dévêtir toujours plus, des regards fuyants puis humides, les corps toujours plus proches jusqu’au déferlement de violence final.

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L’image est collante d’humidité. Jane Campion filme avec virtuosité la forêt néozélandaise, les robes sombres, encombrantes, qui se gorgent d’eau, de rares éclaircies qui dévoilent une mer sombre roulant aux pieds de falaises grises, la plage, les regards, les corps d’abord lointains, dans la pluie, puis dans l’intimité des maisons et avec une lumière se tintant de couleur lorsque les chairs s’étreignent. Campion a aussi un sens du rythme majestueux, du montage, avec des longues séquences de piano, des regards silencieux puis des accélérations, une course sous la pluie, la folie, le désespoir, la rage et une hache qui s’abat, la barbarie, du sang, un doigt coupé et un cri qui ne vient pas. Ada muette n’a pour s’exprimer que les signes, un petit bloc de papier autour du cou et de grands yeux. Son piano, sa musique, une partition de Michael Nyman au piano, ou alors parfois la musique qui étouffe tout, pianos et violons, pour tirer l’estomac vers les sommets d’émotion qui font la beauté du cinéma.

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Car c’est bien ce qui différencie le cinéma de la littérature, pouvoir faire la jonction entre la narration et le rythme, le son, créer l’intensité par la musique qui étourdit. Jane Campion est une compteuse hors pair qui allie envolées lyriques, étreintes amoureuses, absurde, humour et tragédie. Elle pose également la question du positionnement de son héroïne, femme-objet ou femme-rebelle. Si elle se dresse face aux conventions, face à un mari violent, avec force et courage, l’homme dans les bras duquel elle trouve refuge l’attire dans les premiers temps par la contrainte, la menace la plus abjecte. Mais Campion sauve le tout par la complexité de ses personnages, de Baines, du mutisme d’Ada permettant une subtilité que de longues explications n’attendraient pas. Ada prend le pouvoir, dans un acte suprême de marchandisation du corps qu’elle contrôle, dont elle fixe les limites pour enfin s’en aller loin de ce purgatoire reculé et boueux.

Il faut voir Holly Hunter décrocher un Oscar sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Il faut voir Anna Paquin en petite fille drôle, menteuse et jalouse de qui lui retire sa mère. Des jeux d’acteurs éblouissants, un scénario frôlant la perfection, des dialogues drôles et l’une des plus belles bandes originales du cinéma font de La Leçon de Piano un film qu’il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie. Ce n’est pas obligé, certes, mais c’est mieux.

  Pierre Lozano  

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