Euforia – La fraternité ou la mort

Valeria Golino / 2018 / 1h55 / La scène d’ouverture est d’une beauté stupéfiante. Un corps nu qui danse dans un faisceau lumineux, qui tourne sur lui-même comme dans un rêve, et nous invite avec une infinie délicatesse dans ce film à trépigner d’enthousiasme. Les dix premières minutes condensent tout ce qui fait la culture italienne : le sexe, la nourriture, l’art, et la religion. Euforia est un film truffé de références, très sorrentinien dans son illustration de la mondanité romaine, qui nous rappelle pourquoi le cinéma italien est le plus digne d’admiration, aujourd’hui, en Europe : parce qu’il est élégant, drôle, poétique, et qu’il prend le temps de vivre.

Valeria Golino nous avait déjà surpris avec son magnifique Miele (2013), qui contait l’étrangement tendre relation entre Irene, une jeune femme aidant des malades à mourir dans la dignité, et le signore Grimaldi, un vieil homme dépressif. Euforia reprend le thème du malade en stade terminal, et se noue aussi autour d’une relation intense, tout en transformant radicalement le paysage scénaristique : désormais, nous sommes face à deux frères, Matteo (Riccardo Scamarcio) et Ettore (Valerio Mastandrea).

Matteo est un entrepreneur riche et séduisant, ouvertement gay, vivant dans un appartement romain à faire blêmir un magazine de décoration ; Ettore est un discret enseignant de SVT vivant encore dans la petite ville de province où il a grandi, marié et père d’un jeune garçon. C’est quand Ettore est diagnostiqué cancéreux que tout bascule. Les vies des deux frères se retrouvent soudain mêlées, pour le meilleur et pour le pire. En effet, dès le début, Matteo prend le parcours de soins de son frère en main ; il héberge Ettore à Rome, lui fournit l’accès aux meilleurs médecins, organise ses traitements. Il décide même de lui cacher la vérité sur son état, sur le fait qu’il n’y a presque plus d’espoir de guérison. Ettore cependant s’en doute, et comme par ailleurs il a du mal à s’adapter à la dolce vita que mène son frère, leur relation est saturée de sentiments contrastés, amour, haine, pitié, dédain, jalousie.

Valeria Golino a réussi à capturer ce microcosme émotionnel, renforcé par l’usage répétitif de gros plans, avec une remarquable subtilité, sans émettre de jugement sur la conduite de l’un ou de l’autre. Les deux frères, magistralement interprétés par Mastandrea et Scamarcio, ont tous les deux leurs défauts : l’un est taciturne, méfiant, secret, l’autre est vaniteux, drogué et sexuellement un peu trop extraverti. Et pourtant, leur relation existe, leur relation prospère et se renforce de jour en jour, se nourrissant de souvenirs communs et d’un présent vécu de front ; c’est l’histoire d’un petit miracle, le miracle de l’amour sans doute.

Certes, Euforia nous montre un malade aux portes de la mort, mais comme son nom l’indique, ce n’est un film ni déprimé, ni déprimant. C’est une célébration de la vie, de la beauté, de la jeunesse, des croyances profondes qui animent l’être humain. Euforia est un film qui, en nous parlant de la mort, nous parle de ce qui rend la vie digne d’être vécue. Rien que pour avoir réussi à faire ce grand écart, si convaincant, entre le tout et le rien, le travail de la cinéaste mérite d’être salué. Et comme en outre l’esthétique du film est à couper le souffle, il ne vous reste plus aucune excuse, chères lectrices, chers lecteurs, pour ne pas courir en salle.

Par Charles Klafsky

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *