Frères de sang – La violence comme maladresse existentielle

Damiano et Fabio D’Innocenzo / 2018 / 1h35 / Premier film des frères D’Innocenzo, Frères de sang nous prouve que le cinéma transalpin a assuré la relève de ses cinéastes de talent. Conjuguant avec ses imperfections, notamment au niveau du scénario - ce qui est pardonnables dans un premier long-métrage -, Frères de sang nous présente l’histoire humaine, trop humaine de deux amis de toujours, Manolo et Mirko, en école d’hôtellerie dans la banlieue de Rome. Après un accident de la route où ils tuent sans le vouloir un indic de police, ex-mafieux recherché par son clan, la porte de la criminalité organisée leur est grande ouverte. D’abord l’un, puis l’autre, ils s’enfoncent dans la spirale de la violence, dans l’obsession du meurtre et la griserie de l’argent facile.

Le tout dans une atmosphère d’aquarium, aux couleurs bleutées et à la misère asphyxiante, dans une banlieue que les frères D’Innocenzo connaissent bien pour y avoir grandi. « La périphérie est trop souvent racontée par des gens qui viennent de l’extérieur, avec la curiosité de ceux qui ne la connaissent pas, avec paternalisme », dénonce Fabio D’Innocenzo dans l’édition italienne de Rolling Stone.1 Frères de sang livre par conséquent une description pudique des paysages intellectuel et matériel des habitants excentrés des centres urbains, laissés à l’écart dans tous les sens du terme. On trouve ainsi une dimension presque documentaire à cette œuvre. On croirait voir croisés dans un mélange stimulant l’univers néoréaliste des films de Pasolini sur la banlieue romaine, et Gomorra de Matteo Garrone (2008), qui montre toute la violence des systèmes mafieux à Naples.

Pour Manolo et Mirko, magnifiquement interprétés par Andrea Carpenzano et Matteo Olivetti dans leur opposition complémentaire, le crime est un choix social d’une étonnante facilité. En leur for intérieur, il reste pourtant difficile à assumer – et la caméra capture avec une délicatesse remarquable, à travers l'usage répété de gros plans, les cris de la conscience, les peurs et les remords des deux protagonistes. Manolo et Mirko ne sont au fond que des gamins tentés par des jeux d’adultes, incapables d’user avec modération du nouveau pouvoir subversif qu’on leur accorde. Petites frappes aux fausses allures de brutes, ils font preuve d’une maladresse existentielle touchante et fatalement tragique.

La terra dell’abbastanza, sous son très politique titre italien, qui peut se traduire peu ou prou par « La terre du ras-le-bol », est donc un premier long-métrage réussi. Il peine parfois un peu à essentialiser son scénario mais finit par trouver son équilibre, en parvenant même à nous faire oublier que la mafia est un sujet bien rebattu dans le cinéma italien. Bref, c’est un film prometteur pour la carrière de réalisateur des frères D’Innocenzo !

Par Charles Klafsky

1 https://www.rollingstone.it/cinema/news-cinema/la-terra-dellabbastanza-e-la-vera-periferia-perche-quella-da-baci-perugina-ci-ha-rotto-il-cazzo/414918/

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