Happy End – Michael Haneke

Dans un drame mortifère aux allures frileuses, Michael Haneke présente le condensé salutaire de sa carrière. Si celui qui est déjà deux fois palmé confirme son indéniable stature de réalisateur naturaliste, son dernier film en Compétition Officielle au Festival de Cannes ne sera pas une œuvre majeure de sa filmographie. Tout comme son titre semble l’annoncer, Happy End est une satire savoureuse de la noirceur humaine. À travers le cadre restreint d’une famille de riches industriels du Nord de la France, le cinéaste dépeint avec sarcasme les thèmes qui lui sont chers : l’antipathie, le masochisme et le malaise de classe.

Ève, pré-adolescente on ne peut plus perturbée, débarque dans sa famille paternelle après l’hospitalisation de sa mère suicidaire. Elle découvre alors le monde bourgeois étriqué de son père remarié, régi par les intérêts et les non-dits. Entre une tante obsédée par la gestion de l’entreprise, son fils, alcoolique et malheureux, une belle-mère potiche et un grand-père sénile, Ève est l’étrangère.

Le scénariste autrichien démontre encore une fois son incontestable maîtrise de la mise en scène : dire tout en ne disant rien, mettre l’accent sur les silences assourdissants et le point sur les paroles désuètes. Toutefois, accoutumé au bruit pesant des couverts à table ou au vide désarmant des grandes salles ornementées, un fan de Haneke reprocherait sûrement son manque de prise de risque. Les premières scènes offrent sans doute la seule innovation à une caméra devenue timide. Le film s’ouvre sur des plans façon « Snapchat » où, à travers l’appareil connecté au réseau social, la jeune fille livre avec peu de pudeur, le récit de sa triste vie chez sa mère.

C’est avec une tension toujours palpable, mais assez prude, que la photographie familiale s’articule ensuite. Portée par un casting irréprochable, elle mêle de manière austère ironie et malaise. Ainsi, Mathieu Kassovitz convainc parfaitement en père de famille discret mais pas moins coupable, grand chirurgien déjà deux fois mariés et adepte de l’adultère, qui « n’est capable d’aimer personne », comme lui reproche froidement sa fille. Isabelle Huppert, qui n’était pas retournée derrière les caméras d’Haneke depuis La Pianiste (2001), est, quant à elle, un choix évident. En gardienne des fondations d’une maison qui s’écroule, elle incarne la tante rigide, capable des pires manipulations pour conserver la pureté des codes bourgeois et veiller à la descendance de la fortune familiale. Même à déboîter le doigt de son fils rebelle pour redonner calme à la plus chiante des réceptions ! Jean-Louis Trintignant, déjà magnifique dans Amour (2012), confère au film la poésie qu’il requiert. Grand-père veuf et solitaire, il incarne la sagesse d’un coeur excédé par l’hypocrisie de son entourage. Il souhaite quitter inlassablement son monde, mais, par de mauvais concours de circonstances, se fait toujours ramener à lui. Aussi, le personage offre au film les nuances de jeu   dont il manquait. Surpassant les scènes d’injure sociale très peu subtiles - cf le fils qui acclame son esclave marocaine lors d’un dîner d’anniversaire -, il offre une dernière scène magistrale qui donne au spectateur la principale raison d’aller voir Happy End.

Bref, bien qu’on puisse lui reprocher ce dernier manque d’audace, Haneke est un des plus grands réalisateurs de notre temps. En estampillant la perversité des hommes, c’est toutes les conventions sociales qu’il dénonce. Au fond, dans Happy End comme dans la vie, tout le monde se sent seul.

Marie Boron

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