Heureux comme Lazzaro – La naïveté lumineuse d’un simple d’esprit

Alice Rohrwacher / 2018 / 2h07 / Heureux comme Lazzaro est un film qui ne cherche pas à être plausible. Du monde de la paysannerie antédiluvienne aux paysages urbains industrialisés, gris et froids, il nous conte la servitude humaine à travers le regard écarquillé de Lazzaro, un jeune paysan. De l’intemporalité de l’intrigue – appuyée par le côté granuleux, très vintage, de la pellicule Super 16mm – au mythe universel, il n’y a qu’un pas. Heureux comme Lazzaro le franchit avec une délicatesse très pasolinienne. Comment en effet ne pas penser à Œdipe-Roi (1967), film jonglant également entre les époques pour nous parler de l’universalité des pulsions humaines ?

Lazzaro est un curieux personnage, une sorte de Forrest Gump italien à la frontière entre la sainteté et l’idiotie. Sa bonté infinie lui donne des airs de personnage voltairien, de Candide que la rudesse de la vie ne peut départir de son optimisme. On a envie de le plaindre en même temps que de l’admirer. Alice Rohrwacher se défend d’avoir donné un côté religieux à son film, et pourtant il est impossible de ne pas retrouver chez Lazzaro, magnifiquement interprété par Adriano Tardiolo, des accents christiques.

Lazzaro sort de nulle part. Orphelin, sans véritables amis, on le rencontre dans un coin de campagne italienne connu sous le nom de l’Inviolata, soit la Vierge, l’Inconquise. Un endroit très peu paradisiaque, malgré son nom et sa végétation luxuriante. Asservies à la marquise Alfonsina de Luna, une puissante industrielle du tabac, plusieurs familles de paysans y sont forcées de récolter le tabac sans rémunération. Sans éducation ni contacts extérieurs, ces paysans n’ont pas les moyens de comprendre que le servage auquel ils sont soumis est une pratique d’un autre temps, inhumaine et criminelle. Pourtant, quand des carabinieri font irruption dans le hameau perdu, la libération n’est pas celle que l’on attend. D’un monde à l’autre, malgré les promesses de progrès, la misère reste identique. Quand tout change pour que tout reste comme avant… La référence au Guépard de Visconti (1963) est assumée, d’autant plus que le fils de la diabolique marquise porte le même prénom que le personnage interprété par Alain Delon, Tancrède.

Alice Rohrwacher s’inscrit donc dans la longue tradition du cinéma italien, tant à travers ses références-hommages qu’à travers de petits instants poétiques éparpillés à travers le film. On peut cependant reprocher au scénario d’Heureux comme Lazzaro de ne pas regorger de suffisamment d’absurdité, à la manière d’un film de Paolo Sorrentino par exemple, pour être véritablement délectable. On voudrait en effet être un peu plus surpris. L’intrigue tend à s’étirer, ce qui rend d’ailleurs discutable le choix du jury du Festival de Cannes d’attribuer à Heureux comme Lazzaro le prix du scénario, plutôt que celui de la mise en scène qu’il aurait amplement mérité.

 

Par Charles Klafsky