Hikari – Point de vues

Naomi Kawase est une habituée de la Croisette, qu’elle fréquente depuis une vingtaine d’années. Cinéaste japonaise, elle obtient dès son premier long-métrage (Suzaku) la Caméra d’or à Cannes, en 1997, puis revient en compétition officielle tour à tour avec Shara en 2003, La forêt de Mogari en 2007 (qui reçoit le Grand Prix), Hanezu, l’esprit des montagnes en 2011 et enfin Still the Water en 2014.

Hikari (« Vers la lumière) » projeté cette année au Palais des Festivals, relate l’histoire croisée de Nakamori et Misako. L’un, la cinquantaine passée, est un photographe autrefois reconnu mais dont la vue se détériore inlassablement, le privant de sa passion. L’autre est une jeune fille dévouée à son métier d’audio-descriptrice de films. C’est d’ailleurs au cours d’une des sessions dévouées à un long-métrage romantique japonais qu’ils se rencontrent. Misako fait de son mieux pour mettre les bons mots sur les images qu’elle est la seule à voir à l’écran. Un groupe de non-voyants lui font ensuite part de leur impression à l’écoute de ses descriptions, reprenant des termes, ou bien lui demandant de leur laisser plus de marge pour faire travailler leur imagination… Ce travail sur les mots et leur signification qui structure le récit annonce la démarche originale de Kawase qui décide de se focaliser sur une activité méconnue mais néanmoins essentielle pour les cinéphiles malvoyants.

Nakamori se démarque rapidement, car, unique auditeur à posséder une vision partielle, il est aussi celui qui se montre le plus agressif à l’égard des descriptions proposées par la jeune femme. S’ensuit entre eux une tension mêlée de curiosité, qui va entraîner leur rapprochement progressif. Celui-ci est concomitant à la dégénérescence de la vue du photographe, représentée par Kawase avec une douceur et une empathie extrêmes. Ses plans resserrés sur les personnages, le jeu d’ombre et de lumière sous-tendant nombre de séquences soulignent le combat mené contre les tragédies de la vie, subies à la fois par Nakamori que par Misako. Le rapport au monde à travers l’image et la photographie, ainsi que la question de l’impermanence des choses (« Rien n’est plus beau que ce qui est devant nos yeux et s’apprête à disparaître ») sont les thèmes majeurs de ce long-métrage intimiste. Ils sont traités par la cinéaste avec une grande justesse, et le spectateur ne reste pas de marbre face aux questionnements soulevés et aux émotions sublimées par la photographie du film, magnifique. La bande-son d’Ibrahim Maalouf, avec notamment un au piano qui revient tout au long du récit, ajoute une touche poétique et mélancolique, achevant de nous emporter dans un monde parallèle. Ma Palme d’Or personnelle.

Sophie Carion

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