Journal d’une femme de chambre, Benoît Jacquot

Journal d’une femme de chambre, Benoît Jacquot

Il avait transposé en 2011 le Versailles crépusculaire de Chantal Thomas dans Les Adieux à la reine comme on filme un monde déjà perdu. Aujourd’hui, Benoît Jacquot retrouve Léa Seydoux dans Journal d’une femme de chambre, tiré du roman d’Octave Mirbeau, brossant le portrait de la bourgeoisie et du personnel de maison dans une France de 1900 très peu « Belle époque ».

Célestine est une jeune bonne quittant Paris pour occuper une place dans la maison provinciale d’un couple bourgeois : les Lanlaire. Entre une maîtresse rigide et un maître qui ne tarde pas à essayer de se jeter sur elle, l’atmosphère est pesante. D’autant plus que plane autour de la maison l’aura de Joseph (Vincent Lindon), l’homme à tout faire des Lanlaire, mutique, brutal et mystérieux. Au milieu de ce portrait d’une province aisée et aliénante, Célestine ne cache pas son insolence. Agaçante, puis touchante c’est par des retours en arrière qui dévoilent la triste valse de sa carrière de bonne que l’on saisit le personnage : celui d’une jeune femme seule et triste, ayant déjà beaucoup vécu et ne sachant sur quel pied danser pour s’approcher d’un bonheur qu’elle ne connaîtra probablement jamais.  Une vie faite d’espoirs déçus. Car à qui faire confiance dans ce monde insincère, si ce n’est à cette vieille femme, tout aussi triste qu’elle, qui l’avait engagée avec amitié pour prendre soin de son petit fils tuberculeux ? C’est par ce passage à la fin tragique qu’on l’on découvre les émotions si bien dissimulées de la jeune bonne qui affirme « il n’y a pas de mauvais domestique, il n’y a que de mauvais maîtres ».

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Célestine n’a pas la candeur et l’idéal passionné de Sidonie Laborde, l’autre rôle de Léa Seydoux dans Les Adieux à la reine. Benoît Jacquot aime filmer la désillusion, mais la cynique Célestine n’a guère d’espoir. Sa confiance, elle décide de la mettre en Joseph, antisémite violent qui révèle le contexte de l’Affaire Dreyfus. Il lui propose de s’enfuir avec lui en volant les Lanlaire. Après tout, si les soubrettes et les valets sont infâmes, ce n’est que de bonne guerre, car derrière les fières parades de cette bourgeoisie se cachent des vérités toutes aussi sales, comme le montrent l’écrivain et le réalisateur dans cette intrigue où les serviteurs agissent en coulisse et gardent un œil intéressé et haineux sur la scène, où se jouent les pauvres drames de maîtres peu inspirés par leur propre rôle.

Benoît Jacquot réussit à dresser le portrait en clair obscur d’une société bourgeoise et cruelle, dans la dissimulation constante des natures animales et violentes, entourées de civilités fausses. De toute la galerie des personnages, aucun ne nous semble tendre. Si l’on pourrait se laisser bercer à première vue par l’harmonie des couleurs et la maîtrise de Jacquot dans cette peinture impressionniste animée, on comprend vite que les jardins enchanteurs de la maison de campagne cachent autant de vérités noires : meurtres en forêt, disputes de voisinage entre Lanlaire et un vieux militaire complètement fou, commérage des bonnes et faiseuses d’anges, et enfin organisation du vol final.

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Benoît Jacquot réussit à faire planer un suspens sur son film, dans l’attente d’éclaircissements sur les personnages qui ne se feront pas. Ce sont autant de coffres qui resteront fermés. Le film se clôt alors sur un attelage fuyant dans la nuit, sans certitudes ni réponses, comme un triste écho au dernier plan des Adieux à la reine. Les personnages s’enfoncent dans la nuit et Célestine s’est jetée à nouveau dans les bras d’un destin malheureux.

Voilà un film qui confirme encore une fois le talent de Léa Seydoux dans ce rôle ambigu, son visage à la Renoir (père et fils) habitant le film entre dureté et innocence. Par sa mise en scène classique et sobre, Benoît Jacquot signe ici un film aussi lumineux que lugubre.

Emilie Fongione

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