(Jusqu’au bout des) 9 doigts

FJ Ossang / 2017 / 1h39 / Au cinéma, il existe des dimensions parallèles et inconnues que certains réalisateurs sont même incapables d’envisager. Ce sont des mondes alternatifs où les conditions physiques du réel tel que nous le connaissons ne s’appliquent pas : certains grands réalisateurs y ont fait se dérouler certains de leurs films. On pense instinctivement à Alejandro Jodorowski, Luis Buñuel, voire Fritz Lang, mais surtout à Andrei Tarkovski, qui à travers Stalker décrit la « Zone », un espace dans lequel tout est différent. D’autres auteurs y vivent.

C’est le cas de Frédéric-Jacques Ossang qui, depuis le début de sa carrière, il y a plus de trente ans, semble ne jamais l’avoir quittée, et qui se maintenant loin, très loin, d’un cinéma français avec lequel il ne partage quasiment rien. Cloîtré depuis la dislocation de la Nouvelle Vague dans un réalisme aveugle incapable d’appréhender les mondes alternatifs que FJ Ossang a fait siens et que peu de réalisateurs ont su faire s’étioler – citons Philippe Garrel avec des films comme La cicatrice intérieure, voire d’une autre manière l’éternel révolutionnaire du cinéma Jean-Luc Godard. Une enveloppe qui n’est cependant plus étanche depuis quelques années, avec des cinéastes n’hésitant plus à franchir les barrières du réel : Julia Ducournau s’est chargée d’enfoncer la porte du fantastique tandis que Bertrand Mandico a cette année fait rayonner l’alternative avec Les garçons sauvages, film sublime qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler à certains égards le cinéma poétique et halluciné de FJ Ossang.

Frappé par la grâce, le dernier film de FJ Ossang, 9 doigts, est comme souvent dans sa filmographie une œuvre poétique magnifique portée par une mise en scène souveraine qui organise le monde avec une singularité inédite. La continuité plastique qu’il est possible d’observer depuis L’Affaire des divisions Morituri (1984) jusqu’à 9 doigts, est totale : jamais le réalisateur ne s’est départi de cette esthétique si spéciale qui semble vouloir ressusciter le noir et blanc contrasté de l’expressionnisme allemand tout en ne sacrifiant ni l’expérimentation virtuose du cinéma d’avant-garde ni l’audace féroce du mouvement punk. Ces deux grandes tendances se concurrencent sans cesse dans le film : la première s’illustre avec une inspiration formidable dans la représentation onirique d’une gare morte où tous les trains sont arrêtés ; la seconde dans les scènes de panique sur le cargo quand la caméra retrouve le rythme épileptique des plus grandes merveilles du cinéma indépendant américain. La continuité est également musicale et la bande-originale martiale et oppressante du dernier film du réalisateur rappelle instinctivement l’une des scènes d’ouverture du Trésor des îles Chiennes et de son déchaînement de bruit et de fureur lorsque dans une tension extrême les militaires de l’île se préparent à la « nuit rouge ». Avec 9 doigts, FJ Ossang nous fait se souvenir qu’il est bien un des seuls, si ce n’est le seul, à utiliser la musique à la fois comme une arme assourdissante et sauvage d’assommement et comme un outil d’ornementation suave et délicat.

Si Ossang tient de Lang, du cinéma indépendant américain et du punk, voire, dans la composition, de Jean-Luc Godard, son traitement de l’espace se rapproche résolument d’Andrei Tarkovski : les mondes séparés du monde et émancipés de l’espace-temps du réalisateur russe ressemblent beaucoup aux « nowhereland » du réalisateur français, ces espaces étranges aux règles physiques, spatiales et temporelles perturbées où « tout est possible ». Il y a quelque chose des personnages de Stalker dans ceux de 9 doigts, Kurtz et Magloire notamment, à savoir l’inscription dans une forme de quête indistincte se déroulant dans un territoire inconnu où les personnages étrangers et perdus sont accompagnés par un « stalker », un guide, tantôt proche de la maïeutique, tantôt du trucage. Le cargo de 9 doigts et les mondes décrits par Ossang au cours de sa carrière ressemblent à la Zone et au mystère qu’elle contient par essence. Dans cet environnement à l’atmosphère vénéneuse, le mystère plane comme un vautour, les tenants et les aboutissants de l’intrigue restent sibyllins et l’hystérie constante dresse les contours d’un délire intégral. Les leçons du dernier trip de FJ Ossang demeurent aussi obscures que peuvent être vastes les soubassements philosophiques des essais de Tarkovski, si bien que pour en apprendre quelque chose, il faut accepter de s’y plonger intégralement et de se soumettre un temps aux conditions spatio-temporelles dictées par les aléas du cargo.

Il y a enfin quelque chose de fascinant dans la dimension où est logé FJ Ossang depuis 1984, et c’est comme s’il vivait lui-même dans l’espace-temps si particulier des films qu’il crée. A la fois toujours identique, son cinéma est aussi toujours différent et semble constamment se réinventer, se renouveler et renaître dans une sorte de mouvement immobile qui échapperait aux principes élémentaires. La tempête qui se dégage de son œuvre demeure l’une des plus passionnantes mais aussi l’une des plus mystérieuses du cinéma mondial. FJ Ossang n’est pas le seul à filmer comme il respire, mais sa respiration n’est pas de ce monde : il ne ressemble à personne et semble souhaiter plus que tout ne jamais rejoindre le courant, se maintenir seul sur son îlot solitaire, sur son cargo à la dérive, quoi qu’il arrive. Toisant le cinéma français, FJ Ossang renverse de façon jouissive les rôles : alors que c’est lui qu’on aurait pu prendre pour « le prisonnier d’une île flottante » qu’il présente dans 9 doigts, son cinéma nous montre l’inverse. Le réalisateur punk est le seul cinéaste libre car le temps et le rationnel n’ont de prise ni sur les mondes qu’il décrit, ni sur les films qu’il crée, ni sur la carrière qu’il suit. Comme à l’accoutumée, il n’y a aucune logique à suivre et à trouver dans son dernier film et à ceux qui se refuseraient à cet égarement permanent, à ceux qui souhaiterait rester au seuil de son cinéma et n’y jeter qu’un œil craintif, Ossang a de nouveau répondu dans 9 doigts. Dans son cinéma et dans ses mondes, il n’y a pas de futur : « Bienvenue en enfer ».

Par Valentin Lutz

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