Justice League – La super-indifférence

Alimenté par sa foi restaurée en l’humanité et inspiré par l’acte désintéressé de Superman, Bruce Wayne sollicite l’aide de sa nouvelle alliée, Diana Prince, pour faire face à un ennemi encore plus grand. Ensemble, Batman et Wonder Woman vont rapidement travailler pour trouver et recruter une équipe de méta-humains capable de se dresser contre cette menace nouvellement éveillée. Mais en dépit de la formation sans précédent de cette ligue de héros – Batman, Wonder Woman, Aquaman, Cyborg et The Flash – il pourrait déjà être trop tard pour sauver la planète d’un assaut aux proportions catastrophiques.   Depuis la fin de la Dark Knight Trilogy de Christopher Nolan, l’univers DC au cinéma se cherche et souffre d’une crise d’identité assez alarmante. Si Man of Steel et Batman V Superman ont tenté une relecture sombre, mythologique et philosophique de leurs héros (avec plus ou moins de succès), Wonder Woman revenait à une formule beaucoup plus classique et naïve après les critiques assassines des films de Zack Snyder. Nous voilà donc devant Justice League, quatre ans après Man of Steel et la vision radicale de Zack Snyder pour le personnage de Superman. Les plus grand héros de DC se réunissent pour la première fois au cinéma, il y a de quoi être excité non ? Oui sur le papier, non dans la salle de ciné. Justice League est une expérience qui laisse totalement indifférent, et c’est ça son plus grand péché.   Après la Mort de Superman, le monde sombre dans le chaos. La criminalité augmente, l’humanité perd peu à peu espoir, et sans transition, des aliens menés par le méchant Steppenwolf essaient d’envahir la planète à l’aide des Boîtes-Mères, artefacts anciens regorgeant de pouvoir. Face à la menace, Batman, magiquement repenti après la mort de son némésis, s’allie avec Wonder Woman pour réunir une équipe de héros: la Justice League. Et … c’est tout ? Oui. Le scénario du film tient à peu près sur ces quelques lignes. Un plot basique n’est en soi, pas dérangeant. Mais une histoire désincarnée et qui ne raconte rien l’est beaucoup plus. Les enjeux sont très limités, pour ne pas dire quasi-inexistants, ce qui fait que le spectateur regarde passivement les événements se dérouler mécaniquement devant ses yeux, sans s’y intéresser. Pour le dire de manière plus cru : on se fiche de ce qu’il se passe, et c’est bien là tout le problème. Aucune scène ne marque dans la durée, les moments de bravoure sont génériques et insipides et même les dialogues sont d’une niaiserie assez exceptionnelle. Seules quelques séquences sortent du lot, comme la fuite des Amazones face à Steppenwolf. Un festival de mouvements épique et inspiré par la maestria visuelle de Zack Snyder, c’est d’ailleurs l’une des seules scènes qui respirent à fond le style du réalisateur. Malgré quelques moments jouissifs, le film semble malheureusement inoffensif, et ne nous fait rien ressentir, la faute à des scènes fonctionnelles et sans grand but. On peut dire ce qu’on veut de Batman V Superman, au moins le film proposait une vision artistique et philosophique pour ses héros. Sa suite est juste vide de sens, de réflexion et de remise en question. La faute à un scénario qui se veut beaucoup moins complexe en réponse aux critiques de Batman V Superman. On assiste donc à un film qui n’existe qu’en opposition à son prédécesseur. Vous avez trouvé Batman V Superman trop sombre ? On va rajouter de l’humour mal calibré. Vous avez trouvé Superman trop dépressif et faible ? On va vous écrire un Superman naïf, arrogant et surpuissant quitte à ce qu’il devienne un Deus Ex Machina. En essayant constamment de régler les problèmes de Batman V Superman, Justice League n’existe jamais en tant qu’œuvre singulière et réussit à trahir la vision des deux précédents films. C’est encore plus flagrant lorsque l’on écoute la partition de Danny Elfman pour le film. Le compositeur préféré de Tim Burton a choisi de reprendre son thème de Batman composé pour le film de 1989 mais également d’utiliser la musique de Superman (1978) de John Williams. Une volonté assumée de ne plus utiliser les musiques de Hans Zimmer et de Junkie XL qui ont animées Man of Steel et Batman V Superman. Pour être clair : ces partitions d’un ancien temps n’ont absolument rien à faire dans Justice League. Le thème du Batman de Burton, gothique, halluciné, n’est pas du tout en adéquation avec le Batman de Ben Affleck, sombre, torturé et bourrin. En succombant à son ego-trip, Danny Elfman gâche tout l’univers musical créé par Warner depuis 2013, et fait appel à une nostalgie mal placée et de mauvais goût.   La force du film reste quand même sa panoplie de personnages. Wonder Woman et Batman, ici en tête d’affiche (surtout après le succès du film de Patty Jenkins), sont charismatiques à souhait. Ezra Miller en Flash est une très bonne surprise, interprétant un Barry Allen attachant et sensible. Jason Momoa campe de façon plutôt naturelle le Roi des Océans, même si son côté cool est parfois trop appuyé pour ne pas tomber dans le ridicule. Cyborg, lui, est peut-être le personnage le plus intéressant du film mais également celui dont le potentiel a été totalement gâché. En retrait, son origin story ayant été complètement effacée du produit final, il s’en sort tant bien que mal grâce à la performance tout en douceur de Ray Fisher. L’équipe fonctionne en tout cas très bien à l’écran, et a une dynamique très enthousiasmante, surtout lors des scènes de combat. Malheureusement, Justice League ne se repose que sur ça. Passé les quelques moments forts de la Ligue, on reste sur notre faim.   Mais on sent quand même que le film veut toucher à des thématiques complexes. La séquence d’introduction nous offre une scène où un extrémiste vandalise le petit commerce d’une mère voilée. Une séquence en réponse au climat politique actuel des États-Unis ? Nous ne le saurons jamais, car cette scène n’est pas exploitée. Ce sentiment de gâchis est présent pendant tout le film, avec des thématiques qui sont touchées du doigt mais qui sont balayées aussitôt. La frustration est présente, et je pense que le départ de Zack Snyder au milieu de la production du film a empêché Justice League d’atteindre son plein potentiel. Pour le contexte : Zack Snyder, victime d’un drame familial, a dû passer la main à Joss Whedon pour finir la production de Justice League. S’en est suivi un nombre conséquent de reshoots, qui ont modifié le film initial. Malheureusement, cette cohabitation entre les deux réalisateurs se ressent. Les scènes retournées sur fonds verts (principalement les scènes de Superman, visuellement abominables) se mêlent de façon très pénible au tout. Les séquences tournées par Zack Snyder, visuellement riches et thématiquement chargées sont sporadiques durant les deux heures. Ce n’est plus le film du réalisateur de 300, mais bel et bien un monstre de Frankenstein mal assemblé qui peine à trouver sa voix. Frustrant. Frustrant, parce que l’on sentait que le film initial pouvait être riche, pouvait raconter une histoire, pouvait utiliser son univers pour narrer des aventures qui vont au delà de simples scènes d’action. Mais le rouleau compresseur des studios (en plus de Joss Whedon) est passé par là. Et ce qui aurait dû être un film événement n’est finalement qu’un épisode lambda de série porté sur grand écran. Qu’en est-il de la puissance de feu alors ? Là, nous sommes servis. Justice League est impressionnant dans ses scènes d’action et en met plein la vue. Malheureusement, elles sont également parasitées par une horde d’effets spéciaux qui sonnent faux. Le troisième acte accumule les effets pyrotechniques digitaux associés à une multitude de fonds verts. Ça plombait déjà les trois précédents films de DC, mais là on atteint un niveau qui atteste du mauvais goût et de la fainéantise artistique de la maison Warner. Steppenwolf est d’ailleurs un catalyseur de tous ces soucis : un méchant en CGI sans aucun charisme qui a des motivations risibles et peu recherchées.     Justice League est une déception cruelle. Le film aurait pu être tellement plus riche, tellement plus risqué et tellement plus profond. Mais en jouant la cartouche de la sécurité après l’accueil tiède de ses précédents films, la Warner nous offre un produit qui a le culot de ne rien raconter. Le pire pour une œuvre, c’est de ne rien faire ressentir à son audience. Si Batman V Superman a été autant conspué par la critique, c’est parce que la vision de Snyder n’avait pas plu. Mais il y avait au moins une vision et une direction, ce dont Justice League est dénué. Un gâchis, qui présage un revirement très inquiétant pour Warner, qui, à défaut de proposer une vision et un message dans ces films, choisit la facilité pour ne pas brusquer son audience. C’est tragique pour le cinéma super-héroïque.  
  Carl Tamakloe

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