Le grand bain – Un pavé dans la piscine

Gilles Lellouche / 2018 / 2h02 / Une dizaine d’hommes, tous plus ou moins ébréchés par la vie pour des raisons diverses et variées. Leurs femmes, enfants, parents, un peu atterrés, un peu compatissants, un peu exaspérés. Deux anciennes championnes de natation, abîmées elles aussi, mais qui brûlent encore de réussir, de monter sur le podium. Et pour les rassembler, une piscine municipale. Et une discipline : la natation synchronisée.

C’est avec ce scénario improbable mais réjouissant à plus d’un titre que Gilles Lellouche signe sa première réalisation solo, qui avait déjà conquis la Croisette en mai, des mois avant sa sortie en salles. La critique est assez unanime, le public semble suivre : est-ce donc à raison que ce film met l’eau à la bouche ? Nos héros au creux de la vague vont-ils réussir à surfer sur le succès ? (Bad puns intended.)

Avant tout, il faut saluer l’incontestable : Le Grand Bain fait clairement partie du haut du panier des comédies françaises actuelles, et à ce simple titre, il mérite les bons échos qu’il reçoit. Ses deux heures défilent avec une véritable fluidité, et même quelques rires sincères, et dans l’ensemble, il parvient plutôt bien à faire exister des personnages attachants et à les faire interagir avec sensibilité.

Le problème principal du film est également sa qualité la plus remarquable : son rythme. Un format de deux heures peut paraître plutôt confortable pour construire une histoire, mais lorsque l’on choisit comme Lellouche de tourner un film choral avec une douzaine de personnages principaux, force est de constater que le temps pour développer chacune de ces figures vient à manquer. Le résultat est donc aussi entraînant que frustrant : un rythme plus qu’enlevé, frétillant, surdynamique, avec un montage qui ne se prive jamais de quelques ellipses, quitte à évacuer certains points secondaires de l’intrigue et les histoires de quelques nageurs.

On est donc galvanisé par cette histoire plus qu’enthousiasmante, tout en regrettant de ne pas en savoir plus, de ne pas avoir le temps de creuser derrière le vernis de ces « loosers ordinaires » pour y trouver des personnalités encore plus touchantes et encore plus singulières. La caméra se promène, valse, ose parfois des mouvements intéressants comme des zooms assumés, et ne laisse jamais de temps mort s’installer. Les scènes d’exposition sont d’une efficacité redoutable, au point parfois que l’on se demande si l’on n’aurait pas apprécié un peu plus de calme, de scènes purement destinées à installer les enjeux, l’atmosphère, les tensions.

Impossible cependant de trouver quoi que ce soit à redire au dernier segment du film, très attendu, très prévisible évidemment, mais qui parvient à faire naître une tension implacable et des étoiles dans les yeux du public. C’est complètement excessif, mais terriblement efficace : on rit, on tremble, on s’extasie, et on ressort de la salle avec le sentiment que l’on est capable de changer le monde, ou du moins, de changer son monde.

Le Grand Bain est donc une jolie réussite de Lellouche, un film certes imparfait, un peu caricatural par certains aspects, mais qui réserve à son public de vraies illuminations et un final d’anthologie, ainsi que quelques répliques férocement mémorables – on se souviendra avec émotion du « Arrête de vomir, c’est pas constructif » de Philippe Katerine, dont la performance porte d’ailleurs tout le long-métrage.  C’est complètement exagéré, voire parfois farcesque, volontairement plein de dérision, avec une réflexion un peu superficielle mais appréciable sur les constructions de genre et sur la masculinité : bref, un mélange qui avait peu de chances de prendre. Et pourtant, ça marche, et on n’a d’autre choix que de se bidonner avec ces nageurs bedonnants. Alors pour tout cela, n’hésitez pas à plonger dans ce grand bain grotesque et touchant, pour une séance qui ne manquera pas de vous donner le sourire et, qui sait, peut-être même l’envie de vous jeter à l’eau.

Par Capucine Delattre

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