Le Redoutable – Et Godard se dévoila

« Ainsi va la vie à bord du Redoutable ». Voilà comment Michel Hazanavicius amorce le récit d’un tronçon de la vie de Jean-Luc Godard. Samedi 20 mai, les applaudissements et les rires étaient au rendez-vous lors de la projection au Théâtre Lumière de Cannes du film sur ce réalisateur emblématique de son temps, inspiré des livres Une année studieuse et Un an après écrits par l’ex-femme de Godard, Anne Wiazemsky.

Le long-métrage commence à Paris en 1967. Jean-Luc Godard, homme mûr de bientôt 37 ans, et sa jeune épouse Anne, 19 ans, étudiante en philosophie, et aussi naïve qu’admiratif de son mari, assistent impuissants au rejet par le public de leur nouveau film La Chinoise, réalisé en soutien à la Révolution Culturelle portée par Mao. Après cet échec, l’incompréhension et le doute gagnent le réalisateur. Celui qui a révolutionné le cinéma français et a enthousiasmé les foules pendant une dizaine d’années ne convainc plus lorsqu’il mélange politique et cinéma. Passionné par le communisme et le renouveau voulu par mai 68, il cherche à créer un cinéma révolutionnaire qui porterait le mouvement. De ce fait, il met de côté tout ce qu’il a fait et a été, et ainsi s’isole progressivement de tous ceux qui continuent à aimer un Jean-Luc Godard désormais mort.

L’oeuvre d’Hazanavicius nous dévoile un personnage à la fois sûr de ses positions et torturé par des interrogations qui troublent son existence. les spectateurs lui demandent divertissements et rires quand lui aimerait allier nouvelles techniques cinématographiques et présentation d’un projet politique. Il tente donc de changer son regard pour parvenir à cette ambition. Une symbolique particulière est convoquée : les lunettes de Godard sont cassées à multiples reprises, accentuant le désir de meure en avant un point de vue sur le cinéma que le public n’est pas encore prêt à accepter. De même, l’utilisation de la caméra-oeil par le personnage pour filmer les émeutes et les interruptions par des camarades qui viennent féliciter le Godard d’antan montre le décalage entre deux visions d’un homme et de son cinéma désormais irréconciliables. Ce renouveau impossible pousse Godard à s’effacer : son nom n’apparaît plus, remplacé par celui de son nouveau groupe, Dziga Vertov, dont il n’est même pas l’initiateur ; il n’est plus maître du film qu’il tourne, écrasé par son idéal de la prise de décision collective.

Cette réflexion sur le rapport entre cinéma et politique est portée par l’esthétique d’Hazanavicius. Même si Louis Garrel, propose parfois une vision caricaturale de Godard, cette posture n’est que le reflet d’un regard attendri et admiratif d’un réalisateur qui rend un homme à un grand homme du cinéma français. Stacy Martin, qui interprète le personnage d’Anne, est systématiquement associée à des couleurs pastelles, insistant sur la douceur et la jeunesse du personnage afin de mieux souligner la personnalité de Godard. Des scènes comiques et d’autres, plus picturales, aident à trouvent un équilibre entre une atmosphère légère et un personnage imposant et grave. Rires et incertitudes s’entremêlent, dévoilant une oeuvre remarquable sur ce moment décisif de la vie d’un précurseur du nouveau cinéma.

Pauline La Batie et Laura Léger

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