Le sexisme au cinéma

L’affaire Weinstein aura été l’occasion d’une grande libération de la parole.  Le 7 janvier, Natalie Portman, sur scène pour remettre le Golden Globe du meilleur réalisateur, annonce « et voici les hommes nommés ». La salle applaudie bien que les principaux concernés restent quelque peu abasourdis tant la phrase est inattendue et assassine. L’actrice porte également du noir, d’après l’initiative lancée par Time’s Up, nouveau mouvement rassemblant déjà plus de 300 actrices pour financer un soutien légal aux femmes victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail.

L’occasion pour nous de tenir un état des lieux nécessaire, tant sur l’industrie du cinéma que sur l’histoire de cet art si jeune. Un art de masses qui participe, sans que cela soit forcément volontaire de la part de ses auteurs, à la construction ainsi qu’à la perpétuation de stéréotypes.

Enfonçons une première porte ouverte avec quelques chiffres. Très peu de femmes occupent les postes clés de l’industrie cinématographique. En Europe, quatre films sur cinq sont réalisés par des hommes. D’ailleurs, 95% des films sélectionnés au festival de Cannes ont également été réalisés par des hommes. Seules trois femmes ont été récompensées par la Palme d’Or sur 57 films primés. Jane Campion en 1993 pour sa Leçon de Piano en ex-aequo avec Chen Kaige pour Adieu ma concubine, et Léa Seydoux avec Adèle Exarchopoulos, en leur qualité d’actrices sur le film d’Abdellatif Kechiche, La Vie d’Adèle, en 2013. L’attribution des financements y joue peut-être un rôle, puisque seuls 16% en sont attribués à des femmes. Sur les dix acteurs les mieux payés en 2017, on relèvera qu’il n’y a aucune femme. Emma Stone, l’actrice la mieux rémunérée, n’aura gagné que 26 millions de dollars tandis que son homologue masculin en aura touchés 68. En France, entre 2011 et 2015, ce sont 22% des films sortis en salle qui ont été réalisés par des femmes. À noter que le salaire d’une réalisatrice française reste en moyenne inférieur de 42% à celui d’un réalisateur, et que l’écart est de 38% dans le domaine de la production.

Bref, à l’image de bien d’autres domaines, l’économie du film ne fait pas la part belle aux femmes, et cela se ressent sur le grand écran. En moyenne, seuls 23% des films ont pour personnage principal une femme. En 1985, une Suèdoise, Alison Bechdel, a été jusqu’à créer un test très simple afin d’évaluer le degré de sexisme des scénarios. Un film doit répondre à trois questions :

  • L’œuvre contient-elle deux femmes auxquelles on a donné un nom ?
  • Ces deux femmes dialoguent-elles ensemble ?
  • Leur conversation porte-t-elle sur autre chose qu’un homme ?

Une étude publiée par Polygraph montre que sur 4000 films, 37% échouent à répondre positivement à ces trois questions. Néanmoins, lorsque l’équipe de scénaristes est composée d’au moins une femme, 17% échouent, et lorsqu’il n’y a que des femmes à l’écriture, le chiffre est de 6%. Même chose à la réalisation, 41% des films réalisés par des hommes échouent lorsque 90% des films portés par des femmes réussissent. Bien entendu un tel test est réducteur. Il ne s’intéresse pas au message que porte une œuvre, à la construction symbolique que cette dernière utilise et au réseau de sens souvent contradictoires qu’elle développe. Pourtant, il a le mérite de mettre le doigt sur la prédominance d’un regard masculin.

Le propos ne consiste pas pour autant à affirmer que tout film réalisé par un homme est sexiste, ni de condamner des œuvres qui portent un regard sur une société qui ne laisse que peu de place aux femmes. Il s’agit de différencier la représentation d’actes sexistes de regards sexistes. Il est donc nécessaire de rappeler la futilité qu’il y aurait de juger une scène hors de son contexte artistique et critique, sans comprendre quels sont son propos et sa portée. L’objectif n’est pas de limiter l’art selon un discours moralisateur (ou oublions tout de suite les œuvres de Nabokov  ou Pasolini). Au contraire, nous sommes poussés à nous interroger : comment l’acte créateur s’inscrit-il dans la carrière d’un auteur ? Dans une même veine, il semble crucial de distinguer l’homme, qui peut et doit être jugé, d’une production artistique dont l’essence même réside souvent dans une ambiguïté, un refus de didactisme. L’exposition dont jouit Polanski pose en cela souci, sans pour autant renier la qualité de son travail. Les invitations ou les expositions dont il fait l’objet peuvent ainsi légitimement, n’ayons pas peur de le dire, être qualifiées de dégueulasses, tant elles constituent des actes d’une violence inouïe à l’égard de ses victimes, et à travers elles, contre les femmes en général.

Au-delà du débat homme/art, de la différenciation nécessaire fiction/réalité et personnages/narrateur/auteur, et malgré la difficulté qui existe à définir précisément ce que constitue un regard sexiste porté au grand écran, il est pourtant nécessaire de se rendre compte que le cinéma ne peut être plus que le miroir de structures sociales existantes. En cela, il devient nécessaire de lutter contre un monde sexiste. La question se pose, lorsqu’un créateur tel que Truffaut se permet de clamer : « le cinéma, c’est l’art de faire faire des jolies choses à de jolies femmes », d’analyser dans quelle mesure de telles mentalités imprègnent le grand écran. Tout cinéphile – femme ou homme je l’espère – aura peut-être déjà ressenti une forme de malaise à noter les clichés qui parsèment le septième art, des plus grands chefs d’œuvre aux films de série Z, en passant de l’insistance de certains James Bond envers leurs conquêtes pas toujours consentantes, aux débuts de Marilyn Monroe dans All about Eve. On pourrait citer pléthore de films, de Pretty Woman à Autant en emporte le vent (cf Scarlett O’Hara qui se réveille comblée après une nuit de viol conjugal). Des films plus récents ne sont pas exempts de tels dérapages : qui pourra supporter un énième film où Woody Allen met en scène un homme dominateur face à une jeune première éclairée d’une lumière blafarde destinée à faire de sa muse une poupée lisse ?

Le problème n’est finalement pas tant l’objectification de la femme en tant que tel, mais la constance, l’universalité étouffante d’un tel processus. Femme cinéphile, il est exténuant d’être sans cesse confrontée à des modèles excluants, construits consciemment ou non. Née de fantasmes, être désincarné, irréel, insaisissable, réduit à son rang d’Autre inatteignable, tel est le modèle féminin prépondérant qui préfigure la naissance du cinéma. Être un objet de désirs est pourtant parfaitement audible, mais c’est d’être limitée à cela qui est désarmant.

L’amour du cinéma, du transcendant, de la beauté, d’une forme de vérité donc, peut être remis en question, douté, sali par un manque de regards pendants, une absence encore criante de diversité, d’opposés, de femmes sujets et d’hommes objets, d’entre-deux ambigus. On admire alors les travaux de Jérôme Bonnell, de Céline Sciamma ou encore de Todd Haynes. On y voit au-delà des stéréotypes de genre, dans des espaces d’une liberté reconquise, douloureuse et magique, où le mythe de la virilité n’est pas prépondérant et où celui de la faiblesse féminisme s’absente.

Le sexisme au cinéma existe-t-il alors ? Oui, comme partout ailleurs.  Comme le dit si bien le seul personnage féminin d’Alan Bennett dans sa pièce de théâtre The History Boys : « History is women following behind with the bucket ». Les voix s’élèvent, mais les mentalités doivent continuer de progresser. Si l’éducation des filles a évolué, si on conçoit mieux qu’elles trouvent leur place au sein de l’espace public, si on convient désormais qu’elles soient considérées comme des égales, un autre mouvement, tout aussi essentiel, doit s’opérer. La masculinité doit également être déconstruite, pour que garçons aussi obtiennent plus de libertés dans les rôles qu’ils peuvent tenir. En cela, il est temps de désacraliser les représentations sans cesse renouvelées d’une virilité dangereuse pour l’égalité homme-femme. Peut-être alors pourrons-nous voir éclore de nouvelles œuvres aux regards singuliers, éclatants. Une révolution.

L'équipe de Close Up   Sources :    

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