Le vent tourne – La décroissance illustrée

Un couple de jeunes trentenaires décide de vivre à la campagne en reprenant la ferme familiale. Alex et Pauline élèvent leurs bêtes dans le respect de la nature et comptent avoir l’autonomie énergétique en faisant installer une éolienne. L’arrivée de l’ingénieur, Samuel, bouleverse Pauline et ses valeurs.

 

Un an après la sortie de Petit Paysan, triplement césarisé, le monde agricole était aussi à l’honneur lors du dernier festival d’Angoulême avec Le Vent Tourne, premier long-métrage en français de la réalisatrice suisse Bettina Oberli. Outre l’évocation du monde agricole, la réalisatrice s’interroge sur la mouvance décroissante face à la catastrophe environnementale, ce qui en fait un film d’actualité et qui pose des questions fondamentales sur de tels choix de vie.

 

La première scène du film est apocalyptique : de nuit, par une pluie battante et un orage strident, Pauline (interprétée par Mélanie Thierry) et Alex (Pierre Deladonchamps) assistent à la naissance d’un veau mort. Le spectateur comprend d’emblée que le choix de vie du couple est strict : faire fonctionner la ferme de manière naturelle, sans avoir recours à aucun produit chimique, même en ce qui concerne la santé animale. Les médicaments faits maisons et l’intervention d’un magnétiseur sont donc privilégiés pour faire face aux maladies récurrentes de leurs bêtes.

 

 

En plus de cette volonté de vivre sainement et ce dans le respect de la nature, le couple décide l’implantation d’une éolienne pour être indépendant énergétiquement et surtout ne plus favoriser les grands lobbies industriels destructeurs de la planète. L’arrivée de l’ingénieur Samuel marque une première confrontation idéologique qui déstabilise Pauline, alors qu’Alex semble déterminé dans ses choix de vie.

 

La réalisatrice interroge, par l’utilisation d’allégories incarnées par les personnages, le bien-fondé du choix de mode de vie décroissant, à la fois d’une manière globale et d’une manière personnelle. Samuel représente la société capitaliste avec des humains qui ne pensent qu’à leur propre bénéfice mais sont en même temps déracinés parce que trop individualistes. Samuel est habitué à voyager pour son travail, n’a pas de « chez lui », est habitué à de gros chantiers avec l’implantation de plus de dix éoliennes à la fois … Pauline est sûrement interpelée par son discours, dans le sens où Samuel a l’air libre, n’étant pas cantonné à une ferme. L’arrivée de Galina, une jeune Ukrainienne en pension chez le couple pour soigner ses blessures consécutives à la catastrophe de Tchernobyl, fait penser à Pauline qu’elle a perdu sa jeunesse, que l’amusement est derrière elle, et cela rend, par contraste, son mode de vie encore plus dur. Enfin, la sœur de Pauline, Mira, vétérinaire et exploitante agricole dans une ferme de vaches, représente un style d’agriculture intensif et industriel, mais qui par conséquent ne connaît pas les mêmes problèmes ; les bêtes en effet sont régulièrement suivies et des traitements leur sont immédiatement administrés en cas de maladie.

 

Par ce jeu d’allégories, le personnage de Pauline est confronté à des modes de vie radicalement différents du sien et qui l’amènent à douter de son propre choix, tant il semble voué à l’échec à cause du mauvais rendement des bêtes et des champs.

 

La réalisatrice introduit également une série de métaphores qui viennent accentuer la déstabilisation de Pauline. D’abord, l’introduction de l’éolienne dans son champ, filmée en contre-plongée, apporte de la verticalité dans un espace qui était marqué par l’horizontalité, symbolisant par là l’existence d’autres espaces. Aussi, la présence d’une falaise abrupte dans l’environnement du couple, lieu qui intrigue Pauline par sa beauté, cristallise toutes les interrogations de l’héroïne ; au début du film, la falaise est couverte d’un brouillard épais symbolisant le flou et la peur du futur.

 

L’ensemble du film est poétique, humain et suscite l’interrogation du spectateur sur le sujet de la décroissance. Les images, désaturées, offrent une atmosphère froide et inquiétante, ce qui sert le propos de la réalisatrice. Les éléments perturbateurs, venus de l’extérieur de la ferme, sont toujours maîtrisés, tant dans leur signification que dans leur manière de s’introduire dans l’espace. On pourra peut-être regretter la pauvreté des dialogues, mais cela laisse aussi une interprétation plus libre au spectateur qui se voit lancé sur différentes pistes de réflexion.

 

Ariane Cornerier

 

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