Les Drapeaux de papier – Réapprendre la liberté

Nathan Ambrosioni / 2018 / 1h52 / Un homme de dos, la tête rasée. La caméra est si proche de son visage, de ses gestes. On a l’impression qu’elle est en lui, et non pas en dehors de lui en train de filmer ce qui se passe. Des bruits indéfinis, des jeux de lumière. Tout suggère l’assourdissante confusion qui anime l’esprit de cet homme au visage caché. Ce dernier n’est révélé que quelques scènes après, lorsque, sorti de prison, Vincent (Guillaume Gouix), ose enfin rentrer dans la vie de sa sœur, Charlie (Noémie Merlant), qu’il n’a plus vue depuis son incarcération, douze ans plut tôt. Une caméra qui privilégie les visages illuminés de très près, les regards nus et le gestes lents, nous introduit, à travers des plans inattendus et enivrants, dans l’intime complicité qui peu à peu va naître entre ces deux personnages, naufragés dans leur solitude ; tout naît du contact de la main de Charlie doucement posée sur la tête rasée du frère nouvellement retrouvé.

Charlie, caissière, rêve de devenir graphiste, mais les contraintes économiques effacent ses aspirations, l’amenant à gâcher sa vie dans les rayons d’un supermarché et dans des soirées vides. Vincent, lui, n’a pas de rêves. « Il n’y a presque rien qui m’appartient » - sauf Charlie, sa seule richesse et son unique point de repère dans sa nouvelle vie libre. Il s’agit pour ce personnage de réapprendre à connaître un monde qu’il a oublié, par une véritable redécouverte de la vie, démarrant dans les murs d’une maison aux lumières toujours chaudes, comme un deuxième ventre maternel, protectif et accueillant. Ainsi, des plans émouvants et délicats mettent en scène cette reprise de contact avec le monde dans toute sa beauté, très éloignée du vide angoissant d’une cellule. Le temps semble ralentir lorsque Vincent s’étonne des ombres apparaissant sur le mur, de la lumière qui s’affaiblit au coucher du soleil, de l’herbe fraîche sous ses doigts, des fleurs, du regard séduisant d’une jeune femme. Malgré ses efforts, Vincent se retrouve néanmoins à constamment devoir faire face à son passé et à ces douze ans de réclusion, lorsqu’il était oublié de tous : de ses parents qui le craignaient et d’une sœur trop jeune peut-être pour comprendre.

Les Drapeaux de papier est donc avant tout l’histoire d’un frère et d’une sœur qui essayent de se sauver mutuellement, en reconquérant becs et ongles l’adolescence partagée et les souvenirs qui leur avaient été interdits. C’est une lutte contre l’oubli, c’est une lutte pour la vie. La clef de voûte de ce combat acharné est le regard. Le regard apeuré de Charlie face aux réactions violentes de Vincent ; le regard perdu, innocent de ce dernier lorsqu’il reprend conscience de son corps et de ses actes ; le regard absent du père, qui ne se sent pas prêt à regarder dans les yeux le fils qu’il a abandonné douze ans plus tôt. Toute la force du film vient du croisement de ces regards donnant lieu à une tension émotive, constante tout au long du film, et qui nous amène à nous interroger sur les limites des liens familiaux, mais aussi à nous réconforter face à leur solidité.

C’est un premier long-métrage touchant et profond, par un réalisateur âgé d’à peine dix-huit ans ; deux raisons pour s’initier immédiatement à son œuvre qui, j’en suis certaine, saura encore et encore nous toucher et nous parler.

Par Cindy Bell

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