Les Héritières – Une renaissance cathartique

Marcelo Martinessi / 2018 / 1h38 / Le rythme lent, des couleurs pâles, comme éteintes, reflètent tout au long du film l’état de lourdeur dans lequel sombre Chela (Ana Brun), immobilisée par une aboulie végétative. Une caméra timide incarne souvent son regard passif, lorsqu'elle se laisse entraîner, résignée, désarmée, par une vie qui ne lui correspond plus et, peut-être, qui ne lui a jamais complètement appartenu. Une image forte incarne l’immobilité spirituelle de Chela : assise entre deux bustes en marbre, on n’arrive presque plus à la distinguer, la vie se confond avec la mort et l’éternité.

La solitude qui s’empare peu à peu de Chela est étouffante, elle dérange – tellement elle est envahissante. Elle dérange comme le piano désaccordé sur lequel s’obstine à vouloir jouer, malgré tout, entourée du vide laissé par les objets désormais vendus. Objets qui avaient tantôt été le symbole de la vie aisée d’héritière, qu’elle menait depuis trente ans avec Chiquita (Margarita Irun), la femme de sa vie. Pourtant, dès le début, on perçoit la distance qui sépare désormais les deux femmes. Ainsi, Chela et Chiquita composent à l’écran des tableaux construits en opposition : de dos, en premier plan et sur le fond, en train de se consacrer à des actions diverses, elles apparaissent émotivement et physiquement séparées.

Des couleurs plus vives apparaissent enfin lorsque un événement bouleverse la vie quotidienne répétitive des deux femmes, à savoir l’incarcération de Chiquita, accusée injustement d’escroquerie. Un lent parcours de résurrection commence alors pour Chela, rythmé par la vente progressive de tous les biens de la maison, un passage cathartique qui va lui permettre de se libérer de la lourdeur d'une vie dans laquelle elle se sent comme prisonnière, pour l’amener vers quelque chose d’inattendu.

Angy (Ana Ivanova), jeune femme énigmatique aux traits marqués, va incarner cette redécouverte de soi, du désir et de la séduction, de la vie finalement, entreprise par Chela. Cette femme représente pour Chela un brusque réveil de l’état de somnolence intérieure qui l’étourdissait, réveil incarné par la voiture que Chela conduit – bien qu’elle ne possède pas de permis de conduire – pour accompagner ses voisines âgées dans leurs déplacements quotidiens.

Une inéluctable décadence qui ne concerne peut-être pas seulement ce couple, inédit pour un écran de cinéma, mais bien au contraire l’humanité entière. Un appel donc à se lever contre la résignation à laquelle on a l’impression que tous les personnages du film sont condamnés. Un appel à ne pas avoir peur de changer. Un parcours intérieur dont les étapes, et les états d’âme les caractérisant, sont cinématographiquement traduits par Marcelo Martinessi avec une profondeur, une délicatesse et un respect rares, sublimant les images en une métaphore éternelle de la vie.

Par Cindy Bell

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