Les Heures Sombres – Où se joue le moment crucial?

Joe Wright / 2h06 / Sortie en salle le 3 Janvier 2018.   Synopsis : Ce sont les heures les plus sombres pour l’Europe. Celles pendant lesquelles son destin a failli basculer. Et où cela s’est-il joué ? Dans le Cabinet de Guerre de Winston Churchill. Même en temps de guerre, les manœuvres politiciennes ont la dent dure. Alors qu’Hitler a conquis la Pologne, qu’il écrase les Pays-Bas et la Belgique et met la France en déroute, les Britanniques dissertent sur l’occupant du 10 Downing Street. Ce sont deux visions qui s’affrontent, « Peace talks » ou « Fighting until the end ». Lors de ces quelques jours de Mai 1940, rien ne semble acquis.   Scène d’introduction. Nous sommes à la chambre basse du Parlement britannique. Le speaker nous fait face. Les conservateurs, au pouvoir, sont à gauche. Les travaillistes, sur notre droite. Une lumière immaculée, irréelle, balaye la salle en biais si bien que le gouvernement de Neville Chamberlain se retrouve dans la pénombre totale et que le « shadow cabinet » d’Atlee, lui, est en pleine lumière. Le travailliste à la salle avec lui lorsqu’il demande la démission de Chamberlain, seul prix de l’union sacrée des partis qu’il promet dans ce temps de guerre européenne. Les conservateurs n’ont pas un mot. En quelques minutes, Joe Wright a ainsi réussi une prouesse. Le pacte du film est noué avec le spectateur. C’est ainsi que tout commence, un leader doit choir pour qu’un autre se lève, capable de faire face au plus qu’évident renversement du pouvoir en faveur de l’opposition. Les lignes doivent changer, et c’est bien là tout l’enjeu du film. L’homme qui incarne ce changement, nous le connaissons, l’Histoire l’a reconnu et nous n’y échapperons pas. Winston Churchill n’apparaît pas dans les premières minutes du film. Non, ce serait indigne de sa personne. Il faut ménager son entrée. Jusque dans sa maison, il faudra attendre le cheminement de la nouvelle dactylographe à travers toutes les pièces, suivis des indications du maitre d’hôtel pour que nous soit révélé, par petits bouts, l’imposant homme. Certains aimeront ce cliché du cinéma à l’égard des grands personnages, d’autres trouveront que c’est trop de chichi pour pas grand chose. Mais imposant, le personnage l’est indéniablement. Et on se doit de souligner tout de suite la prouesse de Gary Oldman, décidément transformiste des plus talentueux, dans l’incarnation du personnage. Le maquillage et le costume sont parfaits, on jurerait que Gary Oldman s’est laissé aller à l’obésité rien que pour le rôle. Et c’est parler uniquement de l’enveloppe. Mais le jeu est à la hauteur, tous les problèmes de diction sont respectés et les émotions transparaissent, même dans un visage englué de prothèses. Churchill dès lors occupe l’écran à tout instant, il absorbe l’attention, laissant parfois les personnages secondaires, comme sa femme « Clemmi », trop fade. Le jeu de Kristin Scott Thomas n’a jamais manqué de puissance mais la manière dont le personnage est filmé, avec Churchill ou bien seul, ne lui laisse pas la part belle. Mais après tout, c’est lui que l’on est venu voir. Et c’est bien dans son hésitation que l’on est pris constamment. Les phases de doute du grand homme sont mises en évidence par un procédé que Joe Wright maîtrise très bien : les ombres. Les heures sont sombres, au sens figuré, comme au littéral. Les lignes sont maitrisées, dans des perspectives construites qui ne sont pas sans rappeler le théâtre. Car c’est une pièce qui se joue sous nos yeux. On en connaît la fin mais quelles cordes a-t-il fallu tirer ? Que s’est-il passé dans les coulisses ? Joe Wright n’en est pas à son coup d’essai : c’est lui qui a réalisé Anna Karenine en 2012, dans un film qui se passe constamment dans un décor de théâtre, jusqu’à nous faire perdre la tête (tout comme l’héroïne). Les heures sont sombres oui, comme les costumes de ses conseillés, comme les bâtiments qu’il fréquente, jusqu’à l’ascenseur que Churchill prend pour se rendre du 10 Downing Street au Ministère de la Guerre, frêle lanterne orangée dans une obscurité totale. Mais Churchill justement à besoin de couleur, de reprendre espoir. Et il y arrive en se reconnectant avec le peuple : par sa secrétaire Miss Layton dont les tenues colorées ne manque pas de signifier la vie, celle de la jeunesse, « au-dehors » ; mais également par les londoniens de tous bords qu’il va voir dans le métro. Cette séquence se veut émouvante, presque jusqu’aux larmes, tant elle tend à romantiser la guerre, l’ « exploit patriotique » alors que la rame se dit prête entière à mourir jusqu’au dernier pour défendre la patrie. Le film pêche de ce côté. L’opération Dynamo est évoquée et esquissée mais le film n’est absolument pas un film de guerre. Pas un affrontement, une division de soldat mis en déroute est mise en scène pour ajouter un élément tragique à l’histoire, mais on y croit trop peu. A force de monter dans le lyrisme guerrier, on en oublie les réalités de la guerre, la face dans le sang et la boue, que rappelait au contraire Dunkirk de Nolan il y a quelques mois. Les discours sont prenants et bien exécutés mais quiconque prendra de la distance avec le film saura se rendre compte que la bonne volonté d’une nation n’a pas pu stopper les nazis, quand bien même elle a sauvé ce jour-là la quasi-totalité des 300 000 troupes anglaises stationnées à Dunkerque. Non, il faut voir Les Heures Sombres comme un film politique, celui des arcannes du pouvoir. Le cynisme ambiant est bien plus intéressant que la partie épique. Que dire des milles théories échafaudées par le Vicomte d’Halifax, dans les coursives, derrières des buissons, jusque dans les toilettes, pour renverser Churchill ? La guerre est-elle la continuation de la politique par d’autres moyens ? Est-ce le contraire ? Ou bien doit-on supposer que guerre, comme politique, ne sauraient se stopper l’une l’autre ?
Max Vallet

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *