Les invisibles – Un pas vers plus de visibilité?

  Louis-Julien Petit / 2018 / 1h42 / L’action se déroule dans le Nord, dans un centre d’accueil de jour pour femmes, dénommé L’Envol. Chaque jour, des femmes sans-abri attendent avec hâte l’ouverture des grilles du centre pour pouvoir se doucher, prendre un café, recharger leur portable, se reposer, trouver un peu de répit … Ces femmes sont accueillies par les travailleuses sociales Audrey (incarnée par Audrey Lamy) et Manu (Corinne Masiero), qui les aident aussi dans leurs démarches administratives afin d’accroître leurs chances de retrouver du travail. Malheureusement, la comptabilité rattrape le centre : seulement 4% des femmes accueillies à l’Envol ont pu se réinsérer professionnellement. Le centre est menacé de fermer, les travailleuses sociales « chouchoutant » trop leurs résidentes, ce qui ne contribue pas à les rendre autonome… Mais Audrey et Manu n’ont pas dit leur dernier mot : elles entendent bien aider ces femmes à trouver du travail dans le temps qu’il leur reste, quitte à y parvenir clandestinement …

Louis-Julien Petit remet le couvert de la comédie sociale après la réalisation de son premier long-métrage Discount (2014) qui traitait du licenciement d’employés d’un supermarché et de leur combat contre la précarité. Ici, Louis-Julien Petit puise dans une source documentaire (Femmes invisibles. Survivre dans la rue de Claire Lajeunie, 2015) pour nourrir son film, mais il ne fait pas doublon. Le réalisateur filme avec subtilité l’engagement des travailleuses sociales qui se sentent investies d’une tâche humaine hors norme et les femmes sans-abri, qui de leur côté sont engagées elles-aussi pour retrouver un peu de fierté.

 

 

Le film réussit avec brio non seulement à dénoncer le fonctionnement des centres d’accueil (parfois très éloignés géographiquement d’une ville, ce qui rend encore plus difficile la réinsertion professionnelle) et la précarité de ces femmes sans abri, mais aussi à traiter des difficultés rencontrées par les travailleuses sociales (résister psychologiquement au métier, prendre des risques, assumer ce métier au sein de sa famille), sans pour autant tomber dans le pathos. Le réalisateur met au point des situations comiques qui justement ôtent le long-métrage de tout misérabilisme. Ainsi, les femmes sans-abri répondent à des noms de code : Lady Di, Brigitte Macron, Beyoncé … qui leur confèrent des airs d’héroïne ; les comiques de répétition et de caractère se mêlent notamment pour le personnage de Lady Di : elle veut dire la vérité avec opiniâtreté devant ses futurs embaucheurs, même lorsqu’il s’agit de dire qu’elle a appris à réparer des appareils en prison … Aussi, l’engagement des travailleuses sociales et leur détermination à réinsérer ces femmes est source de comique : le parcours de vie de chacune des sans-abris est remodelé de façon à écrire un CV qui réponde aux attentes sociales (avoir participé à des formations, être diplômé, avoir un casier judiciaire vierge …) et ce en s’arrangeant avec la réalité ! Et le réalisateur alterne encore avec des plans éloquents par leur simplicité, dénonçant la réalité sociale des sans-abris : leur effacement des villes par la mise en place d’un mobilier urbain symboliquement meurtrier (comme on mettrait des pics anti-pigeons sur les façades d’un bâtiment public, les bancs publics sont dotés d’accoudoirs pour empêcher les SDF de s’allonger), l’usure des SDF à changer d’endroit en fonction des horaires des centres en trimballant toujours leurs sacs d’affaires …

Enfin, le succès des Invisibles est dû au mélange des jeux des actrices professionnelles et amatrices, qu’il faut saluer. Pour autant, on ne peut distinguer, parmi les femmes sans-abri, lesquelles sont professionnelles de celles qui ne le sont pas. D’ailleurs, le choix de faire intervenir des actrices amatrices venant de la rue contribue à rendre le film d’autant plus vrai. Encore une fois, même si certaines actrices ont sûrement puisé dans leur trajectoire personnelle pour nourrir leurs personnages, le film ne tombe jamais dans le piège du pathos.

Bref… A voir absolument !

Par Ariane Cornerier

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