Ma vie avec John F. Donovan – La vie d’acteur est un combat

Xavier Dolan / 2018 / 2h10 / Ma vie avec John F. Donovan est un film dont la qualité a été âprement débattue dans les discussions entre cinéphiles éclairés, ces dernières semaines. Lorsque j’ai enfin pu voir le film de mes propres yeux, j’ai été plus que positivement surpris. Soyons clairs sur ce point, le dernier film de Xavier Dolan est excellent. A la hauteur des films qui l’ont précédé, même si je ne le qualifierai pas de chef-d’œuvre pour autant.

La première chose qui interpelle dans ce film, c’est sa complexité. Il imbrique plusieurs couches temporelles et géographiques, mêlant deux histoires parallèles en flashback. Tout part d’une interview de l’acteur Rupert Turner (Ben Schnetzer) par la journaliste du Times Audrey Newhouse (Thandie Newton). Turner raconte l’histoire derrière la publication de son livre, une compilation de la correspondance qu’il a eue avec le célèbre acteur américain John F. Donovan (Kit Harrington), quand il était âgé d’une dizaine d’années et vivait en Angleterre avec sa mère, Sam (Natalie Portman). Le film par conséquent retrace les vies parallèles de Turner et de Donovan, similaires par la relation compliquée qu’ils ont eue avec leur mère, l’intolérance à laquelle s’est souvent heurtée leur homosexualité et, bien sûr, leur amour du jeu d’acteur.

Le tout sonne très juste, très actuel, avec l’image de l’acteur qui souffre psychologiquement de son exposition médiatique. Des personnes à la mauvaise foi pourraient arguer que le sujet de l’intrigue est cliché, mais derrière tout cliché se cache une réalité tangible, que viennent nous rappeler les problèmes d’addiction ou les suicides réguliers de jeunes artistes renommés. Le star-system est impitoyable. Les paparazzis, informellement massifiés à l’ère du téléphone portable, peuvent défaire une carrière en un clin d’œil, et la peur du scandale a de quoi rendre paranoïaque. Les Xanax ne sont jamais bien loin… dans la boîte à gants de John F. Donovan.

Xavier Dolan s’attache avant tout à décrire le processus de construction de l’identité personnelle, un thème qui lui est cher et que l’on retrouve de J’ai tué ma mère (2009) à Laurence Anyways (2012). Ses deux personnages principaux sont jeunes, l’un autour d’une dizaine d’années, l’autre d’un peu moins de trente, et, tous deux, ils se cherchent encore. La mise en abyme du jeu d’acteur semble justement signifier cette interrogation sur le rôle qu’eux-mêmes devraient jouer dans le monde. Le jeu devient une échappatoire en même temps qu’une fuite en avant…

Le miracle de ce film, c’est que les ficelles sont plutôt grosses, et que même en ayant eu la main lourde sur la bande-son, le cinéaste réussit à transmettre une émotion véritable au public. Cela est dû à deux raisons. La première, c’est que l’histoire est facilement identifiable et appropriable par le spectateur – c’est avant tout une plongée dans l’esprit de deux personnes, et même trois si l’on inclut Sam Turner, transmise par de nombreux gros plans délicats sur les visages. L’histoire de la correspondance secrète entre un jeune garçon et son idole est aussi, par ailleurs, un fantasme souvent ressenti, par n’importe lequel ou laquelle d’entre nous qui cultive une passion secrète pour une actrice de série télé ou un groupe de rock…

 

 

La deuxième raison, c’est la qualité indiscutable du jeu des acteurs. Kit Harrington fait preuve de son immense talent en incarnant un Donovan instable, presque tragique dans son manque d’assurance, mais terriblement attachant. Le jeune Jacob Tremblay est tout aussi attachant dans son rôle de Rupert Turner, un garçon brillantissime qui parle comme un adulte tout en gardant ses peurs d’enfant. Natalie Portman enfin est très émouvante dans ses contradictions de mère dépassée par le talent de son fils, un peu jalouse, un peu distante, mais très aimante. Et la pléthore d’acteurs secondaires ne détonne pas dans ce tableau, tous sont à la hauteur, tous sont excellents. On réussit à complètement s’immerger dans l’histoire. Grâce à eux, on y croit.

Alors, en fin de compte, le fait que Xavier Dolan ait un peu trop insisté sur la musique de type scène-triste-de-rom-com-avec-beaucoup-de-violons est pardonnable. Sous ce kitsch, qui reste marginal, l’émotion passe malgré tout. Un peu plus de silence aurait été bienvenu, mais comment être déçu après une formidable entrée dans l’intrigue sur fond de « Rolling in the Deep » d’Adele ? Rappelons à cet égard – comment s’en empêcher – que Dolan a signé le très beau clip de « Hello » de la chanteuse britannique, en 2015…

Je pense que certains critiques ont été déconcertés par la densité du film, qui contiendrait de la matière pour une ou deux œuvres de plus (et pourtant, Xavier Dolan a coupé de nombreuses scènes au montage, y compris toutes celles d’un personnage de journaliste vicieuse interprété par Jessica Chastain). Ma vie avec John F. Donovan ne perd jamais son spectateur, cependant, d’autant plus qu’il évite le gouffre de l’auto-contemplation pédante à travers l’interview de Rupert Turner adulte. Certes, c’est une collection de thèmes chers au cinéaste, de la relation avec sa mère à l’homosexualité, et Turner comme Donovan présentent des similitudes avec Dolan lui-même, mais le film ne possède pas un intérêt seulement pour les groupies du Québécois. Ma vie avec John F. Donovan est en effet riche, passionnant et sincère, négligeant ni le suspense ni la psychologie des personnages, même si le format du film accouplé à sa durée relativement courte (2h10) fait que l’on ne s’attarde véritablement sur aucun d’entre eux, hormis le jeune Turner.

Bref, Ma vie avec John F. Donovan n’est pas le vilain petit canard de la filmographie de Xavier Dolan. Paradoxalement à la fois plus complexe et plus facile d’accès que ses autres films, son montage possède une esthétique propre qui tient la route, et la photographie est de qualité. Vous l’aurez compris : le film ne mérite pas 19/20, mais lui mettre moins de 15 serait ingrat. En d’autres mots, le film vaut vraiment la peine d’être vu. Promis.

Par Charles Klafsky

 

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