Marguerite et Julien, l’incompris du Festival

Le mol applaudimètre de la salle et l’encre fielleuse de la presse ne donnaient pas cher du dernier film de Valérie Donzelli, Marguerite et Julien, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Pourtant, il apparaît bel et bien comme l’un des films les plus singuliers, légers et poétiques du Festival. Aussi est-il bon de réhabiliter cette œuvre mort-née, véritable objet cinématographique non identifié dans le paysage cannois, et qui ferait pâlir plus d’un studio hollywoodien.

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Si Marguerite et Julien séduit tant, c’est précisément pour la liberté qu’il représente. Avant tout, la liberté que Donzelli prend vis-à-vis des codes du conte qu’elle utilise, parodie et renouvelle. Car ce film est en effet présenté comme un conte dès ses premiers plans : on y voit de jeunes filles dans un dortoir, écoutant sagement l’histoire de Marguerite et Julien de Ravalet, frère et sœur fameux pour leur histoire d’amour incestueuse au XVIe siècle. Dès lors, le personnage contant leur histoire est donc posé en narrateur, dont la voix ne sera jamais que la voix off du film, commentant la relation de Marguerite et Julien et leur fuite pour échapper à la police et s’aimer. En nous identifiant d’emblée avec les fillettes ne sachant rien de cette histoire, nous voilà plongés dans l’univers de Donzelli, fait de couleurs saturées et de références éclectiques aux divers contes. Tout y passe : des souliers rouges rappelant ceux de Dorothée dans Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, un mariage arrangé, un prêtre tyrannique et une jeune fille en détresse rappelant peu ou prou l’intégralité des contes possibles et imaginables… Or, l’intérêt du film réside dans le traitement très personnel de ces poncifs du conte : la réalisatrice détourne ses codes en les réactualisant. Ainsi donne-t-elle un rythme enlevé à son film, en utilisant notamment de la musique pop et électro, ce qui contribue à donner une sensation de décalage permanent, un certain goût de kitsch revendiqué, à l’instar de Jacques Demy en son temps.

La facilité qu’a Donzelli à naviguer entre les genres cinématographiques laisse pantois. Marguerite et Julien alterne entre romance, film d’époque, film d’action, comédie, drame… Idem pour les tons employés, où l’on passe d’une atmosphère pesante et sombre à une atmosphère plus légère, voire à des séquences parfaitement absurdes. C’est par exemple cette scène surréaliste où, anachronisme oblige, Julien est capturé par la police qui débarque en hélicoptère. Il s’agit d’une véritable déclaration d’amour au cinéma, en tant qu’espace de tous les possibles : qu’importent, donc, les anachronismes ultra-visibles, les scènes étranges où les personnages restent maladroitement figés puis reprennent subitement leur action, etc. Un cinéma sans concessions pour une liberté totale.

Les personnages de Marguerite et Julien eux-mêmes sont érigés en modèle de liberté. La mise en scène les présente en marge de la société et de son carcan, comme dans cette scène où Julien s’entretient avec le prêtre qui régit les affaires de la famille, afin de lui avouer ses sentiments pour sa Marguerite. Ici, les deux personnages, de profil et face à face, mais l’un au premier plan et l’autre au deuxième, se parlent sans même se regarder. Par un habile jeu de bascule de point, les personnages vont, chacun leur tour, être flous selon que la mise au point est effectuée sur l’un ou sur l’autre, suggérant ainsi un fossé insurmontable entre Julien et le prêtre, représentant de l’ordre et de la tradition.

Cette marginalisation des personnages est l’occasion, pour Valérie Donzelli, de traiter l’ambiguïté de la relation incestueuse entre les deux héros. La réalisatrice se plaît à jouer de cette ambiguïté avec le spectateur, qui peine à saisir la nature de leur relation. Ainsi, lorsque Marguerite explique à sa mère ce qui s’est passé dans sa chambre avec Julien, Donzelli fait le choix de rendre inaudible cette explication en faisant intervenir la bande son, qui couvre alors le murmure de Marguerite.

Le film a ceci d’original que la réalisatrice pose un regard attendri et bienveillant sur une relation incestueuse, la rendant désirable et de plus en plus désirable au cours du film. Outre des dialogues magistralement écrits, Donzelli filme d’une façon particulièrement sensuelle les corps de Marguerite et Julien, en effectuant des gros plans à fleur de peau. Nulle autre qu’elle pour filmer une baiser, en silence et au plus près des lèvres des personnages, témoin d’une tension érotique singulière qui sous-tend le film. A ce titre, une scène fera date : celle du premier baiser enfiévré des deux amants, abrités dans l’immense serre du château et encore trempés par la pluie battante. A côté de ça, l’étreinte humide et bucolique de Scarlett Johansson et Rhys Meyers dans les champs de Match Point paraît bien fade et frigide…

Victor Fighiera

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