Marie Stuart – Reine d’Écosse et des costumes

Josie Rourke / 2018 / 2h05 / C'est un film de miroirs inversés, de doubles maléfiques et de paires inséparables. Deux pays, deux femmes, deux couronnes, deux religions, deux destins, deux autorités inflexibles et deux commandements suprêmes. Deux actrices inoubliables, deux registres étourdissants, deux couleurs omniprésentes, l'orange flamboyant et le bleu majestueux, deux heures de pur spectacle et de divertissement épatant.

Marie Stuart contre Elizabeth Ière. Ou avec, on ne sait plus très bien. Duo-duel, cousines ennemies, sœurs de sang et alliées malgré elles, les deux souveraines savent qu'elles sont autant le remède l'une de l'autre que la cause éventuelle de leur perte. Chacune est l'instrument de l'autre, ou la proie, c'est selon, chacune n'aspire qu'à trouver une échappatoire, un accord, un moyen de mettre un terme à ce conflit de pouvoir qui se refuse à exister, mais au fil des complots et des tactiques, les deux femmes ne parviennent qu'à se précipiter vers un cercle vicieux de malentendus. C'est cruel. C'est déchirant. C'est passionnant.

L'image est léchée, le décor à couper le souffle, les maquillages et costumes époustouflants, et le duo d'actrices inoubliable et parfaitement harmonieux. Saoirse Ronan domine évidemment, son visage lumineux hantant le film d'un bout à l'autre, sa prestance et sa diction la désignant d'office comme une souveraine incontestable, sans qu'elle ne se départisse jamais de cette fraîcheur et de cette flamme qui rappellent l'énergie et la détermination de son personnage. Face à elle, Margot Robbie offre une performance que l'on ne peut que qualifier d'assourdissante, onirique presque, elle qui collectionne depuis quelques tournages déjà (Suicide Squad, I Tonya) les rôles où elle apparaît métamorphosée, et où elle semble pousser toujours plus loin les limites de son expressivité. L'actrice habite ici la figure d'une Elizabeth Ière torturée, névrosée presque, douloureusement magnétique. Elle est l'antagoniste, et elle le sait, face à une reine plus jeune, plus belle, plus forte. Et de cette conscience amère de son infériorité naît une interprétation d'une puissance rare. Chacune des deux protagonistes parvient à souligner ce que l'autre est et n'est pas, et le film parvient à construire une tension admirable autour de leurs circonvolutions l'une autour de l'autre, jusqu'à un face-à-face final si attendu qu'il en semble irréel.

Marie Stuart, reine d’Écosse souffre bien entendu de quelques maladresses propres à toute première œuvre, mais fait malgré tout preuve d'une maturité remarquable. On pourra pointer quelques choix techniques un peu déconcertants, comme le recours assez sporadique à une caméra-épaule qui donne un curieux effet documentaire à certains plans isolés, mais le tout reste furieusement convaincant, avec une photographie on ne peut plus soignée, mise en valeur par la bande originale de Max Richter, qui est, en toute objectivité, à se rouler par terre de majesté et de beauté.

Le film prend très clairement des libertés avec la réalité historique, par exemple en ce qui concerne l'âge apparent des protagonistes, ou encore au niveau des accessoires et bijoux des comédiens et comédiennes, ou même, sans trop en dévoiler, avec le discours très progressiste de Marie Stuart, mais ces petits arrangements apparaissent plutôt comme d'intéressantes initiatives, qui servent finalement par leur cohérence et leur message propres. Le tout est d'exploiter le cœur de cet affrontement mythique, la relation fascinante, quasi-passionnelle, de ces deux figures de pouvoir que sont Marie Stuart et Elizabeth Ière. Quand bien même l'on connaît l'issue tragique de la confrontation, on ne peut que se passionner pour cette succession de retournements et de quiproquos, avec des dialogues qui font toujours mouche, et un récit savamment construit.

Marie Stuart, reine d’Écosse n'est pas un traité historique, pas plus qu'un manuel de géopolitique ou une reconstitution minutieuse d'un conflit ô combien épineux et complexe. C'est une proposition de cinéma, un premier long-métrage incroyablement audacieux qui parvient à extraire toute la sève dramatique d'un récit captivant pour en projeter l'intensité sur grand écran deux heures durant. Là où certains verront des temps morts, d'autres y ressentiront de puissantes respirations, là où certains noteront des anachronismes, d'autres salueront des prises de risque.

C'est un film à courir aller voir, une œuvre qui créera le débat, une vraie proposition artistique à la tension plus que maîtrisée, à l'atmosphère suffocante, et à l'alchimie remarquable entre son couple d'actrices principales. C'est prometteur, c'est innovant, c'est un moment de cinéma comme on les aime. (Et au cas où ce ne serait pas clair : ces costumes, bon sang. J'ose l'affirmer : on a volé à ce film l'Oscar des meilleurs costumes. Et je l'assume.)

Par Capucine Delattre

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